"On n'est pas mieux traités que les bêtes qu'on tue" : l'abattoir, machine à broyer les destins

Menacé de suspension d'agrément par la préfecture, l'abattoir de Blancafort dans le Cher est la cible d'une plainte de l'association L214 suite à la révélation des conditions dans lesquelles des milliers de dindes sont abattues. Mais les salariés portent aussi leur lot de souffrance.

L'abattoir du groupe LDC où trois salariés se sont suicidés en cinq mois se trouve à Blancafort, dans le Cher
L'abattoir du groupe LDC où trois salariés se sont suicidés en cinq mois se trouve à Blancafort, dans le Cher © DANIEL JANIN / AFP

"On est tous cassés de partout. Tout le monde pète les plombs." Trente-six heures après la publication d'une vidéo de l'association L214, montrant les conditions alarmantes dans lesquelles sont abattues 15 000 dindes chaque jour à l'abattoir du groupe LDC à Blancafort, Clotilde* a ressenti le besoin de parler. Car depuis six mois, ce lieu de travail a aussi coûté la vie de trois salariés.

 

"Je n'avais qu'une envie c'est de me foutre dans le canal"

Clotilde est agent de maîtrise : elle encadre une équipe d'ouvriers. Depuis plusieurs mois, elle est en arrêt maladie après un violent syndrome d'épuisement professionnel, ou burnout. Elle aime cette usine pourtant, et elle la connaît bien, pour y être entrée en 1979. Elle avait alors quinze ans. "J'allais au boulot confiante, en rigolant. Là, maintenant, je n'avais qu'une envie c'est de me foutre dans le canal."

En moins de six mois, trois salariés de l'entreprise se sont donnés la mort, en lien avec un syndrome d'épuisement professionnel ou après un rendez-vous avec les ressources humaines. En juillet, il y a eu P., une femme de 56 ans, qui a souffert d'un burnout deux ans plus tôt. Puis R., agent de maîtrise comme Clotilde*, qui s'est pendu à son domicile au mois d'août. Sa compagne l'emmenait tous les matins, à 4h, sur le site, parce qu'il ne supportait plus d'y aller depuis un rendez-vous avec les ressources humaines.

Enfin, il y a eu un responsable de l'abattoir, L., qui s'est tué d'un coup de fusil sur un chemin proche de l'usine il y a quelques semaines. "Je n'ai pas beaucoup connu R., mais P. et L. c'est des gens que je côtoyait tous les jours, tous les jours", se désole Clotilde. "Maintenant, j'espère juste que la direction actuelle sera plus humaine, pour pas qu'il y en ait un quatrième." "Nous avons eu des décès récemment", a confirmé Alan Bertho, directeur du site, au micro de France 3 ce 17 décembre, déplorant un "réel drame" tout en déclarant que les causes ne sont "pas clairement établies".

 

Cadences infernales et primes supprimées

En plus de ces cas de suicides, plusieurs salariés se plaignent de stress important, voire de dépression liée à leurs conditions de travail. "Moi j'aimais bien ce que je faisais, avant", se souvient Louise*, ouvrière sur la chaîne, qui évoque sans détour la dégradation des conditions de travail depuis plusieurs années. Après quarante ans de boîte, elle se retrouve percluse de douleurs, dans le dos et les articulations à force de manipuler des carcasses de 15 à 18 kilos. "Faut aussi dire qu'il fait très froid dans l'entreprise. Et humide aussi. Moi quand j'ai pointé, je rentre tout de suite et je nettoie bien ma place, sinon j'ai les pieds dans l'eau en permanence."

Dans le même temps, depuis le démantèlement du groupe Doux et la reprise du site par LDC en 2012, les cadences ont augmenté, tandis que les primes ont été supprimées. "Ils nous ont enlevé la prime de chaîne, la prime de désossage, la prime de froid..." énumère Clotilde, alors même que les employés sont payés au minimum de la grille salariale légale. "En tout, on perd facilement 250 euros par mois", poursuit-elle, alors même que les journées de travail s'allongent jusqu'à "12, 13 heures certains jours". "Il ne nous reste que la prime de fin d'année", renchérit Louise. Après une quarantaine d'années d'ancienneté, elle dit toucher 1300 euros par mois. "J'aurais pas l'âge que j'ai aujourd'hui, je partirais vite ailleurs, même en bossant à la chaîne, je gagnerais plus !"

 

Les trois quarts des gens qui travaillent ici, ils sont courageux, très courageux. Ils ont été élevé à la dure, on faisait tout à la main. Quand on est habitué à bosser, on bosse !

Louise*

"L'usine était en difficulté", a déclaré quant à lui le directeur du site, qui explique qu'une stratégie a été mise en place pour sauver l'entreprise, et qu'un plan d'investissement de 12 millions d'euros a été lancé, avec notamment d'importants travaux censés améliorer les conditions de travail. "Certes il y a eu des travaux", lâche Louise, "mais quand on dit à tout le monde que c'est pour améliorer la santé au travail pour les ouvriers, c'est du pipeau !"

"C'est vraiment pour augmenter les volumes", poursuit l'ouvrière, qui ne mâche pas ses mots. "Moi je peux vous dire que l'an dernier j'avais de la viande par terre à ma place, on m'aidait à ramasser par terre et on la fout dans des cartons. J'étais tellement débordée que j'arrivais même pas à attraper ce qui me passait devant le nez."

 

Ressources inhumaines

Outre ces problèmes, des témoignages convergents des salariées semblent également révéler une insuffisante attention portée par la médecine du travail sur leurs conditions, ainsi qu'un recours fréquent à des travailleurs étrangers précaires, l'entreprise ne parvenant plus à attirer de demandeurs d'emploi. Une exploitation assumée, selon Clotilde : "Ils en profitent, ils mettent des étrangers qui n'ont pas de papier, comme ça ils ne peuvent rien dire car ils attendent leur contrat de travail pour avoir un visa. C'est comme ça qu'ils trouvent du monde." Quant aux anciens, ils ne témoignent qu'anonymement, à visage caché. Dans un climat économique de précarité, briser le silence c'est risquer sa place.

Louise observe aussi les cadences augmenter autour d'elle, y compris chez les anciens chefs d'équipes. "Je vois ma collègue, qui était cadre : ils lui en ont fait baver ! J'étais pas loin d'elle, je voyais bien qu'elle était là avant moi le matin et qu'elle partait après moi. Elle avait une pression de dingue, et forcément ça se répercutait sur les conditions de travail."

Résultat : les deux employées subissent les conséquences de ce travail pénible sur leur santé. Depuis son burnout, Clotilde est suivie par une psychologue, et estime qu'elle a accompli le plus dur du chemin vers une meilleure santé. Louise, quant à elle, est marquée dans son corps par la pénibilité de son travail. "Le dos il est pourri, mais bon ça, quand on porte beaucoup de charges au fil des années on a le dos cassé." Comme beaucoup de ses collègues, elle a également souffert de maladies professionnelles "aux poignets, aux coudes, aux épaules, j'ai été opérée de partout".

Dans ce contexte, la publication de la vidéo de L214 a joué le rôle de détonateur. Soudain, la souffrance des animaux faisait écho à celle des travailleurs. L214, "ce sont un peu des extrémistes, mais sinon ils n'ont ont pas tort", estime Louise. "L'animal il faut le respecter jusqu'au bout. Après il faut bien le tuer, il faut bien qu'on mange. A la ferme, les gens aiment leurs animaux plus que tout au monde, mais ils tuent leur bête en faisant en sorte qu'elle souffre le moins possible."

Mais dans ce système industriel, intensif, le salarié n'est finalement, comme l'animal, qu'une ressource. "Tout est poussé à fond, à fond, à fond pour la productivité", martèle Louise, "faut que l'ouvrier coûte le moins cher possible, tant pis au passage s'il y en a trois ou quatre qui sont par terre... On n'est pas mieux traités que les dindes. L'ouvrier de Blancafort il est à peu près aussi bien considéré que les bêtes qu'on tue : on est au même niveau !"

Sollicitée par France 3, Alice Kerbrat, directrice de l'usine jusqu'à récemment, n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Retrouvez le reportage de E. Rouard, V. Bachtik, V. Quenemer ci-dessous ou cliquez ici

Cher : des suicides parmi les salariés de l'abattoir de Blancafort

* : Pour préserver l'anonymat des témoins, leurs prénoms ont été changés

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