Maltraitance animale : une vidéo choc de l’association L214 au cœur d’un procès à Moulins

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Écrit par Cyrille Genet

La maltraitance animale et les pratiques de l’élevage intensif ont été au cœur des débats mercredi 26 janvier au tribunal judiciaire de Moulins. L’association L214 s’appuie sur des vidéos choc tournées dans un élevage de l’Allier.

C’est une journée difficile pour les 3 frères Pascal, Marc et Loeic de Roover cités à comparaitre devant le tribunal judiciaire de Moulins comme représentants de leur GAEC, la structure juridique qui les unis dans le travail depuis 36 ans, depuis qu’ils ont repris la ferme familiale installée à Limoise dans l’Allier depuis 1966. Presque 3 heures de débats pour revenir sur ces images insoutenables publiées par l’association L 214 le 2 décembre 2020 : « Moi-même je n’ai pas pu les voir. La vidéo, je ne l’ai regardée qu’une seule fois pour soutenir nos salariés » lâche à la sortie de l’audience Pascal de Roover, toujours encadré et soutenu par ses deux frères.

Des images qui ont débouché sur une plainte pour maltraitance présumée des quelques 9000 porcs qu’ils élèvent. On y voit des porcelets écrasés par leur mère, des truies contenues dans des cages pour l’allaitement, des cochons à l’engraissement sur un sol en béton, des animaux malades ou morts, jetés dans des bacs. On y voit aussi des porcelets projetés au sol, claqués comme on dit parfois, sans doutes parce qu’ils sont trop chétifs ou déjà mourants. « Une vidéo sortie de son contexte » a dit Marc de Roover à la barre qui n’est pas notre réalité quotidienne. « On travaille pour le bien-être de nos animaux, on connait la quantité d’eau qu’il leur faut, on la dilue dans la soupe et en été lors de la canicule, on a fait des repas d’eau supplémentaires ».

« Si vous aviez à condamner quelqu’un, c’est moi » dit Pascal de Roover à la présidente, « le responsable de l’élevage, c’est moi. Cela fait 58 ans que je côtoie des cochons, je suis éleveur depuis 36 ans. Si on fait ce métier depuis si longtemps, c’est qu’on est passionnés ». Puis interrogé sur la coupe des queues des porcelets au cours de leur première semaine : « C’est une mesure de prévention, le cochon est un animal joueur, on ne peut pas s’en passer, c’est pour éviter les mutilations».

« Ça a été un stress énorme et ça a entrainé la suspension de notre contrat avec Herta » a précisé Loeic de Roover. « J’habite sur l’exploitation depuis 1994, 24 heures sur 24, je gère tous les problèmes techniques. Leur couper la queue, on doit le faire pour tous, sinon le but est caduc, les plus forts se jettent sur ceux à qui on en l’a pas fait ». Et leur avocat Paul Morrier évoque une pratique courante pour 99% des porcs en France, 98% en Espagne.

Un procès pour l’exemple ?

Mais de l’autre côté du tribunal, là où se trouvent les avocates de l’association L 214 et de la Société Protectrice des Animaux qui s’est portée partie civile, on n’est pas d’accord. « Cet élevage, c’est comme dans 75% des élevages en France, un élevage intensif où les animaux sont dans un milieu extrêmement pauvre dont ils ne sortiront jamais, où l’adaptation de l’animal aux contraintes prime » estime Maître Caroline Lanty. Et de pointer à nouveaux les faits reprochés : l’absence d’un accès permanent à de l’eau fraîche, l’absence de soins et le fait de ne pas isoler les animaux malades, des installations qui ne seraient pas conformes (des caillebotis aux fentes trop larges où les animaux les plus jeunes se bloqueraient les pattes avant de mourir), la coupe des queues sans anesthésie. C’est toute cette souffrance animale que l’association L214 veut dénoncer devant la justice en demandant 3 000 € au titre de son préjudice moral. Sa consœur Anne-Charlotte Boudet pour la SPA reprend les mêmes arguments, demande 2 000 euros au titre du préjudice moral et souhaite une peine complémentaire d’interdiction de détenir des animaux pendant 3 ans, ce qui déclenche quelques réactions parmi la vingtaine d’éleveurs présents dans la salle pour soutenir les frères de Roover.

Le procureur de la République commencera pas dresser un tableau moins sombre : « Des correctifs sont intervenus, le GAEC a su réagir, quelque chose a été pris en compte mais avec beaucoup de retard puisque le texte de base est un arrêté de 2003. Les infractions sont caractérisées et ne sont pas contestées, mais il y a eu une marge de progression ». Puis il s’interroge sur la nécessité de couper les queues des cochons, doit-elle être systématique ? Ce qui l’amène à demander une peine d’avertissement : 3750 euros maximum avec sursis pour les 2 contraventions de 4ème classe pour le manque d’eau et les mauvais soins. Pour le délit de maltraitance constitué par la coupe des queues, il demande une peine de 50 000 euros dont 30 000 avec sursis, mais écarte la demande confiscation des animaux. Enfin il appuie pour le rejet concernant la non-conservation des cadavres dans un bac réfrigéré, une exploitation n’étant pas soumise aux règles qui s’imposent aux équarisseurs.

Pierre Morrier, l’avocat des frères Roover et du Gaec place lui le débat sur le terrain d’une lutte engagées par L 214 contre l’élevage intensif et la consommation de viande : « Il ne s’agit pas de sacrifier les 3 frères Roover, c’est pourquoi je vous demande de relaxer le GAEC de Roover » conclut-il devant le tribunal.  « J’ai bien compris que je risque 50 000 euros, c’est faramineux. Je pense à la pression que ça va mettre aux autres éleveurs. C’est dommage pour la jeune génération, auront-ils envie de venir ? Ou alors on va se retrouver avec de la viande qui viendra de l’étranger » dit dépité Pascal de Roover aux journalistes qui l’interrogent à la sortie du tribunal.

Le tribunal ayant mis sa décision en délibéré au 6 avril, chacun est reparti avec ses convictions et ses interrogations.