Isabelle Moulin, experte de l'histoire de la soie : "Lyon et sa région devraient davantage revendiquer la paternité des ordinateurs de la Silicon Valley !"

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Écrit par Yannick Kusy(@yannkusy) Propos recueillis par Alain Fauritte
Isabelle Moulin, passionnée par l'histoire de la soie, a fait une longue carrière dans la haute-couture, et continue de défendre cette culture dont elle est l'héritière.
Isabelle Moulin, passionnée par l'histoire de la soie, a fait une longue carrière dans la haute-couture, et continue de défendre cette culture dont elle est l'héritière. © France 3

Elle est issue d'une des grandes familles lyonnaises qui ont participé à l'épopée de la soie dans la région de Lyon. Invitée dans "Vous êtes formidables", Isabelle Moulin évoque cette longue histoire industrielle passionnante, qui part de Chine... et qui s'étend jusqu'aux Etats-Unis.

L’entretien avec Isabelle Moulin débute par une photo. Celle de l’usine Tase. Une ancienne usine de textile basée à Vaulx-en-Velin, dans le quartier du Carré de soie. Construite en 1925, alors propriété de la famille Gillet, ce site était spécialisé dans la transformation de cellulose en viscose. On parlait alors de « soie artificielle ».

Un terme qui fait bondir Isabelle Moulin, muséographe, spécialisée dans ce domaine de la soie, du textile et du patrimoine industriel. « Les soyeux n’étaient pas du tout d’accord avec cette notion-là » sourit-elle, avant de rappeler qu’au « XIXème siècle une épidémie a décimé toute la sériciculture en Europe, au point qu’on ne pouvait plus fabriquer de la soie par ici. On est retourné en Asie pour en chercher, notamment au Japon, qui avait échappé à ce fléau. Mais, par ailleurs, on s’est demandé comment fabriquer de la soie autrement… »

Tout un quartier dans la soie... artificielle

Un procédé chimique, découvert par le comte Hippolyte de Chardonnet, a été mis en œuvre dans cette usine, afin de produire ce textile moderne. Une fabrication qui imposait aux ouvriers au rythme harassant des quatre équipes de huit heures, sans repos hebdomadaire, et les exposait aux exhalaisons nocives et la pestilence des ateliers. A cette époque de révolution industrielle, on avait moins de considération pour l’environnement, et on vivait l’apologie du progrès.

Aujourd’hui détruite en grande partie, elle est référencée au titre des monuments historiques depuis mai 2011. « C’est un lieu très emblématique de la grande histoire de la Soie et du textile à Lyon. C’est une étape un peu incontournable entre hier, aujourd’hui et demain », ajoute notre experte. « Tase signifie Textiles Artificiels du Sud-Est. Elle est à la station de métro La soie, à Vaulx-en-Velin, et elle a donné son nom à tout le quartier qui s’est développé autour d’elle. »  

Une histoire qui remonte à 5000 ans

La longue et complexe histoire de la soie à Lyon est une vraie passion, depuis toujours, pour cette spécialiste, issue d’une famille de soyeux lyonnais. Elle n’hésite pas à la résumer en quelques dates-clé. « Il faut remonter à 5000 ans en tout, donc 3000 avant Jésus-Christ. Elle débute en Chine, et Marco-Polo et l’Italie ont été la porte de la Soie en Europe. A la Renaissance, François 1er, qui était très coquet, est venu s’installer à Lyon. Il a donné à la ville toutes sortes de privilèges, dont celui du négoce de la Soie… Puis on arrive à un moment décisif avec Henry IV, avec l’implantation de milliers de muriers. Et, on le sait, les vers à soie ne mangent que des feuilles de cet arbre… »

Ce sont des genres de petits Aliens, et leur bave est très particulière

A Sainte-Foy-lès-Lyon, se trouve aujourd’hui un conservatoire de muriers. On y apprend notamment que le murier blanc, originaire de Chine, est un arbre fruitiers dont les feuilles constitue l’aliment exclusif du Bombyx mori, ou ver à soie. « C’est un papillon très moche, de couleur grise. Il ne vole pas et passe son temps à manger » précise Isabelle. « Au départ, c’est une petite graine pas plus grosse qu’une tête d’épingle. Cultivé soigneusement pendant plusieurs semaines, il se développe énormément. Sa croissance est entièrement dépendante de la culture du murier, entre juin et juillet ».

La chenille de ce papillon peut mettre paraître effrayante. « Ce sont des genres de petits Aliens, et leur bave est très particulière. Elle provient de leurs glandes séricigènes qui sont de véritables usines à protéines. Cette bave va former ce fameux cocon, autour de la chrysalide, pour qu’elle puisse continuer sa métamorphose. » 

Un kilomètre de fil par cocon

Le cocon fait lui-même l’objet d’une légende, qu’Isabelle Moulin ne se prive pas d’évoquer. « Elle raconte qu’une princesse, favorite de l’Empereur, qui prenait son thé sous un murier, aurait vu tomber l’un de ces cocons dans sa tasse bouillante. En essayant de le retirer, elle aurait tiré ce fil, qui fait tout de même un kilomètre par cocon… » Ce qui n’est pas une légende, c’est que l’homme est contraint d’intervenir pour interrompre le processus de la nature : « Pour assurer la qualité de la soie, il faut que ce fil soit ininterrompu. C’est la raison pour laquelle on stoppe la maturité, avant que la chrysalide ne perce son cocon, et couper le fil. »

C’est donc sous l’impulsion de François 1er que Lyon, à proximité stratégique de l’Italie, est devenu le berceau de la soie en France. « Au 17ème siècle, Colbert mettra en place « la grande fabrique », c’est-à-dire tout le processus allant du ver à soie au produit fini. Il faut s’imaginer que, pendant des siècles, 80% de la population lyonnaise va travailler dans le textile… »

Des vers à soie... aux ordinateurs

Lyon mérite-t-elle le surnom de « capitale de la soie » ? Pour Isabelle Moulin, il faut davantage avoir un regard régional sur cette période. « A Lyon se trouvaient les soyeux et les négociants, mais toute la production se déroulait dans l’ensemble de la région qui l’entoure.» De grandes familles se sont développées autour de cette industrie naissante. Quelques-unes ont survécu, comme celle de notre interlocutrice qui, à sa façon, œuvre encore aujourd’hui dans ce domaine. « J’ai relevé le flambeau à ma façon » confirme-t-elle « Pour moi, la soie n’est qu’un vecteur. Lorsque l’on parle de soie, on peut parler d’horticulture, de géostratégie, d’urbanisme, de mouvements sociaux…»

Et même des ordinateurs ! « L’ancêtre de l’ordinateur, c’est ni plus ni moins que le métier Jacquard, qui met en œuvre, avec la théorie du binaire.. » explique notre spécialiste. Premier système mécanique programmable avec cartes perforées, le métier Jacquard est un métier à tisser mis au point par le Lyonnais Joseph Marie Jacquard en 1801.

Cette machine fut expérimentée à Lyon vers 1811, et fut mal reçu par les ouvriers de la soie qui voyaient en elle une cause possible de chômage. Ce fut la cause de la Révolte des canuts, où certains ouvriers allèrent jusqu'à casser les machines. « Aujourd’hui aux Etats-Unis, Google vient de monter un programme sur les textiles connectés, qu’ils ont appelé Jacquard. » signale Isabelle « Ils reconnaissent explicitement que, sans cette machine lyonnaise, la Silicon Valley n’existerait pas. Ce serait bien que la Ville et la Région revendiquent un peu cette paternité ! »

Une carrière dans la haute-couture

Cette passionnée d’histoire a mené une partie de sa carrière dans le monde de la haute-couture, à Paris. Ses études de Haute-Couture lui ont permis de travailler durant une dizaine d’années aux côtés de Lolita Lempicka et pour la Maison Lanvin.

Un milieu qu’elle a fini par quitter, mais pas à cause de sa dureté. « Au contraire, c’est ce que je préférais. C’est un métier terriblement exigeant, qui vous offre une structure mentale qui peut vous servir longtemps. J’avais une admiration sans faille pour les ateliers, le savoir-faire des doigts de fée… J’étais peut-être moins en phase avec le côté mondain, très parisianiste de ce milieu. Et j’avais, tout simplement, envie d’explorer d’autres champs.»

le patrimoine ne doit pas rester lettre morte, dans des cartons ou du formol

Elle a créé, il y a 10 ans, « Silk me back », une structure qui agit autour de sa passion. « Au moment du drame de Fukushima, je me suis souvenu du rôle très important que les japonais avaient joué vis-à-vis de nous. On s’est dit que c’était normal de leur renvoyer l’ascenseur de la même façon qu’ils nous avaient sauvés de la faillite au XIXème siècle ». Les actions de cet « outil actif » se donnent pour objectif de croiser le patrimoine avec les expressions contemporaines « parce que le patrimoine ne doit pas rester lettre morte, dans des cartons ou du formol ».

durée de la vidéo : 36sec
Isabelle Moulin réagit à son portrait dans "Vous êtes formidables" ©France 3

Ainsi, du 18 au 21 novembre, l’événement « Silk in Lyon » -ancien marché des soies- proposera justement une approche culturelle. « A travers un parcours des savoir-faire, le public peut y découvrir toute cette longue transformation depuis le ver à soie, jusqu’au foulard. Et d’y comprendre pourquoi la soie est compliquée et donc si chère. »

REPLAY : Voir ou revoir "Vous êtes formidables" avec Isabelle Moulin

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