Thierry, vétérinaire à la campagne : "L'éloignement, le rythme de travail intense, les jeunes n'ont pas envie de ça"

La pénurie des vétérinaires ruraux en zone rurale devient une préoccupation nationale, évoquée dans le film actuellement à l'affiche, "Les Vétos". À Rosporden, Thierry est l'un des acteurs de son territoire, passionné par les grosses bêtes et les liens qui l'unissent aux éleveurs.

Thierry, vétérinaire rural depuis plus de 20 ans. "J'ai une prédilection pour les bovins."
Thierry, vétérinaire rural depuis plus de 20 ans. "J'ai une prédilection pour les bovins." © DR

"J'ai découvert que j'étais hyper à mon aise avec de gros animaux. Je n'ai pas d'appréhension. Il n'y a pas de lutte quand j'interviens. Je me sens en phase avec l'animal." Thierry est vétérinaire rural depuis plus de 20 ans, à Rosporden, dans le Finistère.

Il sillonne les routes, se rend chez les éleveurs, pour apporter soins et conseils. Entre 70 et 80 heures de travail par semaine, dans un rayon de 20 kilomètres. "J'ai calculé, sur une année, je fais 30 000 kilomètres dans ce rayon." Son métier se veut passionnant, exigeant, chronophage. Son enthousiasme reste intact.


Un chemin naturel


Issu d'une famille de biologistes, avec des grands-parents exploitants, c'est tout naturellement que Thierry décide de devenir vétérinaire. Il fait ses études à l'école de Toulouse. À l'époque, les stages ont lieu sur le temps libre des étudiants. Il se souvient du premier, à Amou, dans les Landes. "On faisait des prises de sang sur les bovins." Les bovins restent aujourd'hui ses préférés. "Je trouve la digestion des ruminants fascinante, cette capacité à transformer de l'herbe en valeur animale qui donne du lait, de la viande", souligne-t-il.

À chaque fois que je rentre dans une ferme, c'est une madeleine de Proust. Cela me rappelle celle de mes grands-parents. Ça sent le foin, la terre mouillée. 

Pendant son cursus, il se rend compte qu'il aime travailler sur plusieurs espèces, au lieu de se concentrer sur une seule, comme en médecine. Après les études, il aura la chance d'écumer plusieurs régions : Limousin, Charolais... À chaque territoire, ses spécificités. Il vit ça comme une sorte "de compagnonnage". Il fera aussi l'armée. "Là je m'occupais des chevaux, des chiens de combat et de l'hygiène alimentaire dans les cuisines." L'hygiène alimentaire, un volet que l'on oublie souvent lorsque l'on parle du métier. Thierry résume ça d'une phrase : "On est là, de la naissance du veau, jusqu'à votre assiette." 

On est le premier rempart face aux pandémies animales

Les vétérinaires soignent, mais pas seulement. Leur mission se veut aussi sanitaire. "Nous avons des tâches confiées par l'État, dans le domaine de la santé publique, comme de déceler la présence de maladies, de participer à la réduction de l'utilisation des antibiotiques." Ce sont les vétérinaires qui inspectent les abattoirs, donnent des conseils dans le milieu industriel lorsqu'il s'agit de la transformation de la viande. 

Il ne faut jamais s'énerver, être toujours zen quand on travaille. L'animal ressent tout. Il faut aussi toujours anticiper ses réactions

Thierry savoure les liens avec les bêtes mais chérit tout autant ceux avec les hommes. Indispensables. "On vient soigner des animaux que les éleveurs aiment et qui sont aussi leur outil de travail. Et c'est à eux que l'on pose des questions. C'est un vrai partenariat." Il ajoute : "Je suis les mêmes bonhommes depuis 20 ans. Nos relations sont importantes. Il faut cultiver l'empathie."
 

Trouver des solutions pour sauver le veau et sa mère


Quand on demande à Thierry son meilleur souvenir, il n'arrive pas à choisir. "Le vêlage (la mise bas) ça reste toujours super. On doit trouver des solutions, pour sauver un veau et sa mère."

L'un d'entre eux reste gravé dans sa mémoire, car son contexte était impressionnant. "J'étais de garde la nuit de la tempête de 99. Un éleveur m'a appelé. Je descends dans mon garage et là déjà je n'avais plus de toit. Envolé ! Ça commençait bien ! Je devais me rendre à 10 kilomètres de chez moi et j'ai mis 50 minutes pour faire ce trajet. Les rivières débordaient, les routes étaient jonchées d'arbres. J'ai dû faire des détours. J'ai fini par arriver et tout s'est bien passé." 

 

Vétérinaire rural, une activité délaissée


Sur 18 548 vétérinaires inscrits à l'Ordre, seuls 3600 exercent à la campagne. La Bretagne compte 1307 vétérinaires. 10 % travaillent dans le milieu rural exclusivement. 40 % en mixte, sur le canin (animaux de compagnie) et en rural. "On se poste toujours la question de : qui va prendre la suite ? Il faut travailler ça très en avance", reconnaît Thierry. "En 2017, nous avons mis un an à retrouver un collaborateur." 

"On connaît les mêmes enjeux sociétaux liés à la campagne, avec ses contraintes : l'éloignement, le rythme de travail intense... Les jeunes n'ont pas envie de ça. C'est aussi très physique de manipuler des animaux qui font entre 500 kilos et 1 tonne, de faire les trajets. Il faut garder une certaine hygiène de vie.".

Il ajoute : "Mais il y aussi une méconnaissance du métier. Ça c'est un peu de notre faute, on n'a pas assez communiqué", estime-t-il. La filière a pourtant évolué. Depuis une dizaine d'années, des stages sont obligatoires : à la campagne, à l'étranger et en milieu industriel. Thierry complète : "L'évolution technologique est impressionnante et facilite notre travail." Il note : "La polyvalence domine, on a sans cesse une remise à niveau, la possibilité de se former en continu."

Pour attirer 160 nouveaux praticiens en milieu rural, les ministères de l'Agriculture et de l'Enseignement supérieur ont mis en place une nouvelle voie d'accès aux quatre écoles nationales vétérinaires (Maison-Alfort, Lyon, Toulouse et Nantes), via Parcoursup pour la rentrée 2021. 

Pour Thierry, les stages restent le meilleur moyen de se frotter au métier, et de l'aimer : "On a une jeune consœur qui est venue chez nous récemment. Elle a été surprise de la technicité en milieu rural. Elle voulait se diriger vers le canin et a l'air de vouloir changer d'orientation," sourit-il. 


 
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