Déconfinement : les députés LREM du Centre-Val de Loire très réservés sur la question du "tracking"

Faisable techniquement ? Acceptable philosophiquement ? La question du pistage pour faciliter le déconfinement divise chez En Marche. Voici ce qu'en pensent les députés de votre région.

Un téléphone avec une application de Tracking pour le suivi du Covid-19.
Un téléphone avec une application de Tracking pour le suivi du Covid-19. © L'ALSACE/MAXPPP
"Une ligne rouge qui peut remettre en cause mon appartenance à la majorité". Ces mots, qui ont le mérite d'être très clairs, viennent d'une bouche où on ne les y attendait pas. Celui qui parle, c'est Pierre Person, numéro 2 de LREM. Ce dont il parle, c'est de la méthode du "tracking" envisagée pour mettre en place le déconfinement de la France.

Et ce 7 avril, ce sont les "Jeunes avec Macron" qui ont exprimé leur rejet catégorique de cette solution jugée liberticide.  

Le "tracking", qu'est-ce que c'est ?


Alors que le gouvernement avait d'abord rejeté cette piste, il se penche à présent sur la possibilité d'un pistage des individus via leur téléphone. Plus précisément, une application utilisant la technologie bluetooth permettrait aux téléphones de se reconnaître entre eux lors d'une interaction entre deux personnes.

L'appareil garderait ensuite en mémoire cette interaction, et pourrait ensuite vous avertir si une des personnes avec qui vous avez été en contact est testée positive au coronavirus. Un procédé qui devrait faciliter des mises en quarantaine ciblées et une rupture de la chaîne de contamination. "J'ai un fils qui vit en Chine, où le pistage s'est mis en place pour permettre de ne pas s'approcher des personnes contaminées, confirme Nadia Essayan, députée MoDem du Cher, associée à la majorité. Ça peut avoir du sens dans un contexte de crise majeure, mais chez nous, ça pose des problèmes plus importants, puisqu'on a à coeur de garder nos libertés individuelles."
 

Ouvrir la boîte de Pandore


"Ça existe déjà, des applications qui comptent vos calories, vous poussent des promotions quand vous êtes au bon endroit, vérifient votre parcours quand vous faites un running, il ne faut pas être naïf. Sauf qu'elles ne sont jamais créées ou utilisées par les services de l'Etat. Je ne voudrais pas qu'on ouvre la boîte de Pandore et que ça puisse déborder en dehors du temps de crise. Il faut savoir poser des bornes par rapport à notre valeur première, qui est la liberté" estime de son côté le député LREM d'Eure-et-Loire Guillaume Kasbarian. S'il ne craint pas l'usage fait par son gouvernement, il s'inquiète bel et bien pour l'avenir.

Une inquiétude qui pour lui a pris corps, dans une moindre mesure, il y a quelques jours. "On était à la Poste de Chartres pour féliciter le travail des équipes. Il y avait du plexiglas pour protéger les agents, et deux personnes autour de la table ont dit : "Ah, on devrait pérenniser ces mesures au-delà de la crise, c'est bien pour l'hygiène". Ce réflexe de se dire "et pourquoi pas", je n'ai pas envie que ça arrive avec le tracking."

"Bien sûr, cette tentation existe,
convient la députée MoDem. Il n'y a pas de décision facile, il faudra calculer le risque et le bénéfice. En France, on a tout de même des outils démocratiques qui permettraient de mettre des barrières. Mais il faut maturer la question ensemble, et sans polémique, ça c'est très important."
 

Pister, oui, mais sous conditions


Stéphanie Rist, députée LREM du Loiret et médecin rhumatologue, n'est elle non plus pas fermée à la discussion. "Je crois qu'en terme de prévention, de santé publique, la question doit se poser. Je n'ai pas encore un avis tranché. Il y a pas mal de conditions qui sont nécessaires. Que ce soit sur la base du volontariat, en préservant l'anonymat, que ces données soient en open source..."

Des conditions fermes, c'est aussi ce que demande le député LREM d'Indre-et-Loire Daniel Labaronne. "Avec le confinement, le gouvernement a déjà porté atteinte, d'une certaine manière, à nos libertés individuelles. S'il s'agit de favoriser un processus de déconfinement progressif et intelligent, pour ma part je n'y suis pas opposé. Mais il faut que la CNIL et les parlementaires soient vraiment associés à la mise en place du dispositif, que ce soit très encadré et dans un temps très limité. Qu'on s'assure qu'aucune des données recueillies ne reste dans la tuyauterie. Si on n'a pas ces garanties-là, je n'y serai pas favorable."
 

"Je doute que cette solution arrive à maturité"


Mais pour Guillaume Kasbarian, avant l'aspect philosophique, il faut voir l'aspect technique. Le pistage par bluetooth, est-ce faisable ? Dans un texte publié sur ses réseaux sociaux, le député d'Eure-et-Loire se permet d'en douter largement.

"Je ne suis pas du tout sûr que ce soit efficace ou faisable, avance l'ancien consultant en stratégie. Pour que ça le soit, il faudrait que tous les citoyens aient un smartphone, or le taux d'équipement est assez faible notamment chez les plus de 60 ans, c'est-à-dire les plus fragiles, à peine 60%, et chez les plus de 70 ans on chute à 44%."

Le secrétaire d'Etat chargé du numérique, Cédric O, l'a lui-même reconnu : "La fracture numérique, qui concerne près de 13 millions de nos concitoyens aujourd’hui, nous préoccupe évidemment."
 Statistique: Taux d'équipement en smartphone en France en 2019, selon la tranche d'âge | Statista
Trouver plus de statistiques sur Statista
De plus, la base du volontariat, souhaitée par Stéphanie Rist et bien d'autres, pourrait contribuer à rendre caduque cette solution, qui ne fonctionnerait que si elle était massivement adoptée. Et si aujourd'hui, une majorité de Français s'y déclare potentiellement favorable, encore faudrait-il pouvoir identifier avec certitude les porteurs du virus. Et ça non plus, ce n'est pas gagné.

Car la France ne pratique pas de tests de masse pour dépister le coronavirus, une doctrine inefficace selon le ministère de la Santé. "En plus de cela, ces tests ne sont pas entièrement fiables, puisqu'on a des faux-négatif, selon les techniques, et jusqu'à 30% de faux négatifs pour certaines" rappelle le député d'Eure-et-Loir.

Avec tous ces obstacles à la mise en place, "je doute que cette solution arrive à maturité, confie l'élu. Je rappelle tout de même qu'il a fallu plusieurs semaines avant d'avoir une attestation numérique pour les déplacements. Une application qui fonctionne pour tout le monde et sur tout le territoire national, avec des tests médicaux fiables, on ne l'aura pas dans 2 semaines."
 
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