Professeur assassiné : en Bretagne, "les incidents liés à la laïcité à l’école ne sont pas significatifs"

Le 16 octobre, Samuel Paty, enseignant dans un collège de Conflans-Ste-Honorine, est assassiné pour avoir montré à ses élèves les caricatures de Mohamet publiées par Charlie Hebdo. La laïcté est-elle devenue difficile à défendre à l'école ? Nous avons posé la question à des professeurs bretons.

En Bretagne, les professeurs sont parfois confrontés à des problèmes liés à la laïcité.
En Bretagne, les professeurs sont parfois confrontés à des problèmes liés à la laïcité. © FTV
On n'avait pas vraiment osé les embêter tout de suite. Pas vraiment osé les appeler alors que l'un de leurs collègues venait d'être décapité en pleine rue, à quelques mètres du collège de Conflans-Sainte-Honorine dans lequel il enseignait l'histoire-géographie.

Et puis, à quelques heures de l'hommage national rendu à la Sorbonne à Paris, on a discuté. Beaucoup. Pour savoir sous quel angle traiter le sujet. Et on en est arrivé à la conclusion qu'il fallait qu'on fasse le point sur la question de la laïcité dans les écoles en Bretagne : quel est le nombre d'incidents remontés auprès du rectorat ou des syndicats ? Quelle est la nature de ces incidents ?
 

La Bretagne, un cas à part ?


Forte de ma plus que douzaine d'interlocuteurs potentiels, j'ai commencé à passer des coups de fils. Le premier, je l'ai passé à Gwenaël Le Paih. Il est le délégué régional Snes FSU Bretagne. S'il y en a un qui a une vision suffisamment globale pour me dire où ça a pu coincer dans la région, c'est lui. La conversation téléphonique fut rapide : "la laïcité à l'école ? Ce n'est pas un sujet de tensions majeures chez nous. Ca ne fait pas partie des difficultés en Bretagne". 
 

Des incidents, il y en a. Plus ou moins importants. Mais c'est souvent en lien avec l'actualité.

Philippe Lemaine, professeur de SVT à Rennes



Ah. Nous étions inconsciemment parti du présupposé que la Bretagne n'est pas épargnée par les incidents en lien avec la question religieuse à l'école. Apparemment, ce n'est pas le cas. Est-ce qu'il serait possible d'interviewer d'autres professeurs pour voir ce qu'ils en pensent et ce qu'ils vivent ? "Pas de souci ! Je transmets votre demande à mes collègues ! Je pense que quelques-uns devraient vous appeler dans la journée pour vous faire des leurs expériences", me rassure Gwenaël Le Paih.
 

Trouver des parades

Le premier à m'appeler, c'est Philippe Melaine. Il est professeur de sciences et vie de la terre (SVT) au lycée Descartes de Rennes. Il enseigne de la seconde à la terminale. Ce métier, il l'exerce depuis 20 ans. "Des incidents, il y en a. Plus ou moins importants. Mais c'est souvent en lien avec l'actualité. Au moment des attentats contre Charlie Hebdo ou ceux du Bataclan, on a eu des élèves qui ont refusé d'observer la minute de silence."  Et au quotidien ? "Quand on fait la théorie de l'évolution, certains sont dans l'opposition en raison de leurs convictions profondes et l'expriment. Mais pour la plupart, on sent qu'ils sont plus gênés : ils sont un peu tiraillés entre leur religion et le fait scientifique. Quand c'est comme ça, je leur dis ce qu'a dit un jour Dalil Boubaker (ancien recteur de la Grande mosquée de Paris et plusieurs fois président du Conseil français du culte musulman, ndlr) : la théorie de l'évolution "n'est pas contraire à l'Islam". Ce qui ôte toute gêne. "

Pour Philippe Lemaine, le problème, c'est surtout une remise en question grandissante de la parole scientifique : "le fait scientifique n'a plus la même valeur qu'il y a encore quelques années. La parole de tout à chacun a la même valeur que celle de la science. C'est comme ça que je me retrouve avec des élèves, non croyants ou d'éducation catholique, qui me disent ne pas croire en la théorie de l'évolution mais croire en l'existence des extraterrestres !! Les canaux d'information d'aujourd'hui se sont multipliés. Et beaucoup diffusent n'importe quoi. Les jeunes sont abreuvés de sensationnel sur lequel ils ne savent pas prendre de recul."
 

Un collègue avait fait une fois un signalement mais c'est un cas en 10 ou 15 ans de temps.

Alain Billy, professeur d'EPS à Brest



Bon. D'accord pour la science. Mais la problématique de la laïcité à l'école peut aussi se poser dans des matières comme le sport. L'éducation physique et sportive, c'est justement la matière qu'enseigne Alain Billy dans une cité scolaire de Brest dans le Finistère. Il a un train pour Rennes à prendre mais "on peut discuter". Et lui aussi confirme que "ce n'est absolument pas un sujet de préoccupation. Il y a très peu d’incidents. C'est très à la marge".
 

Quelques dispenses suspectes


Dans ses effectifs, des élèves de 5ème, de 4ème et de 3ème. " Il y a juste la question de la natation qui peut, parfois, poser problème. Une fois, en 20 ans, des parents ont demandé à ce que leur fille soit dispensée de piscine parce qu'ils ne voulaient pas qu'elle y aille. On a de temps en temps quelques dispenses suspectes. Mais leur nombre n’est absolument pas significatif. Un collègue avait fait une fois un signalement mais c'est un cas en 10 ou 15 ans de temps. En cours, on n'a pas de cas problématique qui serait en lien avec le sujet de la laïcité : le choix, le traitement des activités, la mixité ne posent pas de problème."
Et les autres profs ?  "Un collègue en REP (réseau d'éducation prioritaire, ndlr) me confirmait qu'il a eu un cas de demande de dispense de piscine en lien clairement avec la laïcité en 5 ans sur place. C'est tout. Par ailleurs, ça se passe bien".
 

La laïcité, une question sensible


"J'ai des 5èmes et des 4èmes SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté) avec des élèves en grande difficulté scolaire et des 3èmes aussi. Je fais de l'enseignement civique et moral  (ECM) mais pas dans toutes mes classes". Frédérique Lalys est peut-être la mieux placée pour répondre à la question de la laïcité à l'école. Elle enseigne depuis 26 ans. Sa matière, c'est l'histoire-géographie. Comme Samuel Paty. Elle est prof à Lanester, en banlieue de Lorient dans le Morbihan.
 

Je n'ai jamais vu de réactions d'hostilité de la part de mes élèves.

Frédérique Lalys, professeur d'histoire-géographie à Lanester



Elle n'a jamais travaillé avec les caricatures de Charlie hebdo mais "oui il y a des questions sensibles. Typiquement : celle sur la laïcité. Comme celle de l'égalité hommes/femmes. Mais pour être sincère, je n'ai jamais eu de souci dans mes cours. On traite le génocide arménien pendant la première guerre mondiale et ça n'a jamais posé de problème à mes élèves d'origine turque. Je n'ai jamais vu de réactions d'hostilité de la part de mes élèves. Ca s'explique peut-être parce qu'ils sont jeunes et qu'avec leurs difficultés, ils concentrent sur ça. Mais je crois surtout que ça tient au fait qu'ils se suivent tous dans leur scolarité : ils étaient quasiment tous ensemble dans la même école primaire par exemple. Donc les différences des uns et des autres, ils les connaissent depuis longtemps. Ils ont l'habitude de les vivre ensemble". Des jeunes habitués à d'autres façons de vivre et donc de penser. Habitués à d'autres points de vue.

"Je n'ai jamais eu de débats sur ce genre de questions dans mes classes. De toute façon, et c'est plutôt là que réside ma difficulté principale, je n'aurais pas le temps de mettre en place un débat : les programmes sont trop lourds". 
 

Un consensus collectif autour du fait religieux


La Bretagne semble être une région relativement préservée des incidents liés à la laïcité dans l'enseignement. Pour Pascale Le Flem, proviseure de la cité scolaire Beaumont-Redon en Ille-et-Vilaine et secrétaire académique du syndicat des personnels de direction de l'Education nationale SNPDEN-Unsa, l'explication est de plusieurs natures mais tient à la sociologie de la Bretagne.
 

Il y a une acceptation réciproque de la différence dans les croyances. Et tout ça sur fond d'acceptation de la République.

Pascale Le Flem, proviseure de la cité scolaire Beaumont-Redon et secrétaire académique du syndicat des personnels de direction de l'Education nationale SNPDEN-Unsa



"Il y a une grande homogénéité de la population ici. Il n'y a pas un important brassage. Les questions liées à l'Islam par exemple sont peu marquées et les incidents rencontrés dans d'autres régions existent mais vraiment à la marge, explique-t-elle. Il y a un consensus collectif autour du religieux : presque la moitié des établissements scolaires en Bretagne sont des écoles privées catholiques sous contrat. Il n'est pas rare de voir dans une famille l'un des enfants inscrits dans l'une de ces écoles et un autre dans un établissement public. En Bretagne, la relation entre les laïcs et les religieux est très pacifiée. Certes, il y a quelques petites querelles mais c'est toujours en lien avec la performance des établissements scolaires. Jamais en lien avec la religion. Le rapport que tout le monde a à la religion n'est jamais violent. Ici, jamais rien n'est fait qui porterait atteinte à la foi des uns ou des autres. La Bretagne est encore très largement dominée par ce quotidien consensuel : il y a une acceptation réciproque de la différence dans les croyances. Et tout ça sur fond d'acceptation de la République". En Bretagne plus qu'ailleurs, le fait religieux serait donc un élément sociétal normal et accepté de tous.
 

Une question qui ne se pose pas


Et à la question de savoir si elle a déjà été confrontée à des incidents liés à la laïcité dans son établissement, sa réponse est franche et nette : "non. Et rien ne me vient en tête quant à des incidents signalés par des collègues ailleurs en Bretagne."
 

Est-ce que l'assassinat de notre collègue va compliquer leur travail ? C'est difficile à mesurer. C'est tellement atroce, tellement hors norme que je ne sais pas.

Alain Billy, professeur d'EPS à Brest



Et si un jour, l'un d'eux se trouvait confronté à un incident lié à la religion ? Frédérique Lalys ne dit rien au téléphone. Elle n'a pas de réponse spontanée. Elle réfléchit parce qu'en fait, son quotidien est si éloigné de tout ça que "je ne me suis jamais posé la question de savoir ce que je ferais si je rencontrais ce type de problème un jour dans ma classe. Je réfléchis à la meilleure façon de faire passer les choses, oui. Aux outils les plus adaptés pour ça. Mais sincèrement, pas à ça. Et si ça m'arrivait, je ne sais pas comment je réagirais tout simplement parce que je n'y ai vraiment jamais pensé".
 

Une rentrée difficile à imaginer


Alain Billy court pour attraper son train. Mais continue de me parler. "C'est un sujet sur lequel on reste vigilants mais au quotidien, ce n'est pas un sujet de préoccupation. On est tous abasourdis par ce qui s'est passé. On a du mal à se projeter sur la rentrée mais je n'ai pas réfléchit à ce que je ferais si j'étais confronté à un tel incident. Il faudrait certainement, si cela arrivait, que le dialogue s’engage et que la situation soit rapidement traitée à la fois en interne et en lien avec les autorités académiques".

Quand aux conséquences de ce meurtre sur la situation consensuelle de la laïcité dans les établissements scolaires, "c'est difficile à mesurer. Est-ce que ça va compliquer notre travail ? C'est tellement atroce, tellement hors norme que je ne sais pas. Je ne crains pas que ça arrive mais cet évènement sera sans doute l'occasion de rediscuter avec nos collègues et avec les instances de la laïcité à l'école". Même en Bretagne.
Au bout du fil, j'entends un coup de sifflet. Alain Billy a raté son train. "Ce n'est pas grave. C'était important de vous parler".

 
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