Cinéma : dans "La Ferme des Bertrand", Gilles Perret filme ses voisins pour "casser les clichés" sur les agriculteurs

Avec "La Ferme des Bertrand", qui sortira en salles le 31 janvier, le réalisateur Gilles Perret retrace un demi-siècle dans la vie d'un élevage laitier de montagne, en Haute-Savoie. Voisin de l'exploitation, le réalisateur offre un regard sans nostalgie pour "redonner de la dignité à des gens qui ont été mal considérés", en pleine fronde des agriculteurs.

Les Bertrand sont éleveurs de bovins dans la vallée du Giffre, dans le nord de la Haute-Savoie, entre Chamonix et Genève. A 800 mètres d'altitude, ils produisent du lait pour le Reblochon. Leur ferme se trouve à quelques dizaines de mètres du domicile de Gilles Perret, dans un hameau à Quincy sur la commune de Mieussy.

Ce monde familier, le réalisateur l'avait déjà filmé en 1997 pour son premier documentaire intitulé Trois frères pour une vie. Il décrivait le travail de Joseph, André et Jean, au moment de passer le relais à un neveu de la fratrie, Patrick, et à son épouse Hélène. Les trois frères avaient déjà fait l'objet d'un reportage télévisé en 1972, lorsque Gilles Perret était enfant. 

"On est déjà un peu loin de tout en ce moment, mais à l'époque, c'était encore autre chose. Nous, les gamins qui restions là-haut, on était vraiment les ploucs", décrit-il à l'AFP. "Et si la télé venait, c'est parce que les frères Bertrand étaient novateurs."

Trois tournages de 1972 à 2022

En 1972, à l'image, on découvre donc trois hommes cassant péniblement des cailloux. Se présentant comme des "ennemis de la médiocrité", ces rejetons d'une fratrie de sept commencent à construire un grand bâtiment pour accueillir leurs vaches, alors qu'il était encore fréquent de les garder attachées dans un coin de la maison.

Désireux de parler de l'évolution de l'agriculture au travers du parcours de cette famille, Gilles Perret propose donc un documentaire sur cinquante ans, avec les images de 1972, celles tournées en 1997 et de nouvelles séquences filmées en 2022, à l'heure où Hélène prend sa retraite, au moment où la troisième génération, son fils Marc et son gendre Alex, prévoient d'installer un robot de traite pour compenser son absence.

Casser les clichés

A toutes les époques, André Bertrand crève l'écran avec sa moustache et son phrasé. Il estime qu'ils travaillent "beaucoup trop" mais n'ont d'autre choix pour améliorer leur sort. Il évoque plus tard une "réussite sur le plan économique mais un échec sur le plan humain", les trois frères ayant été trop accaparés pour fonder une famille, qu'ils auraient peiné à faire vivre.

"Si je fais un film sur eux, c'est que je savais qu'il y avait du potentiel sur leur réflexion, leur niveau d'érudition et de langage", explique Gilles Perret. "Le but, c'était de casser les clichés, l'image qu'on pouvait avoir des agriculteurs. (...) Redonner aussi de la dignité à des gens qui ont été mal considérés."

La vie de la nouvelle génération n'est pas exempte de drames - le mari d'Hélène est décédé brutalement - et de difficultés, mais elle semble plus douce, allégée par des machines qui évitent le port de charges lourdes, distribuent automatiquement des rations aux vaches et bientôt les trairont. 

Ici, nous ne sommes ni dans le passéisme ni dans l’utopie, mais dans ce qui représente en nombre peut-être 80 % des fermes, que l’on voit assez peu au cinéma ou à la télévision en général.

Gilles Perret

réalisateur de "La ferme des Bertrand"

"Il y a eu beaucoup de films sur le retour à la terre. On a aussi vu beaucoup de choses sur le suicide des agriculteurs, les horreurs de Monsanto [fabricant de pesticides, racheté par Bayer, NDLR], l'agriculture industrielle, etc. Mais on a assez peu vu cette agriculture moyenne qui fonctionne bien", remarque Gilles Perret.

"Ici, nous ne sommes ni dans le passéisme ni dans l’utopie, mais dans ce qui représente en nombre peut-être 80 % des fermes, que l’on voit assez peu au cinéma ou à la télévision en général", indique le réalisateur dans le communiqué de presse accompagnant la sortie du film.

Pour lui, en racontant l'histoire de ses voisins, il raconte "l’histoire du monde". "Comme je connais bien les personnes et le territoire en question, non seulement j’ai des chances de ne pas me fourvoyer mais je n’ai de toute façon pas droit à l’erreur. Parce que si je ne suis pas juste, les voisins ne me rateront pas", dit Gilles Perret.

Sauvés par l'AOP Reblochon

A l'issue des avant-premières, il a rencontré "des gens qui s'y retrouvent" mais aussi "des gens qui disent : 'C'est une fable que vous nous racontez là', parce qu'on leur a répété que c'était la merde dans l'agriculture française..."

"Mais il faut dire pourquoi ça se passe bien" pour les Bertrand, insiste Gilles Perret : ils sont dans l'appellation d'origine protégée (AOP) Reblochon qui "fait que le lait est payé deux fois plus cher qu'aux éleveurs de plaine".

"S'il fallait être concurrentiel avec les producteurs de lait polonais, avec la pente, la neige... Il y a longtemps qu'il n'y aurait plus un producteur de lait chez nous."

D'autres producteurs de lait, dans la région, luttent pour leur survie. Les difficultés des exploitations sont à l'origine de la fronde des agriculteurs un peu partout en France cette semaine

Réalisateur de documentaires sur le monde agricole, ouvrier ou des "gilets jaunes"

Depuis son premier documentaire, Gilles Perret a tourné d'autres films, ayant souvent un lien avec la région ou le milieu social dont il est issu. Il a montré un patron de la vallée de l'Arve confronté à la délocalisation dans Ma mondialisation (2006), le prolétariat montagnard dans De mémoires d'ouvriers (2012) ou encore les "gilets jaunes" dans J'veux du soleil ! (2019), réalisé avec le député insoumis François Ruffin.

Il est plus récemment passé à la fiction avec la comédie sociale Reprise en main (2021), écrite avec Marion Richoux, sa compagne, qui a aussi travaillé sur La Ferme des Bertrand.

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