"Ne pas généraliser la prescription de candidats médicaments" : l'alerte de l'un des auteurs de l'étude sur l'hydroxychloroquine

Une étude menée entre autres par des chercheurs du CHU de Lyon, publiée dans la revue scientifique "Biomedecine & Pharmacotherapy", estime à 16 990 le nombre de décès liés à l'hydrydroxychloroquine lors de la première vague de l'épidémie de coronavirus en 2020, dans six pays dont la France. Entretien avec l'un des auteurs.

Il y a quatre ans, au début de l'épidémie de Covid-19, l'hydroxychloroquine, vantée entre autres par l'ancien directeur de l'IHU de Marseille, le professeur Raoult, a été prescrite et administrée à des milliers de patients à travers le monde. Plusieurs études ont depuis prouvé l'inefficacité, voire la dangerosité de ce médicament lorsqu'il est utilisé pour traiter le Covid (la molécule est initialement utilisée pour le traitement contre le paludisme).

Pour aller plus loin dans l'analyse des conséquences, des chercheurs ont tenté d'estimer le nombre de morts en rapport avec cette utilisation inadaptée de l'hydroxychloroquine lors de la première vague de Covid. Ils arrivent donc à une estimation proche des 17 000 morts dans six pays (les États-Unis, la France, la Belgique, l'Italie, l'Espagne et la Turquie), sur une période de cinq mois.

Le résultat d'une méthode scientifique, mais un chiffre peut être sous-estimé

Jean Christophe Lega, interniste aux Hospices de Lyon et professeur thérapeutique à l'université de Lyon, est le scientifique qui a eu l'idée originale d'estimer l'impact en vie réelle de l'utilisation de cette molécule. "Une étude menée par des chercheurs californiens, (NDLR : parue dans Nature en 2021) a fait état d'une augmentation de 11% du taux de mortalité des patients en cas d'administration d'hydroxychloroquine" explique le docteur. "En combinant cette donnée au nombre de patients hospitalisés avec le coronavirus, à leur taux de mortalité et au taux de prescription de l'hydroxychloroquine, on obtient la mortalité hospitalière imputable à l'utilisation de l'hydroxychloroquine."

Il s'agit donc d'une méthode scientifique, mathématique, qui permet d'estimer le nombre de décès directement imputables à l'utilisation d'hydroxychloroquine : 16 990, dont 12 739 aux États-Unis et 199 en France.

Des décès causés soit par les potentiels effets indésirables connus de l'hydroxychloroquine comme des problèmes cardiaques, soit par la non-utilisation d'un autre traitement qui aurait été efficace. Mais cette étude, effectuée sur un échantillon de 40 cliniques des six pays concernés, "admet plusieurs limites" reconnaît l'un de ses auteurs. "Elle ne se penche que sur une période très réduite, de mars à juillet 2020, or la molécule a encore été prescrite contre le Covid pendant des mois" d'une part. D'autre part, "elle ne s'intéresse pas à des pays qui ont particulièrement utilisé l'hydroxychloroquine pendant la crise du Covid, comme le Brésil ou l'Inde, et où le nombre de morts liés à ce traitement pourrait être bien plus élevé".

"Un retour d'expérience pour nous éclairer en cas de nouvelle pandémie"


Mais alors pourquoi réaliser une telle étude, plus de trois ans après cette première vague d'épidémie mondiale ? "Notre volonté était de faire un retour d'expérience pour nous éclairer en cas de nouvelle pandémie"' répond Jean-Christophe Lega, l'un des auteurs de cette étude. "Ce qui a été proposé dans l'urgence, ce sont des molécules dont on ne connaissait ni l'efficacité, ni la potentielle toxicité" déplore le scientifique. "On a voulu montrer que quand on fait ça à grande échelle, sur plusieurs pays, le résultat c'est des milliers de morts".

Pour notre médecin lyonnais, c'est une expérience qui doit servir de leçon à la communauté scientifique et médicale de toute la planète, pas seulement pour le cas de l'hydroxychloroquine, "mais potentiellement pour tout autre médicament distribué en phase de crise, en phase de panique". "Il faut bien entendu qu'il y ait une accélération des développements de traitements en cas d'épidémie, mais pas pour autant une généralisation des prescriptions de « candidats médicaments » dont l'efficacité et la sécurité restent à prouver."

Un appel pour une meilleure régulation

Pendant la première vague de Covid, plus d'une vingtaine de molécules ont été "essayées" par les médecins du monde entier, avec des variations très significatives. D'un centre à un autre, on privilégiait ici l'hydroxychloroquine, là les corticoïdes, ou ailleurs les immunosuppresseurs.

"Alors cette étude, elle s'adresse clairement aux pouvoirs publics en France et dans les autres pays", conclut notre chercheur, "car c'est le devoir des agences nationales de régulation de se positionner fermement sur la question, afin d'éviter d'assister à nouveau à des prescriptions anarchiques et très hétérogènes, aussi inhabituelles que dangereuses dans le domaine médical".