Il y a tout juste 20 ans, dans la nuit du 12 au 13 juin 1998, disparaissait Eric Tabarly, alors qu’il naviguait en mer d’Irlande au large du Pays de Galles. Une mort brutale qui suscita une onde de choc en France tant Eric Tabarly a toujours fait figure de légende de la mer. A son actif, un palmarès incroyable, des innovations qui ont révolutionné le milieu de la voile, la démocratisation de la plaisance. 20 ans après, le navigateur reste une référence pour tous ceux qui sillonnent les mers et même bien au-delà.


Eric Tabarly est né le 24 juillet 1931 à Nantes, deuxième d’une famille de quatre enfants. Ses parents possèdent alors une maison à Préfailles où est amarré un petit cotre, Annie, sur lequel le jeune garçon va tirer ses premiers bords. Une vocation voit le jour : à 5 ans, le jeune Eric veut devenir amiral. Cela tombe bien, ses parents rêvent pour lui de l’Ecole Navale. Mais Eric s’ennuie sur les bancs de l’école ou il fait plutôt partie de la caste des cancres. Difficile dans ces conditions de prétendre à de brillantes études. Le déclic va venir d’un bateau dont il tombe amoureux : Pen Duick

Pen Duick, son amour

Nous sommes en 1938. Guy Tabarly, le père d’Éric décide d’acheter un vieux bateau en piteux état. Il s’agit d’un voilier conçu en 1898 par l’écossais William Fife. Guy Tabarly devient le 12ème propriétaire de Pen Duick (la mésange à tête noire, ainsi baptisé par le propriétaire précédent).

Mais deux ans plus tard, la guerre éclate et le voilier va pourrir dans une vasière à Bénodet jusqu’en 1945. Le bateau qui ressemble davantage à une épave rejoint finalement la Trinité-sur-mer et la famille fera quelques balades à son bord mais Guy est décidé à vendre Pen Duick. Un crève-cœur pour Eric qui s’est attaché au bateau et dira plus tard, qu’il a voulu le sauver tout simplement "parce qu’il était sensible à la beauté".

Il va alors faire une promesse à son père. Si celui-ci ne vend pas le bateau, Eric s’engage à entrer dans la Marine et à assurer sa remise en état avec sa solde. Le pacte est scellé : Eric devient le nouveau propriétaire de Pen Duick. En 1952, le voilà donc qui entre à l’Aéronavale et devient pilote. Mois après mois, il économise et lorsqu’il a une permission, c’est sur Pen Duick qu’il la passe. Interrogé en 1967, Olivier de Kersauson qui est alors son équipier, compare l’amour de Tabarly pour son bateau à une sorte de sacerdoce.

En 1958, avec ses maigres économies, Eric entreprend de faire restaurer son bateau chez Gilles et Marc Costantini qui ont un chantier à la Trinité-sur-Mer. Mais la coque est dans un sale état. Tous les trois ont alors une brillante idée : s’en servir comme d’un moule et couler à l’intérieur une nouvelle coque en polyester, un matériau tout nouveau qui commence à révolutionner le monde du nautisme. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais cette première étape qui permet de consolider le bateau est loin d’être la dernière. Eric manque d’argent et les travaux se feront au coup par coup. Au final, la restauration de Pen Duick va durer 30 ans.

 

Première victoire en solitaire

En 1962, alors qu’il est toujours dans la Marine, Eric Tabarly tombe sur une annonce dans une revue nautique. On y parle la Transat anglaise qui, en 1964, doit mener les bateaux de Plymouth à Newport aux Etats-Unis. Une transat en solitaire  dont la première édition a été remportée en 1960 par un monstre sacré de la voile : le britannique Francis Chichester. C’est décidé, notre français veut en être. Faut-il encore avoir un bateau !

Le voilà donc reparti à la Trinité où ses fidèles amis, les frères Costantini acceptent de lui construire un bateau tout neuf qu’il paiera quand il pourra. Ce sera Pen Duick II, un ketch de 10m. Le chantier ne démarre qu’à la fin de l’année 1963 alors que le départ de la Transat est prévu le 23 mai 1964. Il y a donc urgence.

Pen Duick II en rade de Lorient / © France 3 Bretagne - I. Rettig
Pen Duick II en rade de Lorient / © France 3 Bretagne - I. Rettig

Finalement, Tabarly rejoint Plymouth en temps et en heure, fin prêt pour ce qui sera la première grande course de sa vie.

"Dans le feu de l’action", écrit-il dans Mémoires du large, "je n’ai pas le loisir d’avoir des états d’âmes. Je me sens prêt à m’élancer comme si je partais en croisière. Le mental ne me pose aucun souci. Etre seul, ne me perturbe pas."

Mais la Transat est loin d’être une partie de plaisir. Dès les premiers jours de course, le pilote automatique et le speedomètre le lâchent, puis c’est au tour de son précieux réveil qui sert à réguler ses temps de repos. Quant à la radio, il ne s’en servira pas une seule fois. Au grand dam de ses proches qui durant toute la course n’auront aucune nouvelle. On le dit même perdu et lorsqu’il coupe la ligne d’arrivée en vainqueur, le 18 juin, personne ne s’attend à le voir en si bonne position. Mais grâce à son courage et sa détermination, Eric Tabarly vient de battre le record de l’épreuve en 27 jours et 30 heures, record établi lors de la première Transat par Francis Chichester avec trois jours de plus. C’est un véritable exploit qui lui vaut la légion d’honneur et quelques mois plus tard, les félicitations du général de Gaulle.
Eric Tabarly vient d’entrer dans l’histoire et dans la légende. Il n’en sortira plus.

 

Nouveaux exploits

En près de 35 ans de carrière, Tabarly va établir l’un des plus beaux palmarès de la voile française et mondiale. En 1967, sur Pen Duick III, une goélette de 17m45 qu’il a lui-même dessinée, il remporte toutes les courses du RORC, le championnat anglais, dont la célèbre Fastnet. Et cerise sur le gâteau, avec son équipage, il gagne la Sydney-Hobart au nez et à la barbe des Néo-zélandais et des Australiens qui n’oublieront jamais l’affront. A ce jour, Tabarly est encore le seul Français à avoir remporté la plus célèbre course de l’hémisphère sud.

Après un abandon dans la Transat 68 sur Pen Duick IV, il remporte la Transpacifique entre San Francisco et Tokyo en 1969 sur Pen Duick V et la Los Angeles-Honolulu sur Pen Duick IV.

En 1973, il prend le départ de la Course autour du monde en équipage, la Whitbread sur Pen Duick VI, un grand ketch en aluminium de 22m conçu à l’arsenal de Brest. Malchanceux lors de la première étape, il arrache la deuxième entre Le Cap et Sydney mais doit abandonner dans la troisième après avoir démâté.

En 1974, toujours sur Pen Duick VI, il remporte la Bermudes-Plymouth.

Une Transat anglaise dantesque

Mais c’est en 1976, qu’il va réaliser ce qui reste certainement l’un des plus beaux exploits de sa carrière. Il gagne la Transat anglaise, seul sur Pen Duick VI (conçu pour être manœuvré par un équipage d’une quinzaine de personnes) à l’issue d’une course dantesque, ou il va traverser pas moins de cinq dépressions. Sans pilote automatique, qu’il casse dès le quatrième jour, il devra barrer tout au long de la course. Gérard Petipas, son ami raconte qu’il avait même dû s’attacher au pied du mât pour prendre un peu de repos, trop fatigué pour pouvoir descendre dans la cabine. Quant à ses mains, très abimées par les manœuvres et l’eau de mer, il ne pouvait même plus s’en servir.
A l’arrivée, comme en 1964, il ne sait pas qu’il est premier. C’est un jeune photographe, Denis Gliksman, fils du navigateur Alain Gliksman qui lui apprend la nouvelle.

"J’ai une amorce de sourire satisfait", écrit-il dans les Mémoires du large. "Je suis tellement vanné que même la victoire ne me rend pas exubérant."

Alors qu’il y avait 125 bateaux au départ, ils ne sont plus que 78 à l’arrivée. Alain Colas à la barre du plus gros des voiliers, Club Méditerranée, 72m de long terminera cinquième de la course ( deuxième en temps réel à 7h de Tabarly mais avec une pénalité de 58h) et très déçu de ne pas l’avoir emporté.

Après sa victoire, Tabarly aura le droit aux honneurs de Matignon où il est reçu par Jacques Chirac alors Premier Ministre mais surtout à une descente mémorable des Champs-Elysées au milieu d’une foule enthousiaste, prompte à célébrer son héros des mers. Un honneur dont notre discret marin se serait volontiers passé.

Tabarly, héros national après sa victoire sur la Transat anglaise en 1964, à la Une de Paris Match
Tabarly, héros national après sa victoire sur la Transat anglaise en 1964, à la Une de Paris Match

 

Meneur d’hommes

Car sans nul doute, Tabarly est plus à l’aise sur l’eau avec ses équipiers que dans les salons de l’Elysée ou devant les journalistes. 

Et des équipiers, Tabarly va en voir défiler un certain nombre. Car durant les années 60 et 70, il navigue beaucoup en équipage. Pour cela, il sait s’entourer d’une kyrielle de marins, tous plus doués les uns que les autres. Ceux qui ont eu la chance de faire un bout de chemin avec lui, ont gardé de ces années, des souvenirs inoubliables.


Gérard Petipas

L’un des tous premiers à avoir été recruté par Eric Tabarly, c’est Gérard Petipas. Ils se sont rencontrés à Cherbourg en 1961 à l’occasion de la course Cherbourg-Cowes. "Eric n’était pas encore connu du grand public mais il avait déjà une solide réputation dans le milieu de la voile", raconte le désormais octogénaire. Les deux hommes se retrouvent en 1965 à Saint-Malo. Tout auréolé de sa victoire dans la Transat anglaise, Tabarly cherche des équipiers : "il m’a dit : qu’est-ce que tu fais, tu veux venir avec moi ? J’ai dit d’accord. On est allés naviguer dans les îles anglo-normandes et je lui ai fait découvrir Chausey", précise Gérard Petipas qui, tout au long de sa vie, restera l’un des plus proches amis d’Éric Tabarly avant de prendre après sa mort, la présidence de l’Association Eric Tabarly.


Michel Vanek

Michel Vanek fait lui aussi partie des recrues de la première heure. Il naviguera avec Tabarly dès 1966. Le jeune homme  travaille à la Trinité dans le chantier naval familial. Il connait Tabarly de vue et de réputation. Tabarly lui aussi en a entendu parlé et lorsque Michel Vanek doit partir à l’armée, Tabarly demande qu’il fasse son service sur Pen Duick II. Michel Vanek sera le premier d’une longue liste de marins à faire son service à bord. Aujourd’hui, retraité à la Trinité, il se souvient de ses années de navigation et des innombrables courses qu’ils ont disputées ensemble, notamment la Sydney-Hobart.

Olivier de Kersauson

Olivier de Kersauson fait également partie de ces marins qui toute leur vie resteront fidèles à Tabarly. Tabarly l’appréciait et parle de lui en ces termes dans Mémoires du large : "il n’est plus le jeune homme hésitant de ses débuts à mon bord. Il a pris de l’assurance et ses qualités de marin se sont dévoilées. Dans la vie à bord, il révèle une nature de déconneur génial et inépuisable, inventant des gags, mimant des sketches de son cru qui nous font tordre de rire. Intelligent et cultivé, il est à ma connaissance le seul individu capable de s’exprimer en alexandrin sur n’importe quel sujet."

Et tant d'autres...

Mais c’est certainement Pen Duick VI qui a accueilli à son bord le plus grand nombre de marins en devenir : Pajot,  Poupon, Lamazou, Le Cam, Jourdain, Desjoyeaux et même Jean-Louis Etienne et tant d’autres ont eu un jour l’honneur de naviguer avec le grand Tabarly. Et tous à l’unanimité décrivent un "patron" qui n’était en rien autoritaire mais savait d’abord montrer l’exemple. Ne restait plus ensuite qu’à répéter ses gestes.

Pen Duick VI à quai à Lorient / © France 3 Bretagne - I. Rettig
Pen Duick VI à quai à Lorient / © France 3 Bretagne - I. Rettig

Tabarly a inspiré des générations de marin et aujourd’hui, encore les plus jeunes le respectent et l’admirent à l’image d’un François Gabart, vainqueur lui aussi de la Transat anglaise en 2016, 40 ans tout juste après la deuxièeme victoire de Tabarly. Le jeune navigateur n’a pu s’empêcher de penser à lui tout au long de sa traversée.


Un marin visionnaire

Eric Tabarly n’est pas seulement un marin et un capitaine hors pair, il est aussi ingénieur, architecte naval. Un génial visionnaire qui bien avant tout le monde devinait déjà à quoi ressembleraient les bateaux du futur. Pen Duick II est un bateau en contreplaqué pour plus de légèreté. Pen Duick III, qu’il a lui-même dessiné, une goélette en aluminium avec une quille à bulbe, dotée d’un wishbone, une bôme double qui permet d’augmenter la surface de voile. Pen Duick IV est le premier trimaran conçu par le navigateur à une époque où personne ne croit en ces bateaux.

Pen Duick V est un monocoque en duralinox avec un système de ballasts d’eau de mer qui augmente la stabilité du bateau. Enfin Pen Duick VI avec son grand mât de 25 m et ses spis de 350m2, sera l’un des plus beaux bateaux de courses au monde, rapide et puissant malgré des démâtages lors des premières courses qu’il dispute.

Tabarly imagine la chaussette de spi, la grand-voile lattée, mais par-dessus-tout, il prévoit déjà qu’un jour les bateaux pourront voler. Il conçoit son hydrofoil, un prototype conçu sur un tornado de 6m. Les premiers tests effectués à la Rochelle en 1976 sont concluants. Le petit bateau "plane" sur ses ailes marines. Trois ans plus tard, Paul Ricard sort des chantiers de Cherbourg. Un trimaran de 16m 50 qui pèse 6 tonnes 5 : trop lourd pour pouvoir véritablement voler, Tabarly le constate très vite. En mai 79, avec Marc Pajot, il prend néanmoins le départ de la Transat en double Lorient-les Bermudes-Lorient. Après avoir mené la course de bout en bout, Paul Ricard est coiffé au poteau par VSD, le bateau de Riguidel et Gahinet, plus léger, qui lui passe devant à 3 km de l’arrivée. Au final, seules 5 minutes et 42 secondes séparent les deux bateaux.

Amer après cette défaite cruelle, Tabarly renvoie son trimaran au chantier de Cherbourg pour qu’il soit allégé et remanié. L’année suivante, il battra le record de la traversée de l’Atlantique en 10 jours 5 heures et 14 mn, pulvérisant de deux jours le record détenu par Charlie Barr depuis…. 1905 !

En 1986, pour la Route du Rhum, Tabarly fait rallonger la coque en alu de son trimaran et le dote de flotteurs et de barre de liaison en carbone. Rebaptisé Côte d’Or II, le trimaran connaîtra hélas, un destin peu glorieux. Trois jours après le départ, le flotteur bâbord casse. Tabarly doit renoncer et abandonner son bateau qui sera récupéré quelques jours plus tard.

La relève est désormais est entre les mains d’Alain Thébault, un ancien équipier de Tabarly. Le jeune Breton rêve lui aussi de faire voler les bateaux et développe son projet d’hydroptère. Un prototype d’abord qu’il teste en 1988 puis un véritable trimaran volant qui sera mis à l’eau sept ans plus tard. Désormais, les bateaux auront des jambes pour marcher sur l’eau.
Aujourd’hui, 40 ans après le "foil Tabarly", tous les bateaux de course sont dotés de ces appendices qui leur permettent d’aller plus vite. En 2016, François Gabart a ainsi remporté la Transat anglaise en 8 jours 8 heures et 54 minutes. En 1976, Tabarly avait mis près de 24 jours pour s’imposer dans la course. Mais à l’époque,  son Pen duick VI ne volait pas.

 

Victoire en double

Sa dernière victoire, Tabarly la décroche en 1997 aux côtés d’Yves Parlier. Le jeune navigateur bordelais, l’un des plus brillants de sa génération lui a proposé de courir avec lui la Transat Jacques Vabre entre le Havre et Carthagène. Il dispose d’un excellent bateau, Aquitaine Innovations, doté des dernières technologies et Tabarly est séduit. Les deux hommes s’apprécient et leur collaboration sera couronnée de succès puisqu’ils remportent la course.

Vingt ans plus tard, Parlier n’a rien oublié : il raconte en souriant qu’entrainer Eric dans l’aventure lui a valu "un savon" de la part de Jacqueline Tabarly qui ne voulait pas qu’Eric reprenne du service mais qui a bien été obligée de céder face à l’appel des sirènes.

"Tabarly, c’est une fierté pour notre pays. Il est un peu notre père à tous", conclut le skipper.
 

Derniers bords

Eric a disparu en mer six mois après cette victoire dans la Jacques Vabre. Il naviguait sur son Pen Duick pour rejoindre un rassemblement de plan Fife en Ecosse lorsque dans la nuit du 12 au 13 juin 98, il est tombé à l’eau au large du Pays de Galles. Ces quatre équipiers du bord n’ont rien pu faire pour lui porter secours. En France, sa mort, si improbable, fit l’effet d’une bombe. Comment un marin aussi aguerri pouvait-il disparaître ainsi, dans une mer calme, une nuit de printemps ? Le destin, sans doute. Car  Eric l’avait souvent confié : il ne s’attachait pas lorsqu’il naviguait :

"je préfère disparaitre en quelques minutes si désagréables soient-elles plutôt que de me gâcher la vie en permanence à bord avec des ceintures."

Un hommage national lui sera rendu à Brest le 21 juin 1998 en présence de Jacques Chirac, le Président de la République. Pour soutenir Jacqueline son épouse, et leur  fille,  Marie, des dizaines de marins, de navigateurs et une foule d’anonyme venue par la terre ou par la mer.

Le corps d’Éric Tabarly sera repêché en juillet par un chalutier au large de l’Irlande. Le marin le plus célèbre de France allait avoir 67 ans. 

Quelques jours auparavant, il avait célébré sur l’Odet les 100 ans de son Pen Duick enfin restauré. Un dernier clin d’œil du destin sans doute  avant que le plus célèbre des marins français ne vogue définitivement vers d’autres rivages.