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Scandale dans un élevage de visons d'Eure-et-Loir : One Voice tente-t-elle de manipuler l’opinion publique ?

Image d'illustration: Un vison dans un élevage en Chine / © DIEGO AZUBEL/EFE/Newscom/MaxPPP
Image d'illustration: Un vison dans un élevage en Chine / © DIEGO AZUBEL/EFE/Newscom/MaxPPP

L’association animaliste One Voice diffusait ce mardi 2 juillet au matin les images choc d’un élevage de visons en Eure-et-Loir. La filière fourrure dénonce une tentative de "manipulation médiatique" en plein débat sur le bien-être animal. Notre contre-enquête. 

Par Amélie Rigodanzo

Dans les photos et la vidéo réalisées par One Voice, des dépouilles d’animaux jonchent le sol des cages. Certaines sont mutilées, d’autres ont l’air momifiées. Les images sont particulièrement choquantes. Jointe par téléphone lundi 1er juillet, la présidente de One Voice Muriel Arnal, nous confiait que ces images proviennent du travail des "enquêteurs" de One Voice. Comprenez des militants de la cause animale qui se sont introduits illégalement dans l’élevage pour réaliser ces clichés et prises de vue.
 

 Les enquêteurs "n’avaient jamais vu ça depuis 20 ans", racontait indignée Muriel Arnal. Ce sont des "lanceurs d’alertes", des citoyens engagés qui "Ne font partie d’aucune association mais qui vont sur le terrain pour documenter la souffrance animale", expliquait-t-elle.

Ces derniers se seraient rendus dans cet élevage du Perche le 13 juin dernier et y auraient découvert "des scènes absolument terribles d’animaux en train de mourir d’une mort lente. Des visons nouveau-nés en train de ramper sur les cadavres de leurs frères et sœurs, un vison coincé sous les corps de ses congénères, des femelles qui voient leurs petits mourir (…) " relate la fondatrice de One Voice.

Muriel Arnal affirme avoir envoyé une plainte au parquet de Chartres pour actes de cruauté et mauvais traitements par un professionnel.


L’origine des images contestée par la filière fourrure

Rendues publiques dès ce matin 6 heures, les "révélations" liées à cet élevage du Perche en Eure-et-Loir ont immédiatement provoqué l’émoi des internautes, mais également soulevé la colère de la filière de la fourrure. Sur son compte Twitter,  le "Centre National d'Information sur la Fourrure" avait dès le 29 juin, dénoncé et mis en garde contre une possible tentative "de manipulation et d’intimidation".
 

"La plupart des images que l’on voit dans le "faux reportage" de One Voice, n’ont pas été prises dans cet élevage", défend Pierre-Philippe Frieh, le porte-parole de l’association "La Fourrure Française". S’il reconnaît que certains plans larges sur la vidéo correspondent bien à l’intérieur de l’élevage qu’il connait, il note en revanche plusieurs incohérences telles qu’"une alternance de jour et de nuit" dans la luminosité des images, "hors les militants disent n’être venus qu’une fois sur le site" appuie-t-il. Il constate, par ailleurs, que certains gros plans sur des cages "n’ont rien à voir avec les cages de l’élevage en question"

Le représentant de la filière fourrure dénonce "une tentative d’influencer sur l’émotion en introduisant des images qui n’ont rien à voir avec celles de l’élevage" et qui proviendraient selon-lui, "de fermes situées à l’étranger ou de la base de données de l’association One Voice".


Un timing au poil !

Avec ces "révélations", One Voice souhaite parvenir à faire fermer l’élevage eurélien "dans les plus brefs délais".  Mais l’association ne s’en cache pas, à l’instar de son homologue L214 qui publie des vidéos chocs réalisées dans des abattoirs, elle espère également interpeler l’opinion publique et faire interdire les élevages à fourrure en France.

La Fourrure Française ne manque d’ailleurs pas de faire remarquer que les images, tournées il y a trois semaines, sont diffusées la veille d’une réunion de travail sur le bien-être animal, mercredi 3 juillet, au ministère de l'Écologie. " Une coïncidence", affirmait lundi Muriel Arnal, mais un coup-monté selon La Fourrure Française qui, tout comme One Voice, participe aux débats: "C’est se moquer du monde ! C’est se moquer du ministre surtout ! Ils avaient prévu leur coup depuis des semaines et si vraiment il y avait eu un souci de bien-être animal dans l’élevage, ils auraient dû prévenir les services vétérinaires. Mais visiblement la communication passe avant l’exigence de vérité."


Une crise sanitaire au moment de la visite

Nos équipes sont parvenues à rencontrer mardi 2 juin la femme du propriétaire de cet élevage du Perche qui existe depuis 30 ans. Ils n’ont pas souhaité nous ouvrir les portes de l’exploitation pour le moment. Mari et femme, tous deux âgés de 62 ans, élèvent actuellement environs 1450 femelles et 7000 jeunes visons à destination du marché chinois. Ils étaient au courant de l’enquête menée par l’association et avaient déjà constaté plusieurs intrusions. "Ils sont passés par-dessus la clôture" racontait la femme. "On accuse le coup, ce n’est pas évident". Après avoir déposé une main courante, ils projettent désormais de déposer plainte contre l’association.

Cet élevage de visons, l’un des cinq derniers en France, est particulièrement suivi par les services de l’Etat. La DDCSP (Direction Départementale de la Cohésion Sociale et de la Protection des Populations) y effectue des visites régulières, mais aussi l’Office National des Forêts, car le vison est une espèce invasive. "Nous sommes très attentifs car nous savons aussi que cet élevage peut être la cible potentielle d’activistes", explique Thierry Place, le directeur de la DDCSP d’Eure-et-Loir.

Ce mardi 2 juin au matin, il s’est rendu sur place pour une visite prévue de longue date et pour laquelle les éleveurs étaient prévenus. Fixée au départ au mardi 9 juillet, le rendez-vous a été avancé d’une semaine à cause de la polémique: "Nous, on n’a pas retrouvé les éléments de la vidéo de One Voice", relate Thierry Place, qui décrit un élevage sain : "J’ai vu dans les cages des animaux pour la majeure partie en bonne santé, même si certains sont encore convalescents suite à un épisode sanitaire".

En Mai dernier, un premier contrôle sur les installations dont nous avons pu consulter le rapport, n’a révélé aucun problème sanitaire bien que l’éleveur avait expliqué avoir "connu des soucis" durant la période des naissances en avril-mai . "Il avait changé le régime alimentaire des visons début janvier et s’est rendu compte que son régime était sur-protéiné". Explique le directeur des services vétérinaires. Conséquence : les visons ont développé des problèmes hépatiques et 58 femelles sont mortes au mois de juin, dont 18 la semaine où l’association dit s’être introduit dans l’élevage.

Si le propriétaire affirme avoir nettoyé les cages chaque jour durant cette période difficile, il a reconnu avoir parfois été dépassé:  "Il est possible qu’au pic de la mortalité, l’éleveur avait tellement de travail pour soigner les animaux et faire adopter les visons orphelins par d’autres femelles, qu’il a été un peu plus négligeant sur le ramassage des animaux morts, et One Voice serait passé à ce moment-là", déduit Thierry Place. "On a une explication qui peut faire comprendre pour quelles raisons One Voice a pu trouver dans cet élevage, ce jour-là, une situation telle qu’elle est décrite sur leur site".

Depuis, l’éleveur est revenu à une alimentation standard et les services de l’Etat n’ont découvert que quelques animaux malades mais en voie de guérison.


Qui dit vrai ? Qui dit faux ?

Afin d’y voir plus clair, nous avons également tenté d’authentifier les images diffusées par One Voice, sans succès. Si les plans larges de la vidéo ont bien été tournés dans l’élevage eurélien (l’éleveur et la filière le reconnaissent), il est difficile de lui attribuer tous les plans serrés. Seule une image furtive sur laquelle on reconnaît en arrière-plan les affichettes roses présentes sur le plan large, pourrait être attribuée à la ferme incriminée par l’association.
 
Sur le plan large (à gauche) et sur le plan serré ( à droite) on aperçoit les mêmes affichettes roses. / © Captures d'écran vidéo One Voice
Sur le plan large (à gauche) et sur le plan serré ( à droite) on aperçoit les mêmes affichettes roses. / © Captures d'écran vidéo One Voice

Malgré des recherches poussées, nous n’avons retrouvé ces images nulle part ailleurs sur le net, ce qui laisse supposer qu’il s’agit là d’une première diffusion.

La seule incohérence que nous avons relevé concerne deux photos de cadavres de visons transmises par One Voice. Après analyse de leurs métadonnées, elles auraient été prises il y a un an, en mars et septembre 2018, alors que l’association affirme s’être introduite dans l’élevage le mois dernier.

Afin d’obtenir des éléments d’authentification, nous avons tenté de recontacter One Voice ce mardi, sans succès.  L’association, qui semble préférer démentir les accusations de manipulation sur les réseaux sociaux, a publié en milieu de journée une nouvelle vidéo. Il s’agit d’un plan-séquence où apparaît un GPS. On peut y apercevoir des coordonnées floutées ainsi que la date du 13 juin 2019. Lorsque la caméra se relève et avance, on découvre alors l’entrée de l’élevage eurélien.

Une vidéo visiblement destinée à prouver la venue des amis de One Voice sur l’exploitation, mais qui ne laisse apparaitre aucune souffrance animale.  Le texte qui la surmonte ne nous laisse que peu d’espoir pour obtenir des informations supplémentaire : "Nous réservons toutes les preuves pour l'audience contre l'élevage suite à notre plainte pour actes de cruauté. Sereins et déterminés pour les visons, nous ne lâcherons rien".
 

Nouveaux éléments 


Suite à la publication de cet article, l’association One Voice nous a recontactés afin de nous permettre de consulter l’intégralité des images originales (photos et vidéos).

Nous avons donc procédé à plusieurs vérifications complémentaires :

► Les métadonnées des photos et vidéos

Une analyse des métadonnées des photos envoyées le 26 juin à la presse avait révélé que deux photos ont été prises en mars et septembre 2018. Nous avons pu consulter les originaux de ces photos et avons constaté que ces dernières ont bien été réalisées en juin 2019, période à laquelle les sympathisants de l’association disent s’être introduits dans l’élevage. Nous ne sommes pas en mesure d’expliquer cette différence entre les originaux et leurs copies.

Il en est de même pour les vidéos. Toutes ont bien été tournées les 13 et 14 juin 2019, dates auxquelles leurs auteurs reconnaissent avoir pénétré dans l’exploitation.
  •  Le 13 juin, ils s’y sont rendus en tout début de soirée, aux alentours de 20h, ce qui correspond aux images où la luminosité est la plus forte.
  •  Le 14 juin, les sympathisants de la cause animale sont retournés sur les lieux à 21h, ce qui correspond aux images tournées de nuit.  
Par ailleurs, les photos tout comme les vidéos ont été prises à chaque fois à quelques minutes d’intervalle, ce qui démontre une continuité dans la prise de vue et permet d’affirmer qu’aucune image provenant d’un autre élevage n’a pu être insérée.

Des indices concordants

Dans les multiples plans originaux qui ont été tournés, nous sommes parvenus à identifier chaque image utilisée dans la vidéo mise en ligne par One Voice.

Sur plusieurs des plans où l’on voit des cadavres d’animaux apparaît également un GPS où les coordonnées affichées correspondent à la localisation de l’élevage eurélien.

De nombreux plans serrés laissent apparaître les fameuses affichettes roses, visibles sur la première image de la vidéo polémique. L’éleveur lui-même avait reconnu qu’il s’agissait bien de son exploitation sur cette image.

Si des différences entre les types de cages ont été constatées par la filière fourrure, il semble que ce soit parce que l’exploitation ne compte pas un mais trois bâtiments avec des installations parfois différentes (cages en bois, à grillage vert …). C’est ce que démontrent les vidéos extérieures tournées par les partisans de l’association et que confirment les vues satellites du site.

Tous ces nouveaux éléments recoupés nous permettent de penser que les images réalisées par One Voice proviennent bien de l’élevage du Perche incriminé par l’association.
 

 

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