Le député du Rhône Hubert Julien-Laferrière cité dans une affaire d’ingérence étrangère et de corruption

Le député du Rhône Hubert Julien-Laferrière a-t-il été rémunéré par le Qatar ? Le parlementaire a-t-il servi les intérêts de cet état au sein de l’Assemblée Nationale ? Après les perquisitions de son bureau de l'Assemblée nationale en septembre, son nom revient dans l'actualité. Il est notamment cité par une cellule d'investigation dans une affaire d'ingérence étrangère et de corruption.

Selon une enquête conjointe de Forbidden StoriesLe Monde et la cellule investigation de Radio France, Hubert Julien-Laferrière, député écologiste de la 2ᵉ circonscription du Rhône, était en contact avec Nabil Ennasri, un politologue proche des Frères musulmans qui est aujourd’hui derrière les barreaux. Soupçonné d'être un relais du Qatar en France, il aurait rémunéré le parlementaire pendant près d’un an. En arrière-plan, une affaire tentaculaire et le rôle trouble d'un lobbyiste.

Cryptomonnaie douteuse

C'est Jean-Pierre Duthion qui aurait présenté Nabil Ennasri et le député du Rhône en 2020, d'après ses déclarations en garde à vue. L'homme se présentait comme un lobbyiste. Mais le nom de Duthion était déjà apparu dans un autre volet de l'enquête mettant en cause Hubert Julien-Laferrière. L'élu est soupçonné d’avoir été le relais de plusieurs campagnes d’influence en France.

Ainsi, en septembre 2023, le bureau à l’Assemblée nationale du député du Rhône avait été perquisitionné. C'est le parquet national financier (PNF) qui a ordonné la perquisition. Les enquêteurs cherchaient à déterminer si l’élu avait touché de l’argent pour prendre publiquement position sur certains dossiers. 

La justice s’intéressait notamment aux raisons ayant conduit l’élu écologiste de 57 ans à faire la promotion dans l’hémicycle d’une cryptomonnaie africaine soupçonnée d’être une arnaque. En février 2022, Hubert Julien-Laferrière aurait effectivement vanté le LimoCoin. Si le député du Rhône a parlé du Limocoin, c'est sur le conseil de Jean-Pierre Duthion.

Lancée par un homme d’affaires camerounais accusé d’escroqueries, cette cryptomonnaie douteuse avait perdu 85 % de sa valeur en une année. Après coup, l’élu écologiste avait plaidé la naïveté. La justice s'est toutefois penchée sur l'éventualité d'une contrepartie perçue par l'élu. Le parlementaire écologiste avait alors réagi sur les réseaux sociaux, se mettant en retrait de son groupe "afin de préserver la sérénité de la procédure en cours". L'élu indiquait alors vouloir réserver ses déclarations à la justice.

Un lobbyiste à la manœuvre

D'après les auteurs de l'enquête conjointe parue ce jour, Hubert Julien-Laferrière, ancien socialiste, puis macroniste, passé également par Génération Écologie, est également cité dans une affaire d'ingérence étrangère. 

Le parlementaire a été mis en contact avec Nabil Ennasri, un proche des Frères Musulmans selon le grand reporter Georges Malbrunot. Soupçonné d'être en relation avec le Qatar, Ennasri aurait aussi été l'un des commanditaires du lobbyiste Jean-Pierre Duthion. "En 2021, Jean-Pierre Duthion et Nabil Ennasri demandent au député de prendre publiquement position contre les Émirats arabes unis, le grand rival régional du Qatar", révèle l'article. Dans le collimateur : une tribune signée en octobre 2021 par 34 députés. Toujours selon la cellule d'investigation, Jean-Pierre Duthion a aussi obtenu d’Hubert Julien-Laferrière "qu’il fasse signer à 77 de ses collègues une lettre ouverte dénonçant le sort de personnalités d’opposition béninoise incarcérées." 

Déjà en octobre dernier, un article du Monde relevait les prises de positions "étonnantes" du parlementaire. Des prises de position "à rebours de celles défendues par ses collègues écologistes" ou encore des interventions "correspondent point par point à des « éléments de langage » diffusés par des États, dont le Qatar."

"Des prises de position étonnantes"

Ainsi, le 16 novembre 2022, à la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, alors qu'il était question du bilan écologique et social de l'organisation de la Coupe du monde de football par le Qatar, le député avait exhorté les associations à "s’intéresser aussi aux conditions de travail pour l’Exposition universelle à Dubaï", ennemi du Qatar. Quelques mois plus tôt, toujours au sujet du Mondial de football, Hubert Julien-Laferrière aurait évoqué les "progrès en matière de droits des travailleurs" dans l’émirat relevés par l’OIT et la Confédération syndicale internationale, mais aussi "les réformes" lancées par le ministre du Travail qatari.

Lors d'une intervention dans l'hémicycle, le 4 août 2022, le député avait même relativisé le coût écologique du Mondial. "On s’offusque à juste titre de l’empreinte carbone du Mondial de Doha, mais on sait déjà que celui de 2026, qui se tiendra en même temps dans les trois pays d’Amérique du Nord, sera encore davantage une aberration écologique", avait-il déclaré. Des prises de position qui sèment le doute. 

Un député du Rhône rémunéré par le Qatar ?

Aujourd'hui la cellule d'investigation évoque des contacts soutenus entre le parlementaire et Ennasri durant des années, citant les fadettes du parlementaire. Des contacts qui ne se seraient pas limités à de simples échanges téléphoniques ou SMS. "Nabil Ennasri percevait chaque mois 30 000 euros d’une ambassade du Qatar et du Conseil national des droits de l’Homme du Qatar, une organisation basée à Doha. Une partie de cet argent aurait permis de payer Jean-Pierre Duthion et une autre, Hubert Julien-Laferrière", indique la cellule investigation de Radio France et du Monde. L'article fait également mention de l'argent qui aurait été perçu par le parlementaire du Rhône. Plusieurs milliers d'euros. "Le député aurait ainsi perçu 5 000 euros mensuels, ainsi que quelques primes de plusieurs centaines d'euros pendant près d’un an", est-il précisé. 

Des informations qui restent au conditionnel. L'article précise toutefois que "des notes portant des initiales auraient été retrouvées dans le portable d'Ennasri : "J’ai tout payé pour juin : H et JP." Les enquêteurs se demandent donc si "JP" n'est pas Jean-Pierre Duthion, et "H" Hubert Julien-Laferrière." 

Associés dès 2018, Ennasri et Duthion se sont ensuite brouillés en 2022, après quatre ans de lobbying entre le Qatar et plusieurs relais d’opinion français, toujours d'après la même source. Nabil Ennasri a été mis en examen pour abus de confiance, corruption et trafic d'influence d'argent public, blanchiment de fraude fiscale aggravée. Il a été placé en détention provisoire. Mais ni lui, ni Hubert Julien-Laferrière, ni leurs avocats respectifs n'ont souhaité s’exprimer, selon l'article. Quant à Jean-Pierre Duthion, il a été mis en examen le 4 octobre pour, notamment, corruption et trafic d’influence.