C'est l'ancêtre des méga-bassines : construit pour fournir de l'eau aux agriculteurs, ce barrage d'Auvergne suscite toujours le débat 30 ans après

Quel usage de l'eau pour demain ? Le barrage de la Sep dans le Puy-de-Dôme offre depuis 30 ans de l'eau aux céréaliers de la Limagne. Un ancêtre des méga-bassines qui suscite le débat.

En ce mois de mars 2024, le barrage de la Sep est rempli à 90 %. Les pluies, cet hiver, ont été abondantes. Les sols ont un taux d’humidité important. Les agriculteurs de la plaine de la Limagne sont rassurés, la saison des prochaines récoltes démarre sous de bons auspices.

L’eau, c’est le nerf de la guerre en agriculture. Aujourd’hui, le barrage de la Sep fait figure d’ancêtre des méga-bassines, celles qui créent tant la polémique de nos jours. Un barrage qui fête ses 30 ans et qui a ses défenseurs comme ses détracteurs.

En 1993, il était l’un des plus grands ouvrages de béton en France. Reconnu d’utilité publique, il a été construit pour une capacité de 4.7 millions de m3 d’eau sur la commune de Saint-Hilaire-La-Croix dans le nord-ouest du Puy-de-Dôme.

C’était un réservoir essentiellement à destination des agriculteurs de Limagne. "Il s’agit d’irriguer 2000 hectares en Limagne." On était le 18 octobre 1993. Max Girard, responsable du projet Somival, était à l'époque au micro de FR3 Auvergne. "Cela représente 200 à 300 exploitations sauvées, je dirais, du moins maintenues et qui pourront se développer. Et derrière tout cela, il y a une industrie agro-alimentaire performante comme Limagrain ou Bourdon [sucrerie qui a fermé en 2019, NDLR]. »

La plaine de la Limagne, c’est cette grande plaine fertile située entre le Livradois-Forez et la chaîne des Puys, au pied de Clermont-Ferrand. Un territoire céréalier majeur pour l’agriculture du Puy-de-Dôme. Les grandes cultures représentent 24 % de l’économie agricole du département.

Sécheresse de 1976

Benjamin Rouganne, agriculteur à Yssac-la-Tourette depuis 2018, n’avait que 2 ans au moment de la création du barrage de la Sep. Mais son père, en son temps, avait participé au projet. "A l’époque, c’était vital pour les exploitants, ils avaient connu plusieurs sécheresses dont celle de 1976 dont je n’ai pas arrêté d’entendre parler", explique celui qui est aussi trésorier du syndicat des Jeunes agriculteurs. "Pour moi, le barrage fait partie de mon histoire et a permis de garder des structures à taille humaine et de faire de la valeur ajoutée sur de petites exploitations."

Spécialisé dans les grandes cultures (blé, betteraves, maïs) et la production de semences, cet agriculteur a une forte conscience de l’importance de l’usage de l’eau. "Moi je me suis installé grâce à l’irrigation en 2018 et en 2019, nous avons connu une sécheresse terrible en Limagne et dans d’autres secteurs de la France. Personnellement, j’ai eu des parcelles où je n'ai pas pu récolter." Même la réserve d’eau du barrage de la Sep n’a pas pu le sauver, le niveau était bien trop bas.

À la construction du barrage, l’ouvrage avait déjà ses opposants. Des écologistes avaient déposé des recours sans succès à l’époque. Aujourd’hui, à l’heure où les sécheresses s’enchaînent, où l’eau se fait rare, où le souci de l’écologie a pris sa place dans le débat public, la question de l’usage de l’eau s’impose encore plus.

"La problématique, c’est l’accaparement de la ressource en eau pour faire du maïs en plaine de la Limagne qui est exporté alors que nous, nous sommes obligés d’envoyer nos veaux se faire engraisser en Italie car on dit que nous ne sommes pas capables de les élever sur notre territoire régional." Ludovic Landais est le porte-parole de la Confédération paysanne dans le Puy-de-Dôme. "C’est l’agro-business qui s’accapare l’eau. Un coup, c’est Volvic, un coup Limagrain, un coup Monsanto."

Eau militante

L’agriculteur bio installé sur les hauteurs de Besse-en-Chandesse dans le Sancy, se bat en fait contre un système, au-delà même de la simple histoire du barrage de la Sep. "Chacun y va de son petit business, mais la variable d’ajustement dans tout ça, c’est le paysan qui n’a pas de quoi abreuver ses vaches ou qui n’a pas de quoi arroser ses cultures. Quand on demande à des maraîchers d’arrêter d’arroser leurs cultures [quand le niveau de sécheresse a atteint le niveau de "crise", le niveau plus élevé, NDLR], c’est quand même une aberration suprême !"

Ce que craint avant tout le militant, c’est que le barrage de la Sep n’ait des petits frères. "Dans ce barrage, on a 7 millions de m3 d’eau, on veut nous rajouter 2,5 millions de m3 avec les 2 projets de méga-bassines de la région de Billom. À un moment, il faudra que les paysans se saisissent du fait que l’eau, c’est une ressource dont on a tous besoin. Tous !! Et pas seulement une poignée de spéculateurs qui vont gagner de l’argent avec de la semence."

"C'est grâce à l'eau que nous avons la diversité"

Pour Benjamin Rouganne, au contraire, ces réserves d’eau, c’est ce qui permet à l’agriculture locale de vivre et de se développer et ce au profit de tous. "200 agriculteurs profitent de l’eau du barrage de la Sep et pour donner un exemple de diversification, moi, je travaille avec un maraîcher qui fait plus de 30 cultures grâce à de petites surfaces d’irrigation. Et c’est grâce à l’eau que nous avons la diversité. A l’inverse, c’est le manque d’eau qui oblige à resserrer le nombre de cultures parce qu’on a un risque élevé de stress hydrique."

Et le barrage de la Sep n’est qu’un maillon de la bonne gestion de l’eau. "Notre première ressource, c’est le ciel et nos sols qui sont en capacité de stocker l’eau", explique Benjamin Rouganne. « Nous avons la chance en Limagne d’avoir des sols argileux qui stockent beaucoup d’eau, et c’est ce que nous privilégions. L’irrigation n’est qu’un apport quand on subit un déficit hydrique. »

Zones humides

De son côté, Ludovic Landais, au nom de la Confédération paysanne, réclame "plus de sobriété. Il faut choisir ce qu’on fait pousser et ce qu’on va élever. Il faut se poser la question si on peut cultiver des plantes plus résilientes. Peut-être qu’il faut réaménager un paysage avec plus de zones humides, ces zones tampons qui absorbent toute l’eau et la restituent toute l’année. Il faut que nous fassions preuve d’intelligence."

Quelle agriculture pour demain ? Comment nous nourrir en préservant la ressource en eau ? Un débat qui n’est pas près de s'assécher.

Propos recueillis par Romy Ho-A-Chuck et Laurent Pastural pour France 3 Auvergne