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A la fin des années 1980 naissent les premiers jeux multijoueurs en ligne. Quarante ans plus tard, l'e-sport remplit les stades et déchaîne les passions. Mais que se passe-t-il au-delà ? Médecins, presse spécialisés, équipementiers... France 3 vous emmène dans les coulisse du sport électronique, niche devenue galaxie en un temps record.
 

Choose your fighter*

L'histoire de Breakflip est un peu la même que celle du cycle de la vie : ce qui meurt nourrit ce qui naît. Le jeune média e-sport est né il y a neuf mois de la déroute (partielle, n'enterrons pas les vivants) du site Eclypsia

A l'été 2017, l'entreprise rencontre des problèmes en interne. Le pôle rédaction est constitué en grande partie de rédacteurs bénévoles, c'est monnaie courante dans la milieu. Parmi eux, Thomas Renaud, et Quentin Mitard, qui vont faire partie de la vague de départs. 

"On s'est dit : est-ce qu'on change de site ? Mais chaque fois qu'on est parti d'un site vers un autre, le nouveau commençait à monter tranquillement alors, pourquoi pas monter le nôtre ?"  Le cycle de la vie, on vous dit. Ce sont eux qui ont accepté, cet après-midi, de nous ouvrir les entrailles de la presse spécialisée.

Faisons les présentations dans les formes. 
 
A gauche, Quentin Mitard ; à droite, Thomas Renaud. Ils ne sont pas d'accord sur tout, mais concordent sur l'essentiel.  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
A gauche, Quentin Mitard ; à droite, Thomas Renaud. Ils ne sont pas d'accord sur tout, mais concordent sur l'essentiel. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

A gauche : Quentin Mitard, directeur des opérations
Pseudo : Balteur 
Âge : 23 ans 
Jeu de prédilection : League of Legends 
Le moment e-sport qui l'a fait vibrer : En 2017, aux championnats du monde de League of Legends, une nouvelle structure européenne, menée par le jeune talent français Hans Sama, manque de peu d'écraser le double champion du monde coréen. 

A droite : Thomas Renaud, rédacteur en chef 
Pseudo : Drui
Âge : 19 ans 1/2
Jeu de prédilection : World of Warcraft 
Le moment e-sport qui l'a fait vibrer : 4 mars 2017, les joueurs des structures Millenium et Eclypsia s'affrontent sur League Of Legends. Millenium est ultra-favori au vu de l'écart de niveau, et se fait battre à plate couture sur les coups de deux heures du matin par Eclypsia. "Grand moment de famille", nous dit-on. 
 

Les experts

Et voilà. 23 et 19 ans, lancés à pleine vitesse sur la rampe du journalisme e-sportif. "On ne se définit pas comme journalistes, nous arrête de suite Quentin Mitard. Du moins, pas encore. Pour le moment, je préfère dire qu'on fait du contenu, de passionné, pour les passionnés. Disons qu'on a des activités qui peuvent y ressembler : on traite des news, on éditorialise, parfois on enquête un peu, mais dire qu'on est journalistes, ce serait extrêmement pédant." 

Car pour apprendre à marcher, le "bébé" Breakflip a dû trouver son modèle économique, en passant par des chemins à la marge de la presse classique. En ligne de mire : dégager de l'argent, au moins un peu, pour ces rédacteurs bénévoles qui les ont suivis d'un site à l'autre. 
 

"Au début, on voulait que la boîte nous appartienne vraiment, souligne Thomas Renaud, pas que quelqu'un en possède 50%. Donc on a été clairs : au début, on n'aura pas d'argent."

Le recours à la publicité s'impose, bien sûr, mais ne suffit pas. Que monnayer alors pour nourrir le collaborateur ? L'expertise. Les membres de Breakflip proposent notamment à des éditeurs du contenu en "marque blanche". Cela consiste à rédiger un article pour un éditeur, où n'apparaîtra pas le nom de Breakflip, mais bien celui du rédacteur. 

"On propose aussi d'autres prestations : de la gestion de réseaux sociaux, des contenus vidéo, du conseil", complète Quentin Mitard. 
 

Une communauté difficile à manoeuvrer

Un être hybride donc, qui navigue entre les contenus propres et la prestation, en essayant de ne pas sacrifier son indépendance. Périlleux, dans ce milieu qui tout en s'étendant est resté un microcosme, avec une communauté qui a la vexation facile.

Les deux co-fondateurs se souviennent de ce papier rédigé pour Millenium en 2015, où ils annoncent que l'équipe française Vitality s'apprête à investir dans League of Legends. 

"Les gens étaient là, à nous dire : "c'est un scandale ! Pourquoi vous dites ça ? En plus, c'est faux !" Je ne sais pas si le milieu e-sport est vraiment prêt pour l'enquête..." réfléchit le rédac' chef. 

"C'est un petit milieu, avec peu d'acteurs, alors si un acteur en critique un autre, ça va être vu comme "cracher sur", analyse Quentin Mitard. La communauté est très soudée, les gens prennent tout à coeur. C'est comme quand l'OMS a déclaré récemment l'addiction aux jeux vidéos comme une maladie mentale. On pourrait très bien dire qu'on s'en fout ! Pas besoin d'être vexé tout le temps..." finit-il, un peu tendrement quand même. 
 
Parce que cette communauté, qui parle fort et qui se bat beaucoup, c'est la leur, et qu'ils se sont donnés pour la faire venir à eux.

"C'est assez compliqué, surtout quand on est nouveau. Mais si on arrive à se positionner sur des jeux assez tôt, on attire une belle communauté, s'enthousiasme Drui. Typiquement, on s'est positionnés sur Dofus au moment d'une grosse mise à jour, ça a bien marché." 

La donne est plus difficile sur des jeux plus anciens, comme League of Legends, qui fêtera ses dix ans l'année prochaine. Le gamer a ses habitudes, les sites leurs aficionados. Et les en faire dévier n'est pas simple. 
 

Le mille-feuille des compétences

C'est là qu'on arrive au coeur du réacteur, au centre du projet Breakflip, bref : à l'essentiel. Comment faire la différence sur un marché qui commence à sentir l'embouteillage du chassé-croisé Juillet-août ? 

"Il faut être informé sur ce que tu fais, tranche Balteur. Si je prends Fortnite, par exemple. C'est un jeu qui a une identité sur console plus que sur PC. Les gens qui ont des consoles, ce sont les plus jeunes. C'est ce que les parents achètent à leur enfant, on la met dans le salon. Donc la moyenne d'âge des joueurs est différente. Chaque jeu à ses spécificités, sa communauté. Il faut savoir adapter son contenu." 

Les deux co-fondateurs se montre assez incisifs sur leurs co-religionnaires, sans s'épargner eux-mêmes.

Thomas : On regarde tellement ce que peuvent faire les autres comme erreurs, et ce qu'on a pu faire par le passé de rapide, de trop simple, parfois même faux... Ce sont des contre-modèles.
Quentin : A l'époque, des passionnés écrivaient en mode blog, aujourd'hui ce sont des médias qui ont de l'aura mais qui n'ont pas évolué. On essaie d'avoir un vent de fraîcheur. 

 
"Breakflip boit la concurrence, on peut se mettre d'accord sur cette légende ?"  / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
"Breakflip boit la concurrence, on peut se mettre d'accord sur cette légende ?" / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

Pour ce faire, la rédaction empile les compétences de ses collaborateurs comme un mille-feuilles de crêpes.

"Le milieu est devenu tellement vaste, souffle Quentin Mitard. Quand j'ai commencé en 2013, j'étais au courant de tout ! Si une équipe émergeait, si un sponsor s'intéressait au milieu... Aujourd'hui, des deals à des millions d'euros, on en négocie tous les jours. Plusieurs pôles émergent. Un mec qui a joué 400 heures à un jeu, il va pouvoir vous parler de pourquoi tel joueur a été meilleur dans telle compétition, mais la personne qui pourra faire un article pertinent sur les investissements de Coca-Cola dans le domaine... C'est un mec qui a fait de la finance, même s'il n'est pas joueur." 

C'est d'ailleurs le cas de Pierre-Luc Jacob, le directeur de la rédaction et dernier membre du trio de fondateurs. 
 

"On construit quelque chose"

Certes, le défi est de taille. Certes, ils n'ont pas encore vraiment de locaux. Certes, ils travaillent beaucoup et à des heures indues.

Mais ils "kiffent" encore. Pouvoir traiter de World of Warcraft, des Sims et de Harry Potter pour Drui. Quentin Mitard, lui, à l'heure de la question fatidique du plaisir, se fera plus philosophe. 

"Ce qui me plaît le plus, c'est de me dire qu'on construit quelque chose. Aujourd'hui, nous, membres de la communauté, on peut décider où on veut aller et à quoi ça va ressembler dans dix ou vingt ans." 

D'aucuns prédisent que d'ici-là, le sport électronique aura déjà dominé le football. Les stades, en attendant, sont tout aussi pleins. Et les observateurs, tout aussi motivés. 
 

Bonus : la playlist Breakflip

Envie de bosser à la Breakflip ? Pour vous encourager, l'équipe vous a préparé sa playlist de travail. Avec, en numéro 10, un petit clin d'oeil, car nous sommes tout de même champions du monde. 
 

* Choose your figher : "choisissez votre combattant", référence à l'écran de sélection des personnages, notamment dans les jeux de combat.