ENQUÊTE. PFAS : du PFOA détecté dans le sang des habitants de Rumilly en Haute-Savoie

Les autorités avaient détecté des PFAS dans l’eau potable de la commune haut-savoyarde en aout 2022, conduisant à la fermeture des captages pollués. Mais des documents révèlent que ces composés toxiques étaient recherchés depuis 2017. Certains habitants ont fait tester leur sang : il est aussi contaminé. Une enquête menée en collaboration avec Le Monde et Le Dauphiné Libéré.

Rumilly n’aime pas faire les gros titres. Rumilly n’aime pas qu’on se mêle de ses affaires. Et pourtant, depuis quelques mois, Rumilly n’a plus rien d’une commune sans histoire. Encaissée entre deux rivières du massif des Bauges, en Haute-Savoie, la ville et ses 17 000 habitants semblent être victimes de leur patrimoine industriel : les substances per- et polyfluoroalkylées, les PFAS, ont contaminé l’environnement.  

Quatre lettres qui, l’air de rien, ont chamboulé le quotidien des Rumilliens. “Je suis en colère, je vis à Rumilly depuis vingt ans, j’ai toujours fait attention à ma santé et à celle de ma famille ! ”, s’agace Fabienne (le prénom a été modifié à sa demande), 47 ans. “J’ai l’impression qu’on nous a menti, qu’on nous a caché des choses, c’est une honte !”. Si elle ne mâche pas ces mots, c’est parce que cette mère de famille vient de découvrir que l’un de ces “polluants éternels”, le PFOA, s’est frayé un chemin jusque dans son sang.  

Des taux de PFOA dans le sang au-dessus du seuil allemand  

Interdite en 2020, utilisée par de nombreux industriels pour ces caractéristiques ultra-résistantes, cette molécule persistante, bioaccumulable et toxique a été détectée dans l’eau potable de la commune fin août 2022. Je suis très inquiète pour notre santé, celle de toute la population, et surtout pour les enfants, les adolescents”, ajoute Fabienne, 10,7 microgrammes de PFOA par litre de sang (µg/L) 

Comme elle, cinq autres femmes, âgées de 41 à 76 ans, vivant à Rumilly depuis au moins 10 ans, ont accepté de participer à ces analyses financées par l’association Agir Ensemble pour Rumilly et l'Albanais (AERA.). “Nous souhaitions juste avoir une première idée, savoir si les gens ont été contaminés”, raconte la petite association d’une quarantaine de membres, qui a repris à sa charge l’initiative lancée par un professionnel de santé rumillien. “Les tests sanguins ont été réalisés sur cinq personnes. Ce n'est donc pas une étude épidémiologique”, concède facilement AERA, appelant les autorités à conduire une véritable enquête sur l’imprégnation de la population.  

Car ces cinq femmes présentent des taux de PFOA cinq fois supérieurs à la moyenne détectée au sein de la population française (2,08 µg/L) par lʼétude Esteban en 2019. Et elles dépassent toutes le seuil au-delà duquel la Commission Nationale de Biosurveillance allemande estime la présence de PFOA dans le corps humain préoccupante pour la santé (on parle de la HMB-II, soit 10 µg de PFOA par litre de sang pour la population générale et  5 µg/L pour les femmes de 15 à 44 ans en âge de procréer). 

Bien qu'il s'agisse d'un petit échantillon, il est assez proche de ce que l'on pourrait attendre étant donné que les concentrations (de PFOA) dans l'eau étaient d'environ 100 ng/L”, calcule Tony Fletcher, épidémiologiste environnemental à la London School of Hygiene & Tropical Medicine (Royaume-Uni), à qui nous avons montré ces dosages sanguins.  

En 2012, à l'issue de la plus vaste étude épidémiologique jamais conduite aux USA, les scientifiques du C8 Panel Research concluent que l’exposition au PFOA est probablement liée à six maladies : hypocholestérolémie, maladies de la thyroïde, cancer des testicules, cancer des reins, usure du foie et hypertension pendant la grossesse. “Il est difficile de démontrer l'existence d'une maladie à ce niveau de contamination, poursuit Tony Fletcher, qui a lui-même participé aux recherches du C8 Panel, mais il est certainement bon d'éviter l'exposition qui peut conduire à de tels niveaux. Malheureusement, il faut ensuite quelques années pour que les niveaux redescendent.

Les jeunes enfants et les fœtus sont les plus vulnérables. Les femmes enceintes ne doivent pas boire l'eau contaminée”, alerte Philippe Grandjean, professeur émérite de médecine environnementale à l'école de santé publique Harvard T.H. Chan (Etats-Unis). “Les PFAS sont un poison pour plusieurs organes, et les expositions peuvent entraîner un risque accru de maladie, en raison d'effets néfastes sur le système immunitaire, le système hormonal et le métabolisme du foie”, précise le scientifique, ajoutant que ces polluants "provoquent une toxicité même à de très faibles concentrations." 

Du PFOA dans l’eau depuis au moins 2018...  

Malgré la multiplication des alertes sur le PFOA dès le début des années 2000 et le scandale Téflon aux USA, les services de l’État français ne s’intéressent officiellement à la problématique que depuis le printemps 2022. Depuis qu’un reportage d’”Envoyé spécial” révèle en mai la pollution aux PFAS autour de la plateforme industrielle de Pierre-Bénite, au sud de Lyon. Les autorités cherchent rapidement à identifier d’autres zones potentiellement concernées dans la région. À Rumilly, les taux battent des records : jusqu’à 117 ng/L de PFOA dans l’eau potable. Les deux captages pollués sont fermés sur le champ et la commune se voit contrainte de se raccorder en urgence au réseau du Grand Annecy.  

"J'ai toujours regardé les gens qui buvaient de l’eau en bouteille et trouvé qu’ils exagéraient. Je ne me suis jamais posé la question sur la qualité de l’eau. L’eau est traitée, il y a des centrales… J’avais confiance...”, témoigne Anne (le prénom a également été modifié), 43 ans, qui possède, elle aussi, plus de 10 microgrammes de PFOA par litre de sang.  

Une confiance qu’Anne aura peut-être du mal à retrouver... Car les autorités recherchent en réalité le PFOA dans les eaux de Rumilly depuis 2017 et en mesurent pour la première fois en 2018. Un document, obtenu dans le cadre de notre enquête collaborative et mis en ligne depuis, montre que l’Agence de l’Eau avait dosé jusqu’à 177,1 ng/L de PFOA en 2018 dans le puits de Madrid et même 221 en 2019. S’ils recherchent du PFOA depuis 2017, ça fait bien longtemps qu’ils auraient dû tirer la sonnette d’alarme”, s’indigne l’association AERA.

Et non transmis à l’ARS

Ces mesures ont été effectuées dans le cadre dʼune « surveillance environnementale exploratoire » sur les eaux de surface, à partir de 2014 et sur les eaux souterraines à partir de 2017, nous explique-t-on à l’Agence de l’Eau. Une démarche qui anticipait alors l’évolution de la réglementation en matière de surveillance environnementale exigeant la surveillance du PFOA à partir de 2019.  

Une surveillance déclenchée par le cas de Pierre-Bénite, et la présence de PFAS dans l'eau du Rhône révélée dans un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) en 2011. “Effectivement, à partir du moment où on a eu les premiers éléments d’analyse de l’ANSES, on s’est dit que c’était important de suivre ces molécules, parce que nos techniques le permettaient, sans qu’à cette époque-là on ait connaissance de leur toxicité”, assure Kristell Astier-Kohu, directrice du département de la connaissance et de la planification à l’Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse. Elle ajoute que ces données sont "mises à disposition sur les bases nationales, qui sont des bases de données publiques."

L’Agence Régionale de Santé (ARS), elle, affirme n’avoir jamais eu connaissance de ces données. “Un système d’alerte existe depuis plusieurs années pour les situations où les stations de mesure concernent des ressources utilisées pour l’eau potable, sur les seuls paramètres réglementés”, indique par courriel l’ARS. En 2018, les PFAS n’en faisaient pas partie. “Pour une molécule et une localisation donnée, et s’il n’existe pas de limite de qualité réglementaire ou d’élément de suspicion, l’ARS n’assure pas de démarche proactive de consultation des résultats du suivi de l’Agence de l’eau”, ajoute l’agence. 

Et pourtant, une valeur sanitaire maximale indicative de 75 ng/L de PFOA dans l’eau potable avait été fixée par l'ANSES en 2017. Une valeur sur laquelle s’est précisément basée la préfecture de Haute-Savoie pour demander la fermeture des deux sources contaminées... en 2022.

Téfal, dans le viseur des autorités 

Car le PFOA, c’est aujourd’hui la molécule perfluorée considérée comme la plus dangereuse. Et si l'origine de la contamination de la commune reste officiellement indéterminée, la substance est surtout connue pour son utilisation dans la fabrication du revêtement Téflon. Alors forcément, à Rumilly, quand on parle poêle antiadhésive, tous les regards se braquent vers Tefal.  

D’ailleurs, chez l’industriel, fleuron de la région depuis 1956, le mot est proscrit. On préfère parler de “PTFE”, le polytétrafluoroéthylène, le nom scientifique du produit. Et on précise que le PFOA ne rentre plus dans la formulation du revêtement, acheté à un fournisseur étranger, depuis 2012.  

L’entreprise nous affirme par courriel ne pas avoir eu connaissance des analyses réalisées à partir de 2017 par l’Agence de l’Eau et s’être conformée à toutes les prescriptions de la préfecture depuis le début de la “crise”, en 2022. "Nous contestons le fait d’être reconnus comme les seuls acteurs de la problématique PFAS sur Rumilly, étant entendu que d’autres types de PFAS (PFOS... qui ne sont pas utilisés dans nos industries) ont été trouvés lors de prélèvements", ajoute Téfal, avant de pointer, sans les nommer, deux autres industriels du secteur.  

Mais les sites du fabricant d'équipements sportifs Salomon, à l'arrêt depuis 2009 et des anciennes tanneries, fermées en 2015, ont bien été, eux aussi, investigués à la demande de la préfecture de Haute-Savoie. Les études historiques de ces deux établissements n’ont pas révélé l’usage du PFOA.

Cette enquête a été menée dans le cadre d’un projet collaboratif avec Stéphane Horel du Monde et Aurore Houdas, du Dauphiné Libéré.  

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