Montagne. Entre douceur et violence, l'envoûtement du Ventoux

D'altitude plutôt modeste, le mont Ventoux est connu dans le monde entier grâce au cyclisme. Cette montagne pas comme les autres est un monde en soi, visible à des centaines de kilomètres à la ronde, un véritable totem dont la silhouette unique hante les esprits de ceux qui l'affrontent.

Aux confins du Vaucluse, à deux pas de la Drôme, le mont Ventoux est aux Provençaux ce que le Cervin est aux Suisses ou le mont Blanc aux Savoyards. Pourtant, son altitude modeste (1 910 m) est sans commune mesure avec les géants alpins. Mais la montagne se voit de loin... de très loin, même. D'où son nom, qui signifierait "celui qu'on voit de loin". Depuis la Méditerranée jusqu'aux Cévennes ardéchoises, depuis les sommets des Écrins, du Vercors, du Mézenc ou des Alpes Provençales, il signe de sa présence les Terres du Sud et veille sur la vallée du Rhône comme un phare rassurant. 

>> REPLAY Chroniques d'en Haut : Les enfants du Ventoux

Rassurant ? Pas vraiment. Sa silhouette vue d'en bas a quelque chose de surréaliste. Flanqué de sa gigantesque tour de télévision, il défie la Provence avec une insolence assumée.

Depuis les champs de lavande jusqu'à l'étage alpin où sévissent le vent, le froid, la neige et les nuages qui s'y accrochent, il vous propulse dans un autre univers sans transition. C'est peut-être cette brutalité qui a donné au mont Ventoux sa réputation. Une montagne débonnaire qui surgit au milieu des lavandes ne doit pas être bien méchante. Et pourtant...

Pourtant, le Ventoux a tué et tue encore. Des cyclistes, lors du Tour de France ou de simples randonnées, épuisés par une montée sans répit, ou fauchés lors d'une descente trop rapide sur une route étroite et fréquentée, des promeneurs imprudents qui se perdent dans le brouillard, des visiteurs saisis par le choc thermique entre l'été provençal et le froid alpin. C'est le paradoxe du Ventoux. Une montagne très accessible aujourd'hui grâce à la route qui la traverse du nord au sud en passant par son sommet, une montagne qu'on prend parfois à la légère, mais qui concentre toute l'énergie des Alpes sur son sommet étroit. D'où la respectueuse admiration des écrivains de toutes les époques qui saluent le côté impressionnant et implacable de cette montagne isolée au cœur de la Provence. 

"Le sommet est le but suprême, le terme de la route vers lequel tend notre voyage. Tout le monde veut y parvenir mais, comme dit Ovide : vouloir est peu, il faut, pour triompher, désirer ardemment".

François Pétrarque - XIVème siècle

Extrait du livre "Ventoux, versant littéraire" de Bernard Mondon

Le Ventoux, un sommet mythique

Cette dualité entre douceur et violence s'exprime aussi dans sa forme. Le versant sud du mont Ventoux, du côté de Bédoin, grimpe de manière très progressive jusqu'au sommet. 23 kilomètres de route séparent le paradis de l'enfer lorsque le vent frappe le Ventoux. À moins de grimper à vélo, on ne sent pas vraiment l'altitude augmenter, jusqu'au moment où l'on s'extrait de la forêt pour se prendre l'univers minéral de la crête sommitale en pleine face. Le versant nord, lui, annonce la couleur depuis la rivière Toulourenc qui serpente dans la vallée. Le Ventoux, vu d'ici, est une énorme vague dressée sur elle-même, prête à déferler, et personne ne s'imagine pouvoir la vaincre facilement tant la pente est raide. 

Voilà pourquoi cette montagne pourtant modeste n'est pas un sommet comme les autres. Ceux qui y sont nés sont hantés par sa présence. Et ceux qui vivent ailleurs veulent la vaincre pour graver leur nom dessus, à côté de ceux des forçats du vélo qui le considèrent comme un mythe absolu. Certains l'ont gravi des centaines, voire des milliers de fois. D'autres, plus modestement, le feront au moins une fois dans leur vie...

Il n'y a pas que l'effort physique qui rend ce sommet mythique. Il faut avoir vu ce désert de pierre au sommet, où chaque pousse d'herbe tente désespérément d'exister entre le minéral omniprésent et les vents violents qui tabassent le géant. Le panorama est tout simplement extraordinaire. Le Rhône serpente vers le sud, les Cévennes dressent leur barrière noire à l'ouest, et les grandes Alpes dévoilent leurs neiges éternelles à l'est. Et si l'ascension est redoutable, à pied ou à vélo : la récompense au sommet est à la hauteur de l'effort fourni. Même en voiture, les moteurs fatiguent, et la bouffée d'hiver à l'ouverture des portières au sommet vous prend à la gorge, avec cette impression d'avoir changé de monde en quelques kilomètres. L'immense tour de télécommunications, longuement décriée, mais qui aujourd'hui, signe la silhouette du Ventoux, fait partie du décor surréaliste de ce sommet. Le vent siffle entre les antennes dressées par-dessus le monde. On se sent très loin. Pourtant, la Provence débonnaire est à nos pieds, là, juste en dessous...

Nathalie David est une enfant du Ventoux. À peine née, son berceau a été installé au pied de la face nord, dans la vallée du Toulourenc. Plus tard, elle a enseigné l'anglais dans d'autres académies avant de tout plaquer pour revenir vivre au pied du géant. Elle voulait s'adonner à ses passions : la littérature, l'édition et la contemplation de la nature. Le Ventoux, elle aime le gravir seule, avec son chien. Et par la face nord, la plus abrupte. Mais son projet d'installer une librairie dans la vallée perdue du Toulourenc a connu une réussite qu'elle n'aurait pas imaginée. 

"Au départ, je voulais retaper une maison forestière pour y installer ma librairie et y créer un lieu d'échange autour des livres, de l'art...  Et être tranquille ! Mais la présence de falaises réputées pour les grimpeurs du monde entier juste en face a amené ici de nombreux jeunes qui passent du temps au pied de leur spot d'escalade favori. Ce lieu est donc devenu un véritable lieu d'échange, de rencontre et de partage".

Nombreux sont venus ici chercher de l'eau, un conseil, jusqu'à créer une petite communauté joyeuse et simple où chacun échange un peu de ce qu'il a contre quelque chose dont il a besoin. Ainsi, les jeunes l'ont aidée à défricher les chemins, à retaper la maison. Ils réparent leurs vélos dans l'abri, apportent un peu de savoir faire et donnent à ce café librairie perdu dans la forêt une ambiance hors du temps, en accord avec l'esprit nature de cette face nord du Ventoux. En discutant avec Nathalie, on ressent un attachement viscéral à la montagne, la plus belle du monde selon elle, celle qu'elle a devant sa fenêtre. Avec, toujours, ce mélange d'admiration et de respect. Le Ventoux ne laisse jamais indifférent, sa paradoxale accessibilité fait de lui un but ultime qui remplit la vie de ceux qu'il a envoûtés...


>> "Les enfants du Ventoux" un magazine de 26 minutes présenté par Laurent Guillaume, réalisé par Frédéric Fiol, diffusé le dimanche 5 mai à 12H50 dans "Chroniques d'en Haut" sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, à revoir en REPLAY sur france.tv