Quand des Bretons vivant aux Etats-Unis racontent l'élection présidentielle américaine : "c'est très tendu"

Ils vivent aux Etats-Unis depuis plus d'une quinzaine d'années. Ils sont originaires l'un du Finistère, l'autre du golfe du Morbihan. A l'heure où le monde a les yeux rivés sur leur pays d'adoption, Matthieu et Laurent nous racontent les élections présidentielles américaines de l'intérieur.
Plusieurs dizaines de milliers de Bretons vivent aujourd'hui aux Etats Unis.
Plusieurs dizaines de milliers de Bretons vivent aujourd'hui aux Etats Unis. © Belpress/Maxppp
"Il faudra m'excuser ! Je risque d'utiliser des anglicismes !" Finalement, non. Au téléphone, c'est plus ses intonations typiques d'un accent anglophone qui frappent. Matthieu Biger cherche parfois le mot français qui correspond à une pensée qu'on l'imagine avoir en américain. Originaire de Brest - "mais toute ma famille française est du côté de Rennes" -, il a atterri aux Etats-Unis pour faires ses études en 2003. Et y est resté. Après avoir "pas mal bougé dans le pays", il pose ses valise à Iowa City où il travaille aujourd'hui dans l'administration de l'université de la ville. 
  

L'influence du contexte sanitaire


Marié à une bibliothécaire américaine, Matthieu Biger a la double nationalité, française et américaine, depuis 2018. Il a voté pour la première fois à la présidentielle américaine cette année, "par correspondance il y a à peu près deux semaines. Mais j'avais déjà voté à des élections locales en décembre 2018. J'ai voté dès que je le pouvais" raconte ce père de deux enfants de 9 et de 5 ans.
 

Je suis un peu dans une enclave démocrate au milieu d'une "mer républicaine" !

Matthieu Biger, Breton vivant à Iowa City



Une présidentielle qui provoque sur place une ambiance particulière. Une ambiance que Matthieu n'a jamais ressentie jusqu'à mardi 4 novembre. Et la crise sanitaire n'y est pas totalement étrangère d'après lui. 

"L'Iowa est très touché par le coronavirus. C'est un contexte qui a influencé une partie des élections en termes de vote par correspondance, explique-t-il. Le climat est compliqué : Iowa City est une ville universitaire et donc plutôt démocrate. Donc je suis un peu dans une enclave démocrate au milieu d'une "mer républicaine" ! Cette année en tout cas ! Ça fait un truc plutôt bizarre !" L'Iowa est en effet ce qu'on appelle un "swinging state", un état dans lequel ni les démocrates ni les républicains ne dominent et dont le vote change de camp d'une élection à l'autre.
 

Un climat tendu, une société divisée


"Le climat est très très divisé, poursuit Matthieu. Chaque parti a eu du mal à convaincre ceux d'en face de changer de camp. Et même si on savait que le dépouillement prendrait du temps vu le nombre de vote par courrier qu'il y a eu et vu les règles différentes selon les états, il y a un climat d'attente et d'anxiété. Et aussi de tension parce que certains médias ont laissé croire qu'on pourrait avoir les résultats dès le mardi soir".
 

Ça accapare toute l'actualité alors que la situation liée au covid est à peine évoquée.

Laurent Cordel, Breton vivant à New York



Des médias qui tournent en boucle sur le duel électoral entre Trump et Biden. "Et c'est difficile de faire abstraction de tout ça surtout. Avec les réseaux sociaux et les médias qui ne parlent que de ça. Et on ne peut rien faire d'autre que d'attendre".

Ce que confirme Laurent Cordel, natif d'Arradon dans le golfe du Morbihan. "Là, c'est 100% d'attention des médias. C'est non-stop et c'est assez pesant. Ça accapare toute l'actualité alors que la situation liée au covid est à peine évoquée". Il vit à New York depuis fin 2004 où il travaille dans la conception de logiciels informatiques destinés à la lutte contre la délinquance financière. "Il y a une sorte de léthargie. Ca ne bouge pas beaucoup et les gens ont du mal à passer à autre chose tant que les résultats définitifs ne sont pas tombés".
 


Un "show" à l'Américaine


Laurent Cordel n'a pas la double nationalité et n'a donc pas voté pour l'élection présidentielle américaine 2020. Mais il témoigne du clivage très marquée que la campagne et le scrutin ont imprimé sur la société américaine. "Quand on vit à New York, ça ne se sent pas trop. C'est une très grande ville, plutôt très démocrate, explique ce papa d'une petite fille de 3 ans. Mais quand vous allez dans de plus petites villes, ce qui était assez choquant dans les semaines avant l'élection, c'étaient beaucoup de panneaux pro-Trump devant les maisons, beaucoup de drapeaux américains sur des pick up. Je fais beaucoup de bateau et j'ai vu plusieurs fois de grandes parades de bateaux Trump, jusqu'à 200 bateaux. Là, on sent qu'il y a vraiment un clivage. Il y a toujours eu sur les "front yards" des maisons des panneaux de soutien à des candidats et pas nécessairement que pour les présidentielles. Mais cette année, c'est peut-être d'une plus grande ampleur. En tout cas du côté des pro-Trump, c'est flagrant : c'est bruyant, c'est des gros pick up, des parades de bateaux, de pick up sur les routes avec klaxons et drapeaux".
 

Mobilisation populaire


Laurent Cordel déplore que l'on ne parle que du dépouillement, des résultats et des petites phrases de l'actuel occupant de la Maison Blanche. "C'est une élection qui a fortement mobilisé les gens. La participation est en forte hausse et quand j'écoute les informations américaines, ce n'est pas mis en avant. Et je trouve un peu dommage que ce soit complètement "by-passé" par les médias. Dans beaucoup de pays, on dirait de ça que la démocratie se porte bien. C'est quand même une des principales conclusions : les gens sont allés voter".
 

Si le dépouillement dure, c'est à cause de règles différentes selon les états (...). Et ça, ça n'aide pas la démocratie américaine.

Laurent Cordel, Breton vivant à New York



Le dépouillement, Laurent Cordel en parle quand même. Pour l'électeur français qu'il est, "le fait que ça prenne autant de jours, ça paraît aberrant quand on connait le système en France. L'une des raisons principales, c'est qu'aux Etats-Unis, l'électeur vote pour dix à quinze mandats en même temps. Et si le dépouillement dure, c'est à cause de règles différentes selon les états : dans certains états, le vote par correspondance est dépouillé avant le jour élection, dans d'autres non. Et ça, ça n'aide pas la démocratie je pense".
 

Difficile de se faire aux particularités du système électoral américain


Matthieu, lui, est surtout choqué par la place donnée à l'argent dans les campagnes électorales. "Ça fait bizarre à l'électeur français que je suis ! En France, les campagnes ne sont pas financées par des privés. Aux Etats-Unis, j'ai l'impression que c'est de pire en pire. Et je me dis que peut-être cet argent pourrait être utilisé pour autre chose. Surtout en ce moment d'épidémie". Le manque de pluralisme et la bipolarité stricte du paysage politique américain le questionnent également.
 

Aux Etats-Unis, c'est soit républicain soit démocrate. Ça me fait bizarre, à moi qui connais le système français !

Matthieu Biger, Breton vivant à Iowa City



"Mais pour un Américain, le système français et tous ces partis politiques, c'est impensable ! En France, on a le choix et ça paraît plus démocratique. C'est plus nuancé. Alors qu'aux Etats Unis, c'est soit républicain soit démocrate. Ça me fait bizarre, à moi qui connais le système français ! Même si aucun système n'est pas parfait. Mais aux Etats-Unis, parce qu'il n'y a que deux partis, des gens qui ne sont pas totalement d'accord avec leur camp peuvent se retrouver à voter contre les intérêts de membres de leur famille par exemple, notamment concernant les acquis sociaux".


Rentrer en France ou rester aux Etats-Unis ?

 
Se sont-ils posé la question de savoir s'ils rentreraient en France si Donald Trump est réélu ? "Oui mais on s'est juste posé la question. Je n'ai pas construit de scénario derrière ça, avoue Laurent Cordel dont la femme, française elle aussi, est artiste à New York. Mais c'est sûr qu'on se posera de vraies vraies questions. Pour le moment, on n'y pense pas plus ça". 

Pour Matthieu, la réponse est sans équivoque : "non. Notre vie est aux Etats-Unis. Toute ma famille française vit en France. On serait accueillis les bras ouverts, c'est sûr ! Mais notre vie est ici. On restera civils et on continuera à essayer d'influencer la société au mieux. Et je crois que c'est la meilleure chose à faire".



 
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