Drôme : Néandertal et Sapiens interagissaient dans la grotte de Mandrin

Une équipe de chercheurs du CNRS de Toulouse a découvert dans une strate de la grotte de Mandrin des fossiles très "bavards". En effet, il semblerait que Néandertal et Sapiens ont coexisté sur un même territoire durant une plus longue période que celle envisagée jusqu'à présent.

La grotte de Mandrin dans la Drôme, excavée depuis 1990 constitue un véritable mille feuilles archéologique.

Sous l'abri de roche blanche s'empilent des couches qui aident à retracer plus de 80.000 ans d'occupation des lieux.

Des dépôts de sable très réguliers, portés par le mistral, ont permis une conservation exceptionnelle des fossiles.

Une des couches, baptisée "E", recèle quelque 1.500 pointes de silex taillé, dont la finesse d'exécution tranche avec les pointes et lames, d'exécution plus classique, des strates supérieures ET inférieures. Une énigme pour l'équipe de chercheurs... 

Il existerait donc une apparition précoce des «humains modernes», qui semblent disparaître ensuite.  

Un parcours moins linéaire

Jusqu'à récemment, l’idée dominante était que les hommes de Neandertal et les humains dits modernes cohabitaient en Europe, il y a environ 40 000 à 45 000 ans. Puis la branche Neandertal se serait éteinte et Sapiens lui aurait survécu.

La découverte dans la grotte de Mandrin, à Malataverne, indique qu'il y avait des humains modernes il y environ 54 000 ans. Soit plus de 10 000 ans plus tôt que la date estimée.

Fait surprenant, Neandertal revient après. L'occupation de la grotte Mandrin s'est faite en alternance avec Néandertal, là où d'ordinaire Sapiens remplaçait ce dernier pour de bon.     

L'équipe d'archéologues et paléoanthropologues menée par Ludovic Slimak, chercheur CNRS à l'Université de Toulouse, a employé une technique pionnière : la fuliginochronologie.

Cette méthode analyse les couches de suies imprégnant les parois d'une grotte et traces d'anciens foyers. L'étude des fragments de parois, "tombés directement dans les couches, montrent qu'Homo sapiens est revenu une fois par an dans la cavité, sur 40 ans", dit M. Slimak. 

La compréhension des co-existences ou alternances des deux espèces est indispensable pour expliquer "pourquoi nous sommes devenus la seule espèce humaine restante" insiste le scientifique.

Des outils néroniens

Chris Stringer, directeur de recherche sur l'évolution humaine au musée d'Histoire naturelle de Londres, a étudié la découverte de l'équipe toulousaine. Il détaille ce qu'elle signifie.

"Ce que cette découverte montre, c’est que la disparition de Neandertal s'est faite sur le long terme, avec de nombreux flux et reflux des populations. Et il y a cette dispersion précoce des humains modernes dont nous ne savions rien, qui avaient des outils en pierre très distinctifs que nous appelons l'industrie néronienne". Le chercheur poursuit "Ces gens sont là pour une courte période dans plusieurs sites de la vallée du Rhône et du sud de la France."

Ludovic Slimak, spécialiste des sociétés néandertaliennes au CNRS, estime que ces outils sont probablement des pointes de flèche, inconnues en Europe à cette époque.  

En 2016 avec son équipe, il se rend aux Etats-Unis, pour y confronter sa découverte avec une collection de fossiles taillés du site de Ksar Akil, au pied du Mont Liban. Un des hauts lieux de l'expansion d'Homo sapiens à l'est de la Méditerranée. La similarité entre les techniques utilisées lui fait supposer que Mandrin est le premier site répertoriant Homo sapiens en Europe.

Des variations climatiques rapides et extrêmes

Ces humains modernes se sont dispersés, probablement le long de la côte nord méditerranéenne et vers la vallée du Rhône.

L’explication commune est le changement climatique. Les climats en Europe et en Asie étaient instables, il y avait de constantes variations extrêmes de température.

Le spécialiste des origines de l’être humain pense que ces brusques variations du mercure pourraient avoir déstabilisé les populations. «Cela pourrait les avoir conduit à bouger, et cela pourrait avoir donné une opportunité aux humains modernes de s'installer brièvement sur le territoire de Néandertal dans le sud de la France."  

Bien que les "humains modernes" utilisaient des outils néroniens, en pierre, très fins,  propices à la chasse, cela ne leur a pas permis de rester plus longtemps, les hommes de Neandertal sont revenus. «Cette découverte est sans doute la première d'une longue liste qui va nous permettre d'avoir plus d'informations sur cette époque où interagissent les derniers Neandertal et les premiers humains modernes.»

Des moyens modernes pour tracer "l'humain moderne" 

A Mandrin, les chercheurs ont trouvé 9 dents à divers endroits. Grâce à un scanner à très haute résolution, il a été déterminé que la dent de lait trouvée dans la couche "E" est la seule dent humaine moderne trouvée à cet endroit.

Les preuves ADN apportées par ces fossiles sont capitales. «C'est une avancée majeure que nous n'ayons même plus besoin de fossiles sur les sites, révèle Chris Stringer, si des humains ont vécu ici, ils peuvent avoir laissé des traces ADN."  

Pour Ludovic Slimak, le chevauchement Néandertal-Sapiens, évident à Mandrin, place désormais le Rhône comme un grand couloir de migration permettant à Homo sapiens "de rejoindre l'espace méditerranéen et l'espace continental européen".