Germaine Tillion : de Ravensbrück au Panthéon en passant par la Bretagne

Germaine Tillion à Saint-Mande -22/11/2000 / © AFP - M. Degathi
Germaine Tillion à Saint-Mande -22/11/2000 / © AFP - M. Degathi

Le 27 mai, 4 figures de la Résistance feront leur entrée au Panthéon. Il s’agit de Pierre Brossolette, Jean Zay, Geneviève Anthonioz-De Gaulle et Germaine Tillion. Cette dernière, ethnologue, a été déportée à Ravensbrück. Elle est beaucoup venue en Bretagne où elle possédait une maison.

Par Isabelle Rettig (avec T.P.)

La maison est fermée, le jardin abandonné aux herbes folles et derrière les arbres qui ont poussé, on devine à peine la petite Mer de Gâvres. C’est là, à Plouhinec dans le Morbihan, dans cette maison de Lann Dreff qui appartient désormais au Conservatoire du Littoral que Germaine Tillion a passé la moitié de sa vie une fois à la retraite. Entre 1974 et 2004, elle y a effectué de multiples séjour. Elle avait acheté le terrain à la fin des années 60 pour faire construire la grande maison blanche ou elle aimait travailler et recevoir ses proches. En toute discrétion. « Certains », racontent François Marquis et Marie-Christine Bougant, membres de l’Association Germaine Tillion et qui l’ont rencontré à plusieurs reprises, « pensaient qu’elle était l’ancienne assistante du général de Gaulle, ce qui était totalement faux. Beaucoup ignorait tout de sa vie et de l’étendue de ses travaux. »  C’est dans ce lieu propice à la méditation et à la réflexion, propice aussi aux grandes promenades sur la plage qu’elle aimait travailler et réfléchir. Un lieu de paix pour oublier les si dures années de guerre.


Ethnologue en Algérie

Germaine Tillion est née à Allègre en Haute-Loire en 1907. Fille d’une famille aisée -son père est magistrat- elle poursuit de brillantes études en Auvergne puis à St-Maur où ses parents s’installent en 1922.  Titulaire du baccalauréat en 1925, elle étudie tour à tour l’histoire, l’archéologie et surtout l’ethnologie qui va la passionner. A la fin de ses études en 1934, elle part en mission dans les Aurès chez les Berbères. Pendant 5 ans, elle effectuera plusieurs voyages en Algérie et devient l’une des spécialistes françaises de cette région du monde. C’est aussi durant ces années d’avant guerre qu’elle se lie avec les responsables du Musée de l’Homme à Paris et notamment de Jacques Soustelle

Les années de guerre

Lorsque la guerre éclaté, Germaine Tillion va très vite choisir son camp. Dès le 17 juin 40 et le discours du maréchal Pétain, elle décide d’entrer dans la résistance et intègre le réseau connu plus tard sous le nom de « réseau du Musée de l’Homme ». En 1941, le réseau est démantelé, ses responsables arrêtés et 7 d’entre eux sont exécutés. Germaine Tillion, elle, a pu échapper à l’arrestation et va continuer ses missions au sein d’un autre groupe, le réseau Gloria, jusqu’en août 42. Mais le réseau est infiltré et le 13 août Germaine et tout un groupe de résistants sont arrêtés à la gare de Lyon à Paris. Incarcérée à la prison de la Santé, elle est ensuite transférée à Fresnes avant d’être déportée au camp de Ravensbrück en octobre 43 ( sa mère, arrêtée en janvier 43  y sera aussi transférée un an plus tard avant de mourir gazée en mars 45).

Verfügbar en enfer

Germaine Tillion va rester 18 longs mois à Ravensbrück. A ses cotés, d’autres femmes dont les noms sont liés à jamais à l’histoire des camps : la française Geneviève Anthonioz de Gaulle ou Margarete Buber-Neumann. Germaine Tillion fait partie des « Verfügbar », ces prisonnières sans affectations précises qui ne sont pas soumises aux travaux forcés comme les Kommandos mais participent à diverses tâches au sein du camp. Pendant cette année et demie, Germaine Tillion parvient à écrire en cachette une opérette : « le Verfügbar aux enfers » ou elle raconte sur un mode ironique et joyeux la vie dans le camp. Elle qui n’est pas musicienne, écrit ses textes sur des airs d’opéras célèbres ou des chansons de l’époque.
Portrait de Germaine Tillion
Extrait de "Deux fils qui se croisent" de M. Anthonioz (1974) / Intervenants : Germaine Tillion - Louise, élève de 4eme collège Anatole Le Braz - Emmanuelle Ameline, professeur d'eduction musicale - Marie-Christine Bougant François Marquis, association Maison Germaine Tillion / Reportage : Isabelle Rettig - Bruno Van Wassenhove

Libérée en avril 45, Germaine Tillion est évacuée vers la Suède où elle commencera dès son arrivée un travail de recherche sur le camp de Ravensbrück (des travaux conservés aujourd’hui au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon)

L’engagement algérien

De retour en France, Germaine Tillion va reprendre son travail au CNRS mais pour se consacrer cette fois ci aux crimes de guerre des nazis. Elle fera partie notamment de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire.

En 1954, lorsqu’éclate la guerre d’Algérie, Germaine Tillion est sollicitée pour une nouvelle mission dans le pays qu’elle connaît si bien. Chargée d’étudier l’évolution de la population algérienne et en particulier la scolarisation des jeunes ruraux, elle entre en 1955 au cabinet de Jacques Soustelle, nommé gouverneur général à Alger. C’est dans ce cadre qu’elle va mettre en place un projet de centres sociaux qu’elle défendra jusqu’en 1957. Mais l’ancienne déportée ne peut assister sans réagir à la montée de la répression et à l’instauration de la torture. Membre de la commission chargée de visiter les lieux de détention en Algérie, Germaine Tillion témoigne en faveur d’algériens accusés d’attentats lors de leurs procès, elle intervient aussi dans des négociations entre la France et l’Algérie.

En 1959,  elle entre au cabinet du Ministre de l’Education pour s’occuper de l’enseignement dans les prisons françaises. C’est grâce à elle qu’est crée en 1963, le premier poste d’enseignant en milieu pénitentiaire.
Après l’indépendance de l’Algérie, Germaine Tillion ne cessera de s’intéresser à ce pays et à ses voisins, défendant notamment la cause des femmes de Méditerranée, prenant position contre l’excision ou l’esclavage moderne.

Deux femmes au Panthéon

Germaine Tillion est venue en Bretagne, dans sa maison de Plouhinec jusqu’en 2004. Elle l’avait cédée en 2001 au Conservatoire du littoral mais en gardait la jouissance. Elle s’est éteinte le 19 avril 2008 à St-Mandé à l’âge de 100 ans. Presque dans l’indifférence. Aujourd’hui encore, bien peu de Français savent qui est Germaine Tillion. Pourtant, en février 2014, c’est elle qui avec 3 autres résistants a été choisie par François Hollande pour entrer au Panthéon. Avec elle, Jean Zay, Pierre Brossolette et son amie de toujours, Geneviève Anthonioz de Gaulle, nièce du général, ancienne présidente d’ATD Quart Monde. Le 27 mai, toutes les deux rejoindront Marie Curie, seule femme « panthéonisée ». Du moins, une poignée de terre de leurs tombes car leurs familles s’opposent au transfert des dépouilles. Elles seront donc désormais trois femmes sous la coupole des Grands Hommes.
Les 4 figures de la Résistance à rentrer au Panthéon le 27 mai 2015 : Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay et Pierre Brossolette. / © AFP
Les 4 figures de la Résistance à rentrer au Panthéon le 27 mai 2015 : Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay et Pierre Brossolette. / © AFP


Pour en savoir plus :

http://www.germaine-tillion.org/
https://lejournal.cnrs.fr/billets/germaine-tillion-une-ethnologue-au-pantheon

Germaine Tillion entre au collège

Les élèves du collège Anatole Le Braz de St Brieuc vivent depuis septembre au rythme du « Verfügbar aux Enfers ». 75 collégiens (essentiellement des filles) de la 6 ième à la 3 ième, répètent l’opérette que Germaine Tillion avait écrite durant son passage au camp de Ravensbrück. Des élèves qui pour la plupart n’avaient jamais entendu parler de la résistante et encore moins de cette œuvre, restée cachée au fond d’un tiroir jusqu’en 2007. Grâce à leur travail et à celui de leur professeur de musique, Emmanuelle Ameline, ils pourront présenter leur spectacle le 10 juin prochain à la Passerelle à Saint-Brieuc. Un moment d’autant plus émouvant pour ces jeunes que leur collège à reçu la visite de Germaine Tillion en 1991. Cette dernière était venue dévoiler une plaque en mémoire d’un ancien professeur, Charles Aguesse qui de 1955 à 1959 travailla avec elle sur les centres sociaux en Algérie.

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