Il s'appelle Frédéric Pitaval et, avec son association suisse Id-Eau, il a lancé une idée folle: donner la personnalité juridique au Rhône, dont les eaux puissantes font l'objet de nombreuses convoitises tout au long de leur cours, long de 812 kilomètres à travers la Suisse et la France. Cela permettrait au fleuve de pouvoir faire respecter ses droits, y compris devant la justice. L'auteur de l'Appel du Rhône explique le sens de sa démarche dans l'émission de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes "Enquêtes de région" ainsi que dans cet article. Où l'on découvre que son engagement militant est né dans les années 1980, lorsqu'il était enfant, qu'il vivait à Saint-Etienne (Loire) et qu'il se passionnait pour un poisson rouge au fond de son bocal.

C'est l'histoire d'un petit garçon de Saint-Etienne, qui, pour ses 5 ans, s'est vu offrir un poisson rouge dans son bocal. A l'adolescence, la passion grandit, l'aquarium aussi et contient jusqu'à  200 litres. A l'âge adulte, Frédéric Pitaval devient ingénieur aquacole et conçoit le plus grand aquarium d'eau douce d'Europe à Lausanne, en Suisse: avec pas moins de 500 espèces qui évoluent dans 3 millions de litres d'eau.

Mais, à 41 ans, Frédéric Pitaval décide de tout plaquer. Et de mener le combat pour que le Rhône devienne une personne.

Flash back

"Je suis né en 1976, mon père était fonctionnaire à la ville de Saint-Etienne et ma mère travaillait chez Manufrance", se souvient Frédéric Pitaval, qui habitait entre la gare de Chateaucreux et le quartier Saint-François. Il y a étudié à l'école Gaspard Monge, puis au collège Terrenoire et au lycée Fauriel, où il a passé son bac D (maths et sciences naturelles). "C'est ma ville, je l'ai vue se transformer, avec la fin de la sidérurgie et de l'armurerie et la naissance de la cité du design". 

Entre temps, Frédéric Pitaval est tombé dans l'aquariophilie. Ce qui le passionne, c'est la compréhension des milieux aquatiques d'eau douce: observer les poissons, comprendre les paramètres de l'eau, les interactions entre faune et flore... Il se lance donc dans un DEUG (diplôme de niveau bac +2) de Sciences de l'environnement à l'Université Jean Monnet de Saint-Etienne, puis dans une licence d'océanographie à Aix-Marseille.

Il devient ingénieur aquacole et commence à travailler à Mèze (Hérault), sur l'étang de Thau, où il élève des bars et des daurades. Puis, après son service militaire effectué chez les chasseurs alpins à Lyon, il décroche un emploi de chef d'exploitation dans une pisciculture en circuit fermé au Bouveret dans le canton du Valais en Suisse: il y produit des tilapias, une sorte de carpe exotique qui fait partie des poissons les plus consommés au monde.

Concepteur du plus grand aquarium d'eau douce en Europe

Mais la production l'intéresse bien moins que l'étude des écosystèmes. Dès 2000, il imagine un Centre de compréhension et de sauvegarde sur l’eau douce. Il remporte un concours, trouve un site, développe un projet et fédère des énergies, jusqu'à séduire la ville de Lausanne. Ce sera Aquatis, le plus grand aquarium-vivarium d'Europe, qui mettra 17 ans à voir le jour, tant les Suisses aiment leur démocratie directe et les recours qui vont avec.
Sitôt Aquatis ouvert au public, en octobre 2017, Frédéric Pitaval décide de quitter le navire: les marchands ont dévoyé son idée, le divertissement a pris le pas sur la sensibilisation. "C'est la période, aussi où j'ai eu un déclic", explique-t-il. "Je voyais la banquise qui fondait, j'ai vraiment pris conscience que nous étions entrés dans une nouvelle ère. Il fallait faire quelque chose et arrêter de blablater".

Notre homme décide alors de fonder l'association Id-Eau (Imagination durable pour l'eau douce). "On a fait de l'eau une propriété, une ressource. Et cette ressource est exploitée. Pas partagée. Exploitée, et on a tiré sur la corde, jusqu'au bout de ce qu'on pouvait faire. Donc, on dit: attention, stop!".

Et parmi les eaux les plus exploitées, il y a évidemment le Rhône. Le fleuve le plus puissant de France naît dans le massif du Saint-Gothard en Suisse, de la fonte du glacier du Rhône. Il coule jusqu'à sa première embouchure, le lac Léman, puis repart par Genève, rentre en France, vire vers le sud à Lyon et débouche dans la Méditerranée par le delta de Camargue. Tout au long de ces 812 kilomètres, il est parsemé de barrages (3 en Suisse, 14 en France), de centrales, de digues et de circuits de pompage. Certaines années, les agriculteurs, entreprises et sociétés d'eau potable peuvent prélever jusqu'à 30% de son débit. Sans compter que le Rhône souffre du réchauffement climatique: la température de ses eaux a déjà augmenté de 2,2°C depuis les années 1960, le débit est en baisse continue et sa source va finir par se tarir: le glacier du Rhône devrait avoir totalement fondu à l'horizon 2100.

Frédéric Pitaval et son association ne prétendent pas avoir de solution toute faite. Pour trouver et faire émerger des idées, ils ont créé l'Assemblée populaire du Rhône, afin de mobiliser les citoyens du bassin versant, et lancé l'Appel du Rhône, pour que le fleuve soit doté de la personnalité juridique. "Cela changerait tout", affirme Frédéric Pitaval. "La personnalité juridique nous obligerait à considérer les droits fondamentaux du fleuve, le droit de ne pas être pollué, le droit à sa pérennité... Elle nous interrogerait, nous ,espèce humaine, sur toutes nos activités, non plus dans un arbitrage de ce que le fleuve peut nous apporter, mais en se demandant comment lui-même peut se défendre par lui-même". L'idée a déjà été mise en pratique sur le Gange en Inde ou pour la Loire en France. En Equateur, les droits de la nature sont même inscrits dans la Constitution et un projet d'autoroute a été arrêté parce que la justice a estimé qu'il portait atteinte à un fleuve.

Pour Mélisande, sa fille de 11 ans

"Ma fille Mélisande vient d'avoir 11 ans", raconte Frédéric Pitaval. "Quand elle aura mon âge, le glacier du Rhône aura fondu. C'est ce qui me motive: tous les combats que je mène, c'est pour elle. Il faut passer moins de temps à convaincre par la parole et être davantage dans l'action, imaginer un nouveau modèle et l'expérimenter très vite".

Il n'est plus temps d'être optimiste ou pessimiste. C'est le temps du combat

Frédéric Pitaval

L'Appel du Rhône

La prochaine Assemblée populaire du Rhône doit avoir lieu en mai prochain aux Sablons (Isère). 

Enquêtes de région - La région au régime sec. Emission présentée par Julien Le Coq ce mercredi 15 mars à 23h sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes