Maltraitance dans les EHPAD : "Orpéa n'est pas un cas isolé, nous ça fait deux ans qu'on se bat à Montélimar !"

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Écrit par Alexandra Marie Ertiani

Des familles à cran, des arrêts maladie en cascade... Récit de deux années passées à tenter d'alerter sur le quotidien de résidents délaissés faute de personnel à Montélimar, dans la Drôme.

L'affaire Orpéa dénoncée par nos confrères du Monde dans leur ouvrage Les Fossoyeurs retentit comme un énième appel au secours pour de nombreuses familles mobilisées de longue date pour dénoncer les dysfonctionnements du système. 

C'est le cas de plusieurs familles de la Drôme dont les proches résident à l'EPAHD Sainte-Marthe de Montélimar géré par l'association à but non lucratif Itinova. 

Une journée entière dans ses excréments 

En septembre dernier, elles nous alertaient après 6 plaintes déposées auprès du Procureur de Valence pour maltraitance. Dans un premier article rassemblant leur témoignages édifiants, nous avions dressé le constat d'une spirale complexe. 

Pas assez de personnels, des familles épuisées et peu de candidats : un cocktail explosif qui aboutit à laisser des personnes âgées dans leurs excréments toute la journée, à ne pas faire leur toilette, ou à les laisser gisantes au sol en cas de chute. 

Des situations indignes, aberrantes, auxquelles les familles ne savent plus comment répondre. Signaler, dénoncer, saisir la justice, les médias, le Préfet... ces proches et certains salariés estiment avoir tout essayé. 

"Je suis morte d'inquiétude" 

Depuis la publication de notre article, les appels de ces familles sont devenus réguliers. "Nous avons reçu une lettre de l'Agence régionale de santé" ou encore "nous avons un nouveau directeur plein de bonne volonté mais il doit changer lui même les couches car il n'y a pas assez d'aides-soignantes".

Il y a eu aussi les appels au secours : "Voici trois jours qu'ils n'ont pas levé ma maman, je suis morte d'inquiétude car je suis partie pour les fêtes"  puis un autre message : "Mon père va très très mal, je ne sais plus comment l'aider". 

De signalements en signalements 

"Car chacun se renvoie la balle" nous explique à nouveau une des membres du Conseil de la Vie Sociale de l'établissement qui a des proches à Sainte-Marthe. 

 "On a essayé de saisir un huissier, mais il ne se déplace que sur accord de la direction… Vous vous doutez bien qu'ils ne vont pas l'autoriser à entrer !

On a appelé le commissariat, ils ne veulent pas venir. On a voulu faire constater par nos médecins de famille, mais ils sont débordés. Alors on nous dit de signaler." 

"On a signalé à la direction du groupe, au Préfet, à l'Agence régionale de santé" rappelle une salariée, documents à l'appui. Mais chaque fois, les mêmes réponses et peu de résultats. 

Tensions de recrutement 

Dans son dernier courrier, l'ARS se dit "consciente des axes prioritaires à travailler et soutient la direction pour le recrutement de nouveaux salariés" .

Avant de préciser : "nous souhaitons vous faire part des tensions en matière de recrutement des aides-soignantes et infirmières subis par l'ensemble du département, du territoire national et particulièrement dans l'établissement Sainte-Marthe" 

Ce qu'elles font je ne le ferai jamais pour moins de 2000 euros! "

En effet, depuis deux ans, les arrêts maladies se succèdent. Certains cas d'hospitalisation ont même été signalés pour burn-out et dépression. "Je n'incriminerai jamais les employées, commente une fille de résidents. Ce qu'elles font je ne le ferai jamais pour moins de 2000 euros ! " 

Ici, débute le cercle infernal. Peu de candidats, des postes vacants, des conditions de travail et des salaires très peu attractifs et en bout de chaîne les salariés, les familles et surtout les résidents. 

Maltraitance passive 

C'est là que s'installe la maltraitance passive. "Pour plus de 2 000 euros par mois, je retrouve mon père dans un état lamentable. On ne lui donne pas à manger, or il ne peut pas se nourrir seul." 

Une femme a été retrouvée par ses enfants, "nue en couche avec des excréments qui débordent et les mains souillées, c'est le directeur intérimaire qui est venu lui-même pour la soigner." 

Un sentiment d'abandon s'empare donc de plusieurs dizaines de personnes souvent à bout. "Mais on est loin d'être les seuls et le cas d'Orpéa est loin d'être isolé ! Nous, ça fait deux ans qu'on se bat."

Salariés en danger

Des familles épuisées et des salariés en danger. Pour la représentante syndicale CGT Borde se dit inquiète. "Les salariés ne sont pas entendus même quand ils tirent la sonnette d'alarme. L'Etat doit aussi prendre ses responsabilité et mettre les moyens sur ces établissements en revalorisant ces métiers"

A Montélimar, l'arrivée début février d'une nouvelle direction et le déménagement de l'établissement dans de nouveaux locaux suscite beaucoup d'espoirs. Mais reste la même question : y aura-t-il assez de monde pour prendre soin dignement des personnes âgées ? Et dans combien d'autres établissements familles, résidents et salariés tentent de tirer la sonnette d'alarme ? 

NDLR: au moment de la mise en ligne de cet article le groupe Itinova n'a pas donné suite à notre demande d'Interview.