"On a peur qu'un enfant prenne une balle perdue en sortant de l'école" : après trois fusillades, l'angoisse des familles à Villeurbanne

Trois fusillades en cinq jours dans le quartier du Tonkin, à Villeurbanne. Depuis dimanche 5 novembre, les familles vivant à proximité des lieux vivent dans l'angoisse : les fusillades, dont l'une a fait un blessé grave, ont eu lieu à proximité directe d'écoles. Le maire PS est allé ce vendredi matin à la rencontre des riverains.

"Monsieur le Maire, je peux vous poser une question ?" Cédric Van Styvandael acquiesce. "J'ai une fille de six ans. Ils tirent. Je fais comment ? Je fais comment ? Dites-moi ! Et si ça avait touché ma fille ? Je fais comment ? La police sert à quoi ? Mais fille est traumatisée, elle a six ans, je viens de la mettre de force à l'école. Mais on est où ici ? On n'est pas en France ?", questionne une jeune femme. De l'emportement, de la colère, mais surtout beaucoup d'angoisse dans les mots de cette mère.

"Je peux juste entendre votre colère. Je n'ai pas la réponse, mais je comprends". Le maire avoue son impuissance, mais il tente de rassurer : "depuis trois ans, je vous assure, il n'y a jamais eu autant d'interpellations, de saisies sur ce quartier et vous voyez qu'il y a plus d'interventions. Mais ça génère beaucoup de tensions autour du trafic de drogue. Il faut continuer. Il ne faut pas qu'on lâche". La scène se déroule tôt ce vendredi 10 novembre au matin, devant une école du quartier du Tonkin, l'école élémentaire Nigritelle Noire. Devant l'établissement, les parents sont venus déposer leurs enfants et les esprits s'échauffent malgré un temps pluvieux et froid. Le maire est venu à leur rencontre.

Des parents morts d'inquiétude

Ces familles et ces riverains vivent dans l'anxiété depuis dimanche dernier. Trois fusillades en moins d'une semaine ont éclaté - pour deux d'entre elles - en pleine journée dans le quartier du Tonkin. Situation d'autant plus inquiétante que les tirs ont eu lieu en pleine journée et à proximité d'établissements scolaires et de crèches. Mercredi midi, au moins une douzaine de tirs ont été entendus et autant de douilles retrouvées au sol. Les trois fusillades ont eu lieu toujours à proximité de points de deal, dans un secteur compris entre la rue Général Dayan et l'avenue Dutrievoz. Des enquêtes sont en cours, mais dans ce quartier le sentiment d'insécurité grandit.

Pour Sabrina, l'impact de ces événements n'est pas sans effet : "on se retrouve avec des enfants confinés, des alarmes anti-intrusion qui sonnent, c'est hyper anxiogène pour les enfants cette situation", explique la mère de famille. "Mais ce sont surtout les enfants notre priorité ! On a peur qu'un enfant prenne une balle perdue en sortant de l'école. Là, la présence des policiers nous rassure. Mais combien de temps va-t-on les avoir ?" s'interroge-t-elle.

Adélaïde, maman de deux jeunes enfants, se sent anxieuse et impuissante. "Tous les parents d'élèves, on remercie tous les personnels de l'école pour ce qu'ils font au quotidien pour protéger nos enfants de cette angoisse permanente. Ils ont les mots et la pédagogie". "Ma fille, en moyenne section, a entendu l'alarme anti-intrusion à deux reprises hier, elle en a été très affectée. On a essayé de la rassurer en lui parlant d'un jeu", explique-t-elle.

Mais c'est un climat d'insécurité plus global, lié aux problèmes de trafic de drogue, que dénoncent certains parents. "Ça fait des années que ça dure. On habite à côté. Ici, on ne sait jamais ce qui va se passer, explique un père de famille. Vous allez chercher du pain, vous passez à côté des dealers. Il suffit qu'ils ne soient pas bien tournés et vous vous faites agresser parce que vous n'avez pas de sécurité... Et voilà. On vit dans la peur permanente", raconte Rémy. Le père de famille se sent impuissant face à un trafic de drogue qui a "pignon sur rue". "C'est du stress, j'ai deux enfants dans cette école qui avaient l'habitude de venir seuls. Maintenant, on est obligés de les accompagner en permanence pour les sécuriser".  

Faire reculer les trafiquants

"J'adore mon quartier et j'adore mon collège ! Je n'ai pas envie que le trafic bouffe mes gosses !" explique Sylvie, enseignante au collège du Tonkin. Elle habite le quartier depuis trente ans et ne décolère pas, expliquant que les habitants sont "obligés de se mobiliser" pour faire "reculer" les fumeurs de crack. Lundi soir, un collectif d'habitants du quartier a mené une action devant un point de deal.

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Des habitants du Tonkin contre des dealers : une action filmée lundi soir (6/11/23) ©VIDEO AMATEUR

"Vous imaginez : le Tonkin qui devient la colline du crack !", tempête-t-elle après un échange "vif" avec le maire de Villeurbanne venu à la rencontre des riverains. "L'échange est vif parce que la situation est grave. Mais je le respecte et je l'estime. Il s'engage auprès des habitants et il n'est pas le seul responsable de cette situation", concède-t-elle malgré son exaspération. Et Sylvie accuse : "Gérald Darmanin, qui était venu il y a deux ans, avait dit qu'il allait éradiquer, immeuble par immeuble, les points de deal : fanfaronnades ! Rodomontades !", tempête-t-elle.

En 2021, le ministre de l'Intérieur avait effectivement fait le déplacement dans la Métropole de Lyon, afin d'officialiser des mesures pour lutter contre les trafics de drogue. Autre mesure annoncée : la promesse pour le Tonkin, à Villeurbanne, d'intégrer le dispositif "quartiers "témoins". 

L'appel du maire de Villeurbanne...

"Il y a de la colère, de l'angoisse. Il y a de la peur et je ne peux que le comprendre", a expliqué ce vendredi matin Cédric Van Styvandael, après sa rencontre avec des familles devant un établissement du quartier. L'élu a dit partager les sentiments des riverains, ses administrés, mais aussi des personnels qui travaillent dans ces établissements. Le maire explique en appeler, sans succès, à Gérald Darmanin pour régler la situation depuis longtemps.

"Depuis trois ans, beaucoup de travail a été fait, du travail de reconquête de terrain, d'intervention sur des points de deal, mais on est face à un problème extrêmement important. Le Tonkin est une des plaques tournantes du trafic de drogue sur la Métropole. J'interpelle depuis trois ans le ministre de l'Intérieur". Cédric Van Styvandael réclame notamment le classement du Tonkin en "quartier reconquête républicaine".

Pourquoi une telle demande ? L'élu argumente. "Nous aurons des effectifs dédiés au trafic de drogue sur ce quartier en particulier. Il en a besoin, c'est nécessaire (...) On sait ce qui se passe sur ce quartier, on sait qu'on a besoin d'effectifs complémentaires". Et l'élu réitère son appel à Gérald Darmanin."On est au travail, il y a plus de police municipale, plus de vidéoprotection. Avec la police nationale, on se voit tous les deux mois pour faire le point sur les points de deal et l'avancée des investigations. Tout le monde est au travail, Monsieur le ministre, aidez-nous à continuer le travail !".

... et le silence de la place Beauvau

Jeudi soir, alors que le maire de Villeurbanne s'est rendu sur le lieu de la troisième fusillade en compagnie de la préfète de Région, Fabienne Buccio, il a de nouveau lancé un appel à Gérald Darmanin. Dans un message posté sur le réseau social X, le maire de Villeurbanne s'interroge sur "le silence" du ministre de l'Intérieur. "Encore une fusillade au Tonkin ! Heureusement pas de blessé. Gérald Darmanin pourquoi ce silence ?", écrit l'édile jeudi soir. 

Et au lendemain de la troisième fusillade, le maire de Villeurbanne tire la sonnette d'alarme et met en garde contre un risque de pourrissement de la situation. "Peut-être que depuis Paris, Villeurbanne n'est pas Marseille. Je n'ai pas envie que cela devienne un lieu où il y a des règlements de comptes quotidiens. Pour cela, il faut se mobiliser maintenant. Si on laisse le quartier s'enfoncer dans un trafic de drogue important, nous serons tous coupables de notre inaction. Nous, nous avons pris nos responsabilités, Monsieur le ministre, prenez les vôtres !", assène le maire PS de Villeurbanne à l'adresse du ministre de l'Intérieur.