Déconfinement et retour à l'école, “ceux qu’on voudrait toucher en priorité ne reviendront pas ”

Photo d'illustration / © KURT DESPLENTER - Maxppp.
Photo d'illustration / © KURT DESPLENTER - Maxppp.

Alors que les écoles rouvrent peu à peu, à Grenoble des enseignants et des parents d'élèves expriment leurs inquiétudes. Ils craignent que les inégalités scolaires se soient aggravées avec le confinement et que les élèves qui en ont le plus besoin, ne soient pas ceux qui reviennent en premier.

Par Vincent Habran

A l’école Bizanet, à Grenoble, après 2 jours de nettoyage et de préparation, quelques élèves de CP et de CM2 sont retournés en classe jeudi 14 mai. Avec 10 élèves en maternelle et 15 en élémentaire - le seuil maximum fixé par le gouvernement pour respecter la distanciation sociale – seulement 40 enfants ont été accueillis. En temps normal, 300 élèves sont scolarisés dans l’établissement.

En termes ministériels, on appelle ça « un processus progressif de déconfinement scolaire ». « J’ai eu des parents en pleurs au téléphone car ils m’expliquent qu’ils doivent retourner au travail et qu’ils n’ont aucun moyen de garde », explique Nathalie Carpentier. Un crève cœur pour la directrice de l’école, mais impossible de déroger au protocole sanitaire décidé au niveau national.

La semaine dernière, elle a envoyé un courrier aux parents d’élèves. Seulement la moitié d’entre eux a décidé de remettre leur enfant à l’école. Nathalie Carpentier se désole car « la plupart des enfants en décrochage scolaire, ceux qu’on voudrait toucher en priorité ne reviendront pas ». « Nous revenons travailler pour consolider les apprentissages, évaluer ce qui a été fait ou pas pendant le confinement. Nous allons personnaliser au maximum les enseignements », ajoute la directrice.
 

La fragilité scolaire accentuée



Plus au sud de l’agglomération grenobloise, dans une école située en  REP (réseau d’éducation prioritaire), moins d’un quart des parents a décidé de remettre ses enfants dans l’établissement. « Dans ce quartier populaire, certains parents voient encore l’école comme un moyen de s’en sortir pour leurs enfants. Mais beaucoup ne sont pas investis dans leur scolarité. Parfois, ce sont les élèves qui décident eux-mêmes s’ils reviennent à l’école ou non », explique un directeur d’école sous le couvert de l’anonymat. « Une trentaine d’élèves ont des difficultés scolaires dans mon établissement. Moins de 10 sont présents ce jeudi ».

Le SNuipp, le syndicat majoritaire chez les enseignants dans le primaire, confirme la tendance. « Il y a une réticence plus forte à remettre les enfants en classe dans les quartiers populaires », explique Catherine Blanc-Lanaute, secrétaire départementale du syndicat.

Une constatation que vient corroborer un sondage IFOP du 30 avril. Selon l’enquête, la peur du virus serait plus marquée chez les familles défavorisées. 76 % des parents issus des catégories socioprofessionnelles les moins élevées étaient opposés au retour en classe de leurs enfants contre 57% pour les catégories supérieures.
 

"Il ne faut pas raconter d’histoires aux parents"



« Nous avions beaucoup d’élèves en fragilité scolaire. La période de confinement l’a accentuée », poursuit le directeur de l’école située au sud de Grenoble. « Entre les parents qui ne maîtrisent pas bien le français, ceux qui n’ont pas d'ordinateur ou juste un smartphone pour toute la famille, il a été difficile de maintenir un lien pédagogique avec tous les enfants. »

Pour le SNUipp, « il ne faut pas raconter d’histoires aux parents. En termes pédagogiques, nous n’allons pas pouvoir assurer les enseignements habituels. Quelle école va-t-on pouvoir offrir aux enfants : une école sans contact ? Si l’on respecte le protocole sanitaire, on ne pourra pas faire correctement notre travail. Au mieux, nous essayerons de récréer du lien et de redonner un cadre scolaire », explique Catherine Blanc-Lanaute. « Les inégalités scolaires existaient avant le confinement, elles perdurent et vont continuer à s’accroitre ».

Pour les parents d’élèves de la FCPE, « la seule chose qu’il faudrait faire pour combler les inégalités qui se sont creusées, c’est de considérer qu’il s’agit d’une année blanche et de laisser les élèves dans leur niveau actuel pour l’année prochaine. Mais l’éducation nationale n’en a pas les moyens », explique Marc Bitzberger, président de la fédération de l’Isère. « Les élèves en difficulté vont accumuler les lacunes. Ils connaitront des échecs dans les années à venir. Beaucoup d’entre eux vont être sacrifiés. »

 

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