Déserts médicaux : À 73 ans, le docteur Bernard Vuillermoz joue les prolongations

Face à la pénurie de généralistes, des communes tentent de trouver des solutions pour leurs habitants. Dans la région, le département de l'Ain est l'un des moins dotés en médecins généralistes. Dans le Haut-Bugey, à Arbent, on a fait appel à des médecins retraités pour combler les besoins.

La carence de médecins, et notamment de généralistes, n'épargne aucun territoire en France. La démographie médicale est aujourd'hui en berne, mais la tendance devrait commencer à s'inverser à partir de 2030. En attendant, comment gérer la pénurie ? Si l'accès aux soins ne relève pourtant pas de leurs compétences, des municipalités, des communautés de communes et des départements tentent de mettre en place une offre de santé de proximité. 

Attirer des médecins

"Un jour ou l'autre, on va finir par prendre notre retraite définitive, en espérant qu'entre-temps de nouveaux médecins viendront s'installer dans notre coin". À 73 ans, le docteur Bernard Vuillermoz joue les prolongations. À la retraite depuis le début d'année, il vient cependant de se faire embaucher par le département de l'Ain pour travailler un jour par semaine au Pôle de santé d'Arbent, dans le Haut-Bugey. Une façon pour ce praticien de s'arrêter en douceur. Les patients, qui n'avaient pas pu trouver de remplaçants, se disent soulagés. 

Son confrère, le docteur Yves Tartarat, également généraliste retraité, assure une autre journée de consultations dans la semaine. Une initiative originale pour faire face à la pénurie de médecins. En janvier 2024, ce cabinet médical dans lequel officient les deux médecins à la retraite a ouvert ses portes et accueilli ses premiers patients. 

L'idée a germé dans la tête de Philippe Cracchiolo, le maire de la commune d’Arbent. "L'exigence des médecins était d'être salariés. C'est là que les choses se compliquent : il faut un agrément de l'ARS pour le faire. Heureusement, nous avons été épaulés par le département de l'Ain qui a cet agrément. De notre côté, nous assurons la logistique dont les deux médecins ont besoin", explique Philippe Cracchiolo. "C'est gagnant pour les médecins, gagnant pour les patients et gagnant pour notre commune. La médecine générale, c'est la base recherchée par les patients", ajoute l'élu. 

Aujourd'hui, le maire d'Arbent espère bien remplir le pôle médical du lundi au vendredi. Jeune praticien ou non, à temps complet ou partiel, tout médecin est bon à prendre pour l'élu local. "On peut aussi imaginer un spécialiste qui viendrait une ou deux fois par mois. On peut tout imaginer. Je suis preneur de tout. Aujourd'hui, je pense qu'il faut faire feu de tout bois", ajoute l'élu. "On n'est plus dans les systèmes qu'on a connus avec un médecin de famille et une clientèle bien établie. Les patients ont besoin d'être suivis," assure le maire d'Arbent.

La santé ne relève pourtant pas de la compétence des communes, rappelle Philippe Cracchiolo. "Ce n'est de la responsabilité ni des communes, ni des départements, ni des régions, de trouver des médecins. C'est une compétence d'État !".

"On est sur une situation qui n'est pas de notre ressort. Mais comment les Aindinois dans le désarroi ? On essaye de trouver des solutions et on teste", soutient Martine Tabouret, vice-présidente déléguée à la démographie médicale au département de l'Ain. Cette collectivité compte quatre médecins salariés. Et pour attirer les jeunes praticiens, l'Ain multiplie les initiatives. Actuellement, trois candidatures de médecins sont à l'étude au département.

Démographie médicale : le creux de la vague

L'accès aux soins se dégrade. La France manque de médecins, et particulièrement de généralistes. Le constat est sans appel depuis plusieurs années. La pénurie touche les zones rurales, mais aussi les agglomérations de toutes tailles. L'agglomération lyonnaise n'est pas épargnée. Dans la région, ce sont les départements de l'Ain et de l'Ardèche qui sont les moins bien lotis.

Plus largement, en Auvergne-Rhône-Alpes, la densité de médecins généralistes ne cesse de diminuer. En 2020, on comptait 152 médecins pour 100 000 habitants. En 2023, ils ne sont plus que 151, selon le baromètre santé de la Mutualité française.  Un chiffre supérieur cependant à la moyenne nationale qui est de 147 médecins généralistes pour 100 000 habitants. Si ce ratio se dégrade, c'est parce qu'il est en butte à deux phénomènes : une population qui augmente et un nombre de généralistes en diminution, notamment à cause des départs en retraite. La France a perdu environ 6000 généralistes en dix ans. Globalement, en France, près d’un habitant sur quatre rencontre des difficultés à trouver un médecin généraliste.

Le pays serait cependant dans le creux de la vague en matière de démographie médicale. La courbe devrait remonter d'ici à quelques années, grâce à un assouplissement du numerus clausus, le quota des étudiants en médecine. Cette restriction à l'entrée des universités de médecine avait été imposée dans les années 70 pour réduire les dépenses de santé sur le long terme. Il faut compter 10 ans pour former une génération de médecins. À partir de 2030, le nombre de médecins devrait théoriquement augmenter. Une tendance qui devrait se prolonger jusqu’en 2050.

Système par capitation : une solution envisageable ? 

De plus en plus de communes, confrontées à une pénurie de médecins sur leurs territoires, cherchent des solutions. Elles tentent de développer maisons ou centres de santé dans l’espoir d’attirer des médecins. Quelles sont les mesures incitatives pour résorber les déserts médicaux ? Lors de sa conférence de presse, Emmanuel Macron s’est dit favorable à une rémunération des médecins “au patient plutôt qu'à l'acte”. Une révolution. Aujourd'hui, les médecins sont payés à la consultation. Le dispositif par capitation doit permettre de rémunérer le généraliste au patient. Un système déjà pratiqué ailleurs en Europe, comme l'Italie ou la Grande-Bretagne. L'Assurance maladie verserait aux médecins traitants un forfait pour chaque patient pris en charge. Un forfait global à l’année. Une somme fixe qui ne tiendrait pas compte du nombre d'actes pour le patient.  

Exit la course aux actes médicaux. Le médecin pourrait en outre prendre davantage de patients en charge. Quant à l'Assurance maladie, elle pourrait réaliser des économies. Restent de nombreuses questions. Un médecin pourrait-il refuser un patient avec trop de pathologies ? Comment seraient calculés les forfaits ? Quelle serait la rémunération des médecins ?