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Littoral - Le magazine des gens de mer

Le dimanche à 12 h 55, rediffusé nationalement le mardi à 9 h 20
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« Une femme sur un bateau, c’est comme un lapin, ça porte malheur ! »

Directrice au Centre de droit maritime de Nantes, Gwenaëlle Proutière-Maulion a supervisé une étude sur la place des femmes dans les métiers maritimes
Directrice au Centre de droit maritime de Nantes, Gwenaëlle Proutière-Maulion a supervisé une étude sur la place des femmes dans les métiers maritimes

A l’occasion du festival des chants de marins de Paimpol,  une équipe de Littoral a pu constater que les filles commençaient à trouver leur place en mer. La chercheuse Gwenaëlle Proutière-Maulion a longuement travaillé sur le lien entre les femmes et le maritime. Tout un mythe...

Par Aline Mortamet

Longtemps, la mer est restée une affaire d’hommes. Et pour mieux verrouiller l’interdit, on inventa une superstition : une femme, c’est comme un lapin, sur un bateau, ça porte malheur ! Dans l’histoire, il y eut heureusement des fortes têtes telles la pirate Anne Bonny, Jeanne Baret qui embarqua avec Bougainville déguisée en matelot, ou encore Anita Conti qui fut dans les années 1930 la première femme océanographe française. Gwenaëlle Proutière-Maulion, directrice du Centre de droit maritime et océanique à l’université de Nantes, a supervisé en 2011, une étude approfondie sur la place des femmes dans les métiers de la mer. Et la mauvaise réputation remonte à loin…

Comment s'est créé le mythe selon lequel les femmes portaient malheur sur un bateau ?

La faible représentation des femmes dans le secteur maritime s’explique en partie dans la mesure où la tradition maritime colporte depuis l’Antiquité, une vision traditionnelle des rapports de sexes. L’imaginaire tragique a toujours présenté la mer comme un espace où la ruse féminine était affirmée volontairement et la présence des femmes à bord apparaissait comme une malédiction, un élément néfaste qui accompagnait et perpétuait le désastre. 

Dans l’imaginaire maritime, le bateau est un espace masculin alors que les mers et les terres sont des figures féminines, figures longtemps assimilées au mal dans la littérature tragique ancienne. Iphigénie utilise ainsi l’espace marin pour organiser la fuite d’Oreste et Pylade. Il en est de même d’Hélène. La mer est ainsi associée au registre de l’esclavage alors que la présence des femmes à bord l’est aux malheurs de l’exil.

Transmises de générations en générations, ces représentations ont influencé la construction culturelle et identitaire des gens de mer. Naviguer entre hommes, c’est prendre la mesure de sa différence par rapport à ceux qui vivent à terre, donc par rapport aux femmes qui deviennent ainsi synonymes de foyer, de sécurité, de repère stable dans cette mouvance que représente l’embarquement. La relation à ces deux espaces socio-symboliques de la mer et de la terre construit l’identité de marin-homme et renvoie donc à une division sociale des rôles sexuels, confinant la femme à l’espace terrestre et associant l’espace marin au masculin. 

La profession de marin est donc historiquement construite comme sexuée, ce que traduisait, en France, le mécanisme de l’inscription maritime qui réservait aux hommes les fonctions de navigation. Il en est résulté pendant longtemps une vision masculine du droit des gens de mer, laissant à penser que la féminisation de ce secteur était impensable.

Dans l’histoire maritime, les femmes embarquées sont rares. Et celles-ci sont le plus souvent élevées au rôle d’héroïnes, ayant bravé la norme sociale pour des causes nobles : amour ou liberté. L’aspect corporel joue un rôle essentiel dans l’accès à l’embarquement ; le vêtement permet la transgression des codes sociaux de genre.


Alors que les femmes utilisent le travestissement pour prendre des chemins de traverse, on peut souligner là encore, l’usage de la ruse dans les pratiques quotidiennes des femmes à travers l’usage du travestissement. Un des exemples fréquemment référencés est celui de Jeanne Barret (ou Jean Baré), la servante (ou maîtresse) de Commerson, botaniste participant à l’expédition de Bougainville entre 1766 et 1769 comme aide botaniste. Embarquée comme "matelot" sur le bateau de Bougainville / © Malgré le travestissement et l’implication dans sa tâche, la supercherie est finalement découverte à Tahiti et le couple est débarqué à Fort de France. Cependant, le courage de la jeune fille est reconnu par Bougainville et récompensé par Louis XIV. Comme le souligne Nicole Pellerin, celle-ci devient un symbole des femmes embarquées. 
Vers la fin du XIX ème siècle, une césure s’opère avec la marine de commerce au long cours. Des jeunes femmes, souvent de capitaines-armateurs, voire des familles, embarquent avec leur mari, d’abord pour un voyage de noce, et elles continuent par la suite de suivre leur mari. L’accord doit être donné par l’armement. La présence des femmes à bord, en dehors des croisières, reste cependant extrêmement rare jusqu’à la seconde moitié du XX ème siècle. Finalement, à partir des années 1970, les pionnières accédant aux formations maritimes bénéficient des avancées obtenues par ces épouses de capitaines, tout autant que des progrès et améliorations des conditions de travail.

A lire, la suite de l'entretien, sur la place de la femme dans le monde de la mer aujourd'hui: Marin avant d'être femme
Pour en savoir plus sur les travaux de Gwenaëlle Proutière-Maulion, et le film qu'elle a réalisé sur ce même thème, cliquez ici.

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