Selon Pablo Servigne, "la crise sanitaire doit nous faire prendre conscience de notre vulnérabilité"

Il est l'un des fondateurs du concept de "collapsologie". Pablo Servigne étudie et prédit depuis des années l'effondrement possible de nos sociétés industrielles. La crise du coronavirus souligne, selon lui, leur vulnérabilité. Et mérite qu'on prenne le temps d'y réfléchir, collectivement.

Pablo Servigne, agronome et biologiste, essayiste et théoricien, est à l'origine de la «collapsologie». Il est l'auteur de "Comment tout peut s’effondrer" (Seuil, 2015) et corédacteur en chef du magazine-livre Yggdrasil.
Pablo Servigne, agronome et biologiste, essayiste et théoricien, est à l'origine de la «collapsologie». Il est l'auteur de "Comment tout peut s’effondrer" (Seuil, 2015) et corédacteur en chef du magazine-livre Yggdrasil. © Guillaume Bonnefont / MaxPPP
Le coronavirus annonce-t-il la fin ? L'effondrement d'un monde, civilisé, industrialisé, globalisé ? Quelles leçons tirer de cet événement inédit ?

Pablo Servigne n'a pas toutes les réponses. Mais il propose quelques pistes de réflexion. Agronome et biologiste, essayiste et théoricien, il est à l'origine de la «collapsologie», cette science de l’effondrement. Chantre de la résilience, de l’entraide et du renouveau, il est l'auteur, entre autres, de "Comment tout peut s’effondrer" (Seuil, 2015) et corédacteur en chef du magazine-livre Yggdrasil, dont le dernier numéro est consacré à la sécurité alimentaire. Alors c'est à lui qu'on le demande : et si la crise sanitaire était l'occasion de changer de paradigme ?

 
Vous êtes l’un des précurseurs de la « collapsologie », une synthèse des risques d'effondrements de notre civilisation, et ils sont, selon vous, nombreux. Peut-on considérer l'épidémie que nous venons de traverser comme les prémices d'un effondrement ?

 

C'est la question que beaucoup de monde se pose, mais je ne peux pas avoir la réponse puisque je ne connais pas le futur. Mais on peut effectivement considérer la pandémie comme faisant partie d’un effet domino géant, entraînant des évènements plus graves et peut-être un effondrement systémique de nos sociétés et possiblement aussi de la biosphère... Ceci dit, les prémices étaient déjà là avant, nous sommes en train de vivre depuis des années une crise climatique, éco-systémique, économique, financière, et même anthropologique ! La particularité de cette pandémie c'est d'être un choc systémique brutal, et ça, on ne l'avait pas vécu depuis des décennies. Cela a donc permis une prise de conscience de la vulnérabilité de nos sociétés.

 
Quels « effondrements » en cascade cette crise sanitaire aurait pu et pourrait encore provoquer ?

 
Il est toujours possible d'avoir une deuxième ou une troisième vague de coronavirus. Et il existe d'autres virus, d'autres bactéries... Nous n'en n'avons pas fini avec les pandémies.
 
Ce que nous venons de vivre n'est pas seulement une crise sanitaire, car elle a des causes multiples, et elle a des conséquences diverses, économiques, politiques, etc. Dans certains pays, par exemple on arrive potentiellement vers des famines.
 
C'est la structure même de nos sociétés qui nous rend fragiles, l'interconnexion de nos économies globalisées. Nous sommes donc encore très vulnérables à d'autres chocs qui peuvent venir du monde naturel, comme les chocs climatiques, par exemple la grave sècheresse annoncée pour cet été, ou des mégafeux, des ouragans, des inondations, des maladies des cultures ou par exemple, en ce moment, les criquets migrateurs qui provoquent des dégâts considérables en Afrique.
 
Il y a tellement de facteurs qui peuvent faire étincelle et déclencher des effets en cascade dans nos économies et systèmes politiques... C'est une spécificité de la pandémie : la crise économique arrive avant la crise financière, d'habitude c'est plutôt l'inverse. Aujourd'hui, nous avons simultanément une crise de l'offre et de la demande, un arrêt des économies, une récession, ce qui n’est pas si fréquent. Il y aura des effets massifs sur l'emploi, sur le bien-être des populations, sur la stabilité politique, sur les conflits géopolitiques... Cela impacte aussi les crises migratoires... Il y a donc des effets dominos dans tous les sens qu'on ne maîtrise pas et qu'on ne peut pas prévoir. C'est la caractéristique des crises systémiques.


 
La pandémie, c'est l'un des nombreux scénarios menant à l'effondrement envisagés par les collapsologues. Etait-elle donc prévisible ?

 
Oui, car le risque de pandémie est présent dans la littérature scientifique depuis longtemps. La collapsologie est la synthèse des connaissances sur les effondrements passés et des risques futurs, cela inclut forcément les pandémies. En ce qui me concerne, j'en parlais moins souvent parce que cela fait trop peur aux gens. La réalité dépasse la fiction, car lorsqu'on fait la liste des risques que nous encourons, cela paraît pire qu'un film hollywoodien !

 
Que se serait-il passé si les autorités avaient considéré la pandémie mondiale comme un scénario possible ?

 
J’imagine que nous n'aurions pas détruit nos stock de masques, nous aurions pu améliorer la prise en charge des malades, nous aurions pu faire des exercices grandeur nature et alerter les citoyens, etc.. La clé de la sécurité des populations, c'est la prévention, la prise de conscience, puis l'expérience. L'entraînement est primordial. Bref, nous aurions pu éviter des méthodes moyenâgeuses comme celle du confinement.

 
Quelles leçons peut-on déjà en tirer pour l'avenir ?

 
J'aimerais surtout revenir sur ce qui m'habite depuis dix ans, en tant que lanceur d'alerte : l'idée de faire prendre conscience des risques au public, le plus largement possible. C'est l'intention première de la collapsologie : comprendre les crises, leurs risques, pour pouvoir s’y préparer. Cela implique de traverser des états émotionnels désagréables en amont, peur, colère, ou tristesse. Il vaut mieux les vivre ensemble avant les catastrophes que subir ces vagues émotionnelles de plein fouet pendant les crises. La métaphore intéressante est celle du docteur qui vous annonce que vous avez une maladie grave, potentiellement incurable et qu'il vous reste peut-être peu de temps à vivre. L'annonce est dévastatrice. Mais c'est l'annonce qui change votre vie. C'est dévastateur, mais il faudra bien apprendre à vivre avec. Il faut l'écouter parce que sinon, vous risquez de mourir encore plus rapidement. Et puis c'est cette annonce qui va nous permettre d'atténuer les effets de la maladie, voire de la guérir. Pour moi, c'est la grande leçon : il faut arriver à bien vivre avec ces catastrophes afin d'en diminuer les causes et d’atténuer les conséquences. Cela implique plus de lucidité.
 
L'autre leçon que l'on peut tirer de cette crise, c'est qu'il est tout à fait possible d'arrêter le monde. On nous disait que ce n’était pas possible, qu’il n’y avait pas d’alternative, mais en fait il y en a ! Et puis il y a quelque chose de très paradoxal : le confinement nous a semblé quelque chose d’énorme, mais en fait, il est à peine ce sur quoi nous devrions nous caler en termes d'objectifs climatiques et d'émissions de gaz à effet de serre. C'est là que l'on voit l'immense effort qu'il y a encore à faire.
 
La dernière leçon, que j'aime beaucoup, c'est de voir que le vivant a des capacités de résurgence et de résilience extraordinaires. Quand on le laisse un peu tranquille, il renaît. Cela me met en joie et me donne un peu d'espoir pour l'avenir.


 
Ce qu'a aussi révélé cette crise, c'est que l'alimentation était une préoccupation majeure de nos citoyens. On a vu les supermarchés pris d'assaut, les files d'attente interminables... Est-ce que le coronavirus a également révélé des faiblesses dans notre système alimentaire ?

 
Absolument. Nous sommes nombreux à le dire depuis longtemps : l’approvisionnement local est absolument nécessaire, il est beaucoup plus résilient. Notre faiblesse est de dépendre de chaînes d'approvisionnement longues et rapides, avec très peu de stocks. Notre nourriture dépend donc aujourd’hui de conditions que nous ne ne maîtrisons pas : de décisions de pays lointains, de main d’oeuvre étrangère saisonnière, d’un système économique et financier fragile, du pétrole dont on sait à quel point la géopolitique est complexe, etc. Bref nous sommes extrêmement dépendants, et cela nous rend très vulnérables.
 
Cela implique donc d'aller vers plus d'autonomie, c’est-à-dire le local et la diversification. C'est exactement l'inverse de la globalisation, qui prône une homogénéisation, une spécialisation des régions pour chaque culture et un échange globalisé. Redonner du pouvoir et refaire vivre l'économie des municipalités, des départements et des régions, localement, pour qu'elles puissent traverser les chocs de tous types. Attention, il ne s'agit surtout pas d'aller vers l'autarcie, car cela nous rendrait vulnérables aux chocs locaux (par exemple une sècheresse dans une région). Il faut donc aussi pouvoir compter sur la bonne santé des voisins et sur des liens commerciaux sécures. L'autonomie passe aussi par une interdépendance entre les régions.


 
La sécurité alimentaire, c'est effectivement un thème qui revient beaucoup dans les théories collapsologues, pourquoi est-ce aussi important ?

 
 
Comme le disait Winston Churchill, « entre la civilisation et la barbarie, il n'y a que cinq repas ». La question alimentaire est fondamentale parce qu’elle concerne des horizons de temps très courts. La désorganisation sociale peur arriver en quelques jours. D’un autre côté, l'alimentation nous permet de comprendre rapidement le côté systémique des crises. Votre assiette est intimement liée à l'agriculture, aux éco-systèmes, aux transports, aux pollutions, au climat, à l'économie, au pétrole, aux insecticides, à la gestion des déchets... C'est très pédagogique.
 
Je voudrais également souligner que si lorsqu’on parle de sécurité alimentaire, on oublie trop souvent l'eau. On ne peut pas tenir plus de trois jours sans boire, c'est donc encore plus important ! Or l'eau potable est aujourd'hui extrêmement dépendante du pétrole, de l'électricité, du nucléaire, des systèmes d'approvisionnement et d'assainissement hautement technologiques et énergivores... Elle dépend de sociétés privées, et elle viendra à manquer à cause du dérèglement climatique.


 
En 2008, après la crise, des émeutes ont en effet éclaté un peu partout dans le monde à cause de la faim. La pandémie du coronavirus peut- elle, d'après vous, provoquer des évènements similaires ?

 
Bien sûr, quand les gens ont faim ils s’énervent vite. Or, il y a des risques accrus de pénurie. Mais contrairement à 2008, les émeutes ne vont pas éclater à cause de l'augmentation du prix du pétrole. Les problèmes sont d’un autre ordre : la main d’oeuvre saisonnière qui n'a pas pu venir au printemps en France, ou alors certains pays qui peuvent bloquer des exportations, c’est le cas par exemple de la Russie qui a stoppé ses exportations de blé au début de la crise. Les ruptures commerciales sur les denrées stratégiques sont dangereuses. Enfin, les conséquences économiques et sociales du confinement, comme les grèves, les conflits sociaux peuvent fragiliser les chaines d'approvisionnement, sans compter qu'une deuxième ou troisième vague d'épidémie est toujours possible. Nous marchons donc sur des œufs...

 
Cette crise est également un catalyseur des inégalités sociales, et elle les rend d'autant plus insupportables pour ceux qui en font les frais. Là aussi, ne doit-on pas en tirer des leçons ?

 
Evidemment. Le capitalisme génère mécaniquement des inégalités économiques et sociales, d'autant plus fortes qu’il est globalisé et financiarisé. Et ces inégalités, tout le monde le sait aujourd’hui, sont un facteur de corrosion des sociétés à cause des sentiments de méfiance et d'injustice qu’elles créent. Plus les sociétés sont inégalitaires, plus elles détruisent les peuples et leurs milieux de vie... donc plus elles s’effondrent vite.
 
C'est l'un des facteurs clés qui peut nourrir des crises systémiques. Nous observons aujourd'hui une rupture très franche entre les élites et le peuple, rupture qui aggrave les conflits et les risques d'instabilité, qui impacte potentiellement la sécurité des populations, qui entraine la prise de mauvaises décisions par les élites, ce qui aggrave les tensions sociales, etc.
 
On oppose souvent écologie et social : c'est absurde. Fin du monde et fin du mois, c'est le même combat. Cela participe du même élan : prendre soin des êtres qui vous entourent et des biens communs. La condition sine qua non pour bien vivre, même avec les non-humains, c'est la réduction des dominations et des injustices.
 
Le confinement semble avoir renforcé certaines injustices sur lesquelles il faudra revenir. La pauvreté, par exemple, est beaucoup plus dure à vivre en ville, dans des petits appartements... On voit bien que la vie à la campagne, ou le fait d’avoir un accès à la terre et à la nature, même modeste ou même en ville, apporte beaucoup d’autonomie et de résilience, et diminue fortement les risques de souffrances psychiatriques.


 
L'un des aspects « positifs » de cette crise, c'est que l'humain a montré qu'il était capable d'une superbe solidarité. Est-ce quelque chose qu'il faudra garder à l'esprit ?

 
La solidarité, cela existe depuis la nuit des temps. C’est ce qui fait que nous sommes humains : une espèce hautement sociale. Mais aujourd’hui, nous n'arrivons plus à le voir, à cause de l'idéologie néolibérale, celle qui fait croire que le monde n’est que compétition et loi du plus fort. Nous avons oublié que les coopératives, les syndicats, la sécurité sociale, les associations, l'Etat et même les entreprises sont des formidables institutions coopératives. Et non seulement, nous ne le voyons plus, mais nous nous employons à les démanteler, c'est absurde.
 
En temps de catastrophe, c'est vrai que l’entraide émerge spontanément, on l’a vu avec tous ces réseaux d'entraide qui ont émergé pendant la crise. Mais tout l'enjeu, c'est qu'elle ne retombe pas, qu'elle ne s'évanouisse pas à nouveau, soit parce que la crise est trop dure et trop longue, soit parce que l'abondance revient. Nous avons donc un devoir de mémoire et d’institutionnalisation de cette solidarité. Il ne faut pas oublier ce que nous venons de vivre, car il y aura des prochaines crises. L'entraide, cela nous rend plus résilients, c'est la seule manière de traverser les tempêtes. Nous n'avons pas le choix, ceux qui ne s'entraident pas meurent plus vite, c’est aussi simple que ça.


 
 
Cette crise peut-elle aussi être l'occasion de revoir notre rapport au temps ?

 
C'est en effet un aspect très intéressant du confinement. Là encore, il faut attendre les travaux des sociologues. Mais j'ai moi-même constaté qu'une grande partie de la population avait finalement bien vécu le confinement. Cela ne veut pas dire qu'ils ont vécu le bonheur ! Cela veut dire que cette situation leur a permis d'aller vers ce qu'ils considèrent comme l'essentiel : le lien avec leurs proches, embrasser leurs enfants, faire un potager, ou se mettre à lire, faire diminuer le stress. On se rend compte qu'on brassait beaucoup de vent, que la suractivité qui est devenue la norme, et les « jobs à la con » inutiles, sont en fait très toxiques car elle enlève du sens à la vie. Le confinement, qui a fait beaucoup de mal, a aussi été une sorte de pause qui a fait beaucoup de bien. C'est exactement ce que propose le mouvement de la décroissance : ralentir pour revenir à l’essentiel.

 
Cette crise sanitaire peut-elle, selon vous, entraîner une prise de conscience globale et collective ?

 
L’événement a été global, il y a eu plus quatre milliards de personnes confinées, c'est quand même exceptionnel ! Je pense que l'on s'en souviendra, en tout cas pour les prochaines pandémies. La pandémie n'est peut-être pas encore terminée, mais je suis sûr que ça a accéléré la prise de conscience de notre vulnérabilité, de la toxicité de nos économies et de notre rapport à la nature. Cette crise est une opportunité de changer, comme toutes les crises. Elle apporte des nouveaux risques énormes, comme la surveillance généralisée ou la prise de pouvoir du monde virtuel, mais elle a créé des brèches dans notre normalité, elle réveille certaines aspirations à un monde meilleur.

 
Et pourtant, la priorité du gouvernement, c'est de « remettre l'économie en marche » le plus rapidement possible, comment faire pour changer de paradigme ?

 
C'est logique que les dirigeants réagissent ainsi, ils ont été élus pour cela, ils sont formés pour cela, ils n'ont que cela en tête. Vous connaissez le proverbe « quand on a une tête de marteau, on voit tous les problèmes en forme de clou ». Evidemment, à chaque fois qu'ils voient un problème, ils sont formés à appliquer les mêmes recettes : compétitivité, profits privés, démantèlement des services publics, croissance du PIB, austérité pour les travailleurs.... Ils remettent l’ancienne économie en marche tout simplement parce qu’ils ont les leviers de pouvoir.-
 
Il n'y a pas d'autre choix que de les délegitimiser, s'organiser autrement à la base, ne plus dépendre de ce qui détruit le monde. Cela passe par un changement de conscience radical, un changement de rapport au monde. Mais nous sommes aussi pris dans une guerre sociale et économique, une guerre faite au vivant, il y a forcément des rapports de force à inverser. Il faut donc se mobiliser. Je ne vois pas d'autre moyen : la solidarité et l’auto- organisation, pour renforcer les luttes sociales et la construction d’alternatives.


 

 
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