Notre époque est-elle formidable ?

© Fred TANNEAU / AFP
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Le 21ème siècle est celui de la technologie et des outils de communication, du bouleversement climatique et de la question de la survie de notre espèce. C’est dans ce contexte que s’est tenu à Lyon le Forum « Une Epoque Formidable » organisé par La Tribune et Le Théâtre des Célestins.

Par Alain Fauritte

Nous sommes le lundi 7 octobre au matin. A l’heure à laquelle les artistes sont encore dans un sommeil profond, le velours rouge du prestigieux théâtre voit arriver un public inhabituel. Aucune pièce ne se joue aujourd’hui sur la mythique scène lyonnaise. A moins que ce soit celle de la vie. C’est du monde d’aujourd’hui dont il est question avec cette 4ème édition du Forum organisé par le média économique. Le titre est optimiste : « Une époque Formidable », pour une réalité qui est un poil plus mitigée. Une quinzaine d’intervenants, des sommités dans leur domaine, viennent éclairer le grand public sur l’avenir de la planète. Et c’est Boris Cyrulnik qui ouvre le ban. A 82 ans, le célèbre neuropsychiatre, star des medias, a toujours l’esprit vif et l’œil qui frise. Il intervient sur la question : « Bonheur, une nouvelle dictature ». Tout un programme !

Le bonheur est un merveilleux délire

Mais au fait, c’est quoi le bonheur M. Cyrulnik ? « Le bonheur, c’est une merveilleuse illusion, c’est même un merveilleux délire ! Neurologiquement, le bonheur et le malheur sont associés. Et très souvent, le bonheur sert à triompher du malheur. C'est-à-dire que s’il n’y avait pas le malheur, il n’y aurait pas le sentiment de bonheur. De même que dans un univers où seul le bleu existerait, on ne devrait pas avoir conscience du bleu. Pour que l’on prenne conscience du bleu, il faut qu’il y ait autre chose que le bleu. Pour que l’on prenne conscience du bonheur, il faut qu’il y ait autre chose que le bonheur : le malheur ! ». La notion de bonheur a-t-elle évolué en fonction des époques et des civilisations ? « Oui, car pendant des millénaires, on a pensé que la vie sur terre n’était qu’une vallée de larmes entre deux bonheurs : le paradis perdu, à cause de la faute entre Adam et Eve, et un paradis à regagner si on avait bien pleuré, si on s’était bien soumis, pendant notre passage terrestre. Or, depuis St Just, on pense qu’on doit être heureux sur terre. Et ça, c’est la cause d’un grand nombre de malheurs ». L’homme a-t-il toujours aspiré au bonheur ? « Non, l’homme a aspiré à l’existence, qui est faite de malheur et de bonheur, les deux étant associés. Et il y a beaucoup de gens qui préfèrent vivre qu’être heureux. Les deux peuvent être opposés, parce que pour vivre, on accepte de souffrir, on accepte l’angoisse, et on a la merveille de vivre. Alors que dans le bonheur, on se gave d’illusions qui mènent à la désillusion et donc au malheur… ».

La pensée extractive est vraiment nuisible

Le malheur, on nous le promet pour bientôt. Le dérèglement climatique, la fin des ressources naturelles, la pénurie d’eau sans oublier la question de l’alimentation d’une population à la croissance exponentielle, les questions angoissantes se multiplient. Qu’allons-nous devenir ? Est-ce que le modèle de société qui a gouverné ces derniers siècles va pouvoir perdurer ? Autant de questions abordées au cours du deuxième débat de ce forum passionnant. Le thème : Biodiversité et climat : le capitalisme sauvera-t-il ce qu’il a détruit ? Au tableau noir : Isabelle Delannoy, environnementaliste, ingénieure agronome et co-scénariste du film « Home », et Pascal Picq, Paléoanthropologue. Avec une question dans la question, Mme Delannoy : est-ce le capitalisme qui détruit l’environnement où c’est la nature conquérante de l’homme ? « Je crois qu’on a 5000 ans de civilisations extractives derrière nous, qui ont transformé des écosystèmes vivants d’une immense abondance en déserts, en très peu de temps, en quelques siècles. Et c’est ce système de la pensée extractive qui est vraiment nuisible. On croit que c’est dans l’essence de l’espèce humaine, d’être extractif, mais en fait, on est capables de créer une économie régénérative du vivant. Parce qu’on assume nos besoins, on régénère en même temps la fertilité du milieu dont on dépend, comme toutes les autres espèces vivantes. C’est un courant de pensée qui vient des Etats-Unis mais qui est de plus en plus partagé ». Est-ce les peuplades primitives ont le soin de leur environnement ? « Au néolithique, on a vu les grands mammifères disparaître dès que l’homme apparaissait sur un continent. Les peuples indigènes ont beaucoup évolué depuis le néolithique et ils ont des méthodes de culture, d’interaction avec leur environnement, technique ou spirituel, qui sont extrêmement puissantes et qui permettent d’augmenter la biodiversité là où ils sont ».

Ce n'est pas la machine qui fait l'homme

Et puisqu’on évoque l’évolution, on imagine toujours que l’intelligence de l’homme n’a cessé de croître tout au long de son évolution. Est-ce vrai Pascal Picq ? « J’entends souvent dire que les hommes de Cro-Magnon n’étaient pas intelligents car ils n’avaient pas de smartphone ! Mais ça n’est pas la machine qui fait l’homme, c’est la manière dont l’homme utilise la machine. Les Cro-Magnon, c’est vous et moi. Mais ils avaient un cerveau plus gros que le nôtre. Les hommes dits préhistoriques étaient aussi intelligents que nous, sauf qu’ils avaient d’autres visions du monde, d’autres technologies, d’autres façons d’agir, d’autres rapports à l’environnement. Au fond, c’est quoi l’intelligence ? C’est la capacité de construire une société qui va pouvoir perdurer pendant les générations futures. Et ça, ça remonte à deux millions d’années ».

Un ultime sursaut

L’homme n’a cessé d’évoluer au cours des deux derniers millions d’années, avec des répercutions indéniablement catastrophiques sur son environnement au cours des derniers siècles. On peut imaginer sans peine que cet environnement qu’il rend de plus en plus invivable ait raison de lui, comme on peut penser que dans un ultime sursaut il trouvera les ressources pour le sauver de la destruction irréversible. Dans cette course à la survie, y aura-t-il des laissés pour compte ? « Vers un progrès à deux vitesses », c’est le thème de l’intervention d’Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences, et de Jean-François Delfraissy. Sans oublier les « Infox : le Défi démocratique », avec Géraldine Muhlmann, journaliste agrégée de philosophie et de sciences politiques, Dorie Bruyas, Directrice de Fréquence Ecole et Thomas Huchon, journaliste pour Spicee. « J’aimerais Tant me tromper », avec Pierre Rabhi, Agriculteur et Philosophe, « Oser », avec Clara Gaymard, cofondatrice de la société d’investissement responsable Raise et Anne-Sophie Pic, chef de cuisine 3 étoiles Michelin, « Elites : vraiment la Crise », avec Jean Viard, sociologue et éditeur, Pascal Perrineau, politologue spécialiste de la sociologie électorale, et « Marche ou Crève », avec Christine Janin, Médecin et Alpiniste, Etienne Klein, Physicien et philosophe des sciences et Axel Kahn, Généticien et Président de la Ligue contre le Cancer ?
 
Et pour le mot de la fin, dans un souci de positiver, quelles sont les plus importantes découvertes dans les domaines de compétence et d’activité de nos trois premiers intervenants ?

Boris Cyrulnik : « La plus importante découverte de cette dernière décennie, c’est la neuro imagerie, où l’on voit un cerveau fonctionner. On ne le voit pas penser, bien sûr, parce que  pour penser il faut être deux personnes, deux cerveaux, deux histoires. Mais on voit un cerveau fonctionner, et là, cela pose des questions philosophiques absolument passionnantes. On voit comment un cerveau interprète toutes les informations, avec une connotation de souffrance, alors qu’un autre cerveau sculpté différemment par son développement interprète les mêmes informations avec une connotation de plaisir et de bonheur. C’est une nouvelle philosophie que pose la neuro imagerie ».

Isabelle Delannoy : « La plus importante découverte dans mes domaines d’activités, c’est la philosophie permaculturelle, qui permet de produire davantage que l’agriculture traditionnelle tout en régénérant les sols et la diversité, mais aussi que l’empathie est animale, et que ce n’est pas du tout un humanisme. C’est un mécanisme biologique qui se produit chez tous les mammifères, probablement aussi chez les oiseaux ».         

Pascal Picq : « La découverte la plus importante dans mon activité, c’est la paléo génétique. C'est-à-dire la capacité d’extraire du matériel génétique ou des protéines qu’on a chez nos ancêtres. D’autre part, on s’aperçoit que l’homme a toujours été une espèce d’une puissance écologique hallucinante et que la disparition des autres hommes, elle est de notre fait. La leçon à tirer de la préhistoire, c’est que ça n’allait pas que vers nous, ce que nous sommes dépend des autres et que nous sommes plus que jamais une espèce responsable des changements sur la terre aujourd’hui ».  

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