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En 2016, la maison centrale de Saint-Maur a installé en ses murs un vrai salon de tatouage. Un projet unique en France, qui mêle artisanat, art et optique de réinsertion. 


Maison centrale de Saint-Maur, 14heures. C'est l'heure de l'aiguille. Le tatoueur, Bop John, et son fils, Greg, sont là depuis le matin, dans leur salon de tatouage.

Pas d'erreur sur le lieu : l'établissement pénitentiaire a permis l'installation, en 2016, d'un vrai salon dans ses murs, avec des séances une fois par mois. Une première en France et, à ce jour, un cas unique. La direction nous dit que tout commence en 2015, grâce à Jean-Marc Le Bruman, coordinateur culturel du Service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP) de l'Indre. 
 

"De l'ordre du transcendant"


Lui nous dit que tout commence avec un détenu. "En 2011, à la peinture, il y avait un groupe de détenus qui pratiquaient l'art modeste, et l'un d'entre eux a repeint les murs du couloir de la maison centrale de plein de tableaux", se rappelle-t-il. En se rapprochant des détenus qui fréquentent l'atelier, il découvre l'existence du tatouage sauvage, vecteur de nombreuses infections. 

"Des détenus est partie la demande qu'un tatoueur professionnel vienne dans l'établissement. J'ai contacté Bop John, qui y réfléchissait déjà de son côté." On entame doucement, par l'angle de la santé publique, puis on affine. Après quelques rencontres sur l'hygiène, vite élargies à l'histoire du tatouage, le projet de l'atelier mûrit. 

"On s'est imposé une condition impérative, raconte Bop John, c'est de privilégier tout ce qui est dédommagement des victimes et des familles, avant de prétendre à un tatouage. On n'a jamais voulu se poser comme une priorité."  

Il annonce d'autres règles dans la foulée : exit l'iconographie politique, vengeresse, pornographique... "On veut quelque chose qui soit de l'ordre du transcendant, du beau, du bien-être et de l'avancée de l'esprit."


Michel et Corrado


Ils sont deux, cet après-midi, à passer entre les mains de Bop John et Greg. Michel, Marseillais jusqu'au fond du cœur, accent chantant et airs timides. Il vient faire les finitions d'un tatouage commencé sur l'avant-bras, un hymne à sa ville. Il avait accepté de montrer son visage, un choix que l'administration pénitentiaire a mis en attente.

En face, Corrado, italien, ne préfère pas lier son image à Saint-Maur. Entre nous, on le regrette. Yeux plissés, large sourire, il a des yeux à plonger dans les âmes, et se moque volontiers de tout le monde, à commencer par son ami Michel.

Cet après-midi, personne ne parlera de ce qui a amené Michel et Corrado à purger une lourde peine entre les murs de Saint-Maur. Dans ce petit atelier, en quelque sorte, on est déjà ailleurs, on est déjà après. Les peines, les crimes, le quotidien de la taule, ce n'est pas le sujet, et, comme dirait Michel : "on s'en fout"

 

La peau comme passerelle

© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
"On est passés du mur à la toile, puis à la peau. Chaque fois, c'est une sorte de frontière, entre le dedans intime du détenu et l'extérieur" - Jean-Marc Le Bruman. 

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
De nombreuses techniques de tatouage sont nées en prison et on fait avancer la profession, surtout comme contre-exemple. 

"On dit "à l'arrache", c'est le geste du tatoueur en détention : on pique un peu en biais et on soulève un peu la peau en même temps, d'où l'expression. Ça permet de mettre un peu plus d'encre sous l'épiderme, et de couvrir beaucoup de surface en un minimum de temps" - Bop John

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
"La France a été épargnée par les gangs, et les codes symboliques du tatouage. Ça a favorisé l'éclectisme des dessins, on ne peut que s'en réjouir" - Bop John

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
"Ça a démarré doucement. Quand les personnes détenues ont vu une filiation père-fils qui venait leur exposer les dangers du tatouage à l'arrache, on a été acquis à leur cause rapidement" - Bop John

Corrado, lui, est là depuis le début ou presque. Il connaissait déjà la renommée de Bop. 

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
De temps à autre, Michel grimace sous l'aiguille, même si c'est un peu moins douloureux que lors de la première session... 

"On l'a fait le 28 septembre. Je m'en souviendrais toujours, parce que le lendemain, c'est la Saint-Michel. Moi, le tatouage, je connais pas. Je viens parce que j'adore l'Olympique de Marseille, j'adore Marseille, tout simplement. Je le trouve magnifique, vous aimez pas ?"

A sa sortie, Michel a une seule idée en tête : "Aller à la pêche." 

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
"C'est pas une question de préférence, d'être ici : on s'est donné rendez-vous, je viens. Aujourd'hui, y'a pas de parloir. Bien sûr que si y'a parloir, je vais pas venir me faire tatouer. C'est un peu une question à la con, non ? (rires)" - Corrado

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Jean-Marc Le Bruman, du SPIP, lui-même ancien client de Bop John, passe et repasse dans l'atelier. 

"Je pense que c'est un élément hyper important de ce qu'il se passe : la possibilité de se raconter soi. On est sur un tatouage qui a un engagement profond, intime, un moment initiatique. En tout cas pour certains. Moi j'y ai assisté, je sais que ça se produit" - Jean-Marc Le Bruman

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Sur la main de Corrado, une couronne tatouée en hommage à sa famille. 

"Je veux retourner chez moi, en Italie, déjà. J'espère qu'il y aura des nouvelles portes qui s'ouvriront pour moi. Pour une vie différente, ou peut-être continuer la même, mais différemment" - Corrado

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Son tatouage fini, Michel scrute les photos sur le mur, en particulier la reproduction d'une photo de famille. Ce sera son prochain tatouage. La séance touche à sa fin. 

"En tout cas, ça aura pas fait beaucoup de cheveux au mètre carré", rigole Greg en remballant le matériel. 

 
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
© Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Au bout du couloir, ce dessin évocateur. A Saint-Maur, on est en train de voir partir une génération de détenus. Sera-t-il possible, avec les nouveaux pensionnaires de Saint-Maur de créer une histoire, une richesse, un lien comme celui que l'on avait réussi à tisser ? 

"Il faut pas partir de ce principe-là. On doit tirer le truc vers le haut", répond Bop John.