Policier incarcéré à Marseille. "On ne peut plus faire notre métier... On est devenu des cibles", témoigne un fonctionnaire breton

En soutien à leur collègue placé en détention provisoire à Marseille, accusé d’avoir roué de coups un jeune, de très nombreux policiers n'assurent plus que les missions d'urgence et essentielles. Nous avons pu nous entretenir avec un policier breton d'expérience qui nous fait part de son mal-être et de sa colère.

Depuis l'incarcération en détention provisoire d'un policier à Marseille et la mise en examen de trois autres fonctionnaires soupçonnés d'avoir roué de coups un jeune homme, de plus en plus de policiers ont décidé d'activer "le code 562". Ils n'assurent plus qu'un service minimum, répondant aux missions d'urgence et essentielles, mais ne réalisant plus de verbalisations sauf dans les cas extrêmes. Rappelons que la profession n'a pas le droit de grève.

Parmi ceux qui veulent ainsi exprimer leur mal-être, un policier breton. Pour des raisons qui lui sont propres et parce que la profession est soumise à un certain droit de réserve [les fonctionnaires de police ne peuvent manifester leurs opinions, notamment politiques, NDLR], ce dernier, qui n'est pas délégué syndical, tient à rester anonyme. 

Question : "Pourquoi en arriver à ce service minimum ?"

"Pourquoi ce mouvement ? Tout simplement, parce que l'on est jeté en pâture. On est lâché, jusqu'au plus haut niveau de l'État. On a l'impression que l'on n'a plus le droit à la présomption d'innocence, mais plutôt le droit à la présomption de culpabilité lorsqu'on écoute le Président de la République. 

Je ne sais pas précisément ce qui s'est passé, que ce soit pour la mort du jeune Nahel ou pour l'affaire des collègues de Marseille, mais je ne pense pas qu'ils méritent d'aller en prison avant d'être jugés. La mort du jeune Nahel, même si ce jeune avait commis de nombreux méfaits, est très triste et il ne méritait surtout pas de mourir, mais la détention provisoire de notre collègue, c'est un message envoyé aux délinquants. Même si je comprends bien que derrière tout cela, c'est politique et que l'incarcération du policier de Nanterre a été prononcée afin que le pays ne s'embrase pas plus. Mais ça n'excuse pas le fait que notre collègue soit incarcéré."

"Est-ce que vous en voulez à la justice?"

"Je pense que si un policier, comme un citoyen, fait une faute, il faut que la justice se prononce, mais de là à ce que sur la première faute, on se retrouve en détention provisoire, non. Est-ce que les primo-délinquants sont incarcérés ? 

Dans mon secteur, nous n'avons pas de problème avec la justice, cela se passe bien. Mais si maintenant, tu dois partir le matin de chez toi, faire un bisou à ta femme et lui dire 'à ce soir peut-être' car tu ne sais pas ce qui va t'arriver et que tu peux te retrouver pris dans une intervention qui tourne mal et que tu finis en prison. Non. Ce n'est pas possible."

"Qu'est-ce qui a changé ces dernières années ?

"Ce qui a changé, c'est qu'avant, les délinquants avaient peur du policier. Ils faisaient un, deux, trois méfaits et se retrouvaient en prison, mais ils avaient compris qu'ils avaient 'joué' et 'perdu'. Maintenant, il n'y a plus aucune crainte de l'autorité. Les refus d'obtempérer, c'est tous les jours. On est même devenu des cibles pour les délinquants. J'ai presque envie de dire que la peur, elle a changé de côté.

J'ai l'impression qu'avec toutes ces affaires et les propos de certains politiques qui nous enfoncent alors qu'ils ne savent même pas ce que l'on fait et les situations difficiles et dangereuses dans lesquelles on se retrouve, j'ai l'impression que l'on ne peut plus exercer notre métier."

"Après de nombreuses années d'exercice, comment voyez-vous votre avenir et celui de la profession ?

"Je suis fier d'être flic. Ça fait plus de 20 ans, mais là, je me demande comment je vais terminer ma carrière, comment minimiser les risques, ne pas prendre d'initiatives pour ne pas prendre de risques. Pour exercer mon métier, on me fournit une arme quand même ! Et avec la peur, on n'est pas à l'abri d'une très 'grosse bêtise' à cause de l'usage de cette arme.

Personnellement, j'ai été blessé plusieurs fois et la dernière fois plus que les autres fois. Ça va bien physiquement, mais j'ai dit à mon supérieur dernièrement, que maintenant, je ne veux plus aller sur la voie publique.

Pour moi, il est vraiment temps de revoir le métier de policier, la formation, les effectifs. C'est de plus en plus difficile de trouver des personnes qui veulent devenir flics. Il faudrait une meilleure reconnaissance de la profession à tous les niveaux. Une reconnaissance qui passerait aussi par un meilleur salaire. 

Il n'y a, à mon sens, plus rien d'attractif pour être policier, surtout si le flic devient le coupable désigné.

Quant à la formation, il faut la renforcer. Celle de base qui mérite d'être plus conséquente et celle tout au long de notre carrière. Par exemple, on a une arme de fonction et seulement trois séances de tir par an. C'est insuffisant."

"Est-ce que ce mouvement n'est pas lié à une accumulation de situations où vous avez été très sollicités ?"

"C'est sûr que ces incarcérations sont peut-être la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et qu'il y a une usure. Depuis des années, on n'a pas arrêté. Il y a eu les manifs des Gilets Jaunes, la crise du Covid, les manifs à répétition de la loi travail et dernièrement les émeutes. Quand vous êtes en effectif restreint, ça fait trop, et beaucoup de pressions au quotidien. Quand je pense qu'au moment des attentats, on était magnifique aux yeux des gens et maintenant ... Les gens oublient aussi que l'on a une vie de famille comme tout le monde."

Question : "Que faudrait-il changer rapidement, selon vous ?"

"Je pense qu'il faut des sanctions beaucoup plus strictes et sévères lorsqu'il y a des violences envers des policiers, surtout de la part des multirécidivistes. De même, il est temps de revoir le statut juridique du policier qui devrait être adapté à l'exercice de son métier."