Loches : trop fragile, le gisant d'Agnès Sorel ne sera finalement pas présenté au musée de Cluny

Le gisant d'Agnès Sorel devait être l'une des pièces maîtresses de la prochaine exposition du musée de Cluny, consacrée aux arts en France sous Charles VII. Un prêt consenti par la ville de Loches, mais finalement rendu impossible par une fissure menaçant l'intégrité de l'œuvre.

Pour autoriser le déplacement de cette œuvre remarquable, tout avait été fait dans les règles de l'art : le musée de Cluny avait fait sa demande de prêt à la ville de Loches, propriétaire du gisant d'Agnès Sorel. Et puisqu'il s'agit d'une œuvre classée, la conservation des monuments historiques de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) avait validé le voyage confié à l'entreprise Chenue, spécialisée dans ce type de transport. Le gisant ayant été restauré récemment (en 2015), son déplacement ne semblait pas présenter de risque.

Au matin de ce 19 février, l'opération ne s'est pourtant pas déroulée comme prévu :

"En soulevant de quelques millimètres ce gisant qui pèse un peu plus de 200 kilos, les techniciens ont noté qu'il y avait un peu de jeu sur une fissure qui était connue, mais qui n'avait pas posé de problème lors des derniers déplacements", explique Olivier Châble, responsable communication de l'office de tourisme de Loches.

Une fissure apparaissant sur la partie haute de la sculpture, sur le côté du buste d'Agnès, qui menaçait de scinder en deux blocs cette œuvre cassée en plusieurs morceaux à la Révolution Française, en 1793.

"Toute la matinée, les techniciens ont essayé de trouver une solution, en employant différentes méthodes, mais cela bougeait trop, il y avait un risque réel de dommage sur le gisant, poursuit Olivier Châble. Finalement le conservateur des monuments historiques a demandé une pause et téléphoné au musée de Cluny pour lui faire part de ses observations. La directrice a consenti à annuler, le risque était trop important. C'est l'emprunteur qui était juridiquement et financièrement responsable de l'opération."

Une place de choix dans l'exposition consacrée aux arts sous Charles VII

Directrice du musée de Cluny, Séverine Lepape est aussi commissaire générale de l'exposition "Les arts en France sous Charles VII (1422-1461)" qui sera présentée à Paris du 12 mars au 16 juin 2024 : 

"Nous sommes forcément assez déçus de la non-venue de cette œuvre, car nous lui avions réservé une place de choix. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une exposition historique, mais nous voulons montrer ce qui se passe artistiquement dans les territoires contrôlés par Charles VII, et le Centre-Val de Loire a une importance capitale."

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Le gisant nous permettait de donner des pistes de compréhension sur la spécificité de cet art, une sorte de synthèse entre les innovations de la peinture flamande et celles de l'Italie, avec sa connaissance de l'Antiquité, le retour à un canon idéalisé. Le Val de Loire est très intéressant à ce titre, avec par exemple la production de manuscrits de Jean Fouquet, nourri de cette double influence.

Séverine Lepape, directrice Musée de Cluny

. "Le gisant était une formidable opportunité, à la fois pour montrer de la sculpture développée dans cet art des années 1450 en France et pour évoquer ce personnage formidable qu'était Agnès Sorel. Nous sommes un peu tristes aussi parce que le partenariat avec Loches s'était vraiment bien passé", ajoute la directrice.

Sans le gisant d'Agnès, mais avec de nombreuses autres pièces exceptionnelles permettant d'illustrer cette période charnière dans l'histoire de l'art, l'exposition au musée de Cluny aura bien lieu. Seule la pièce conçue pour accueillir la sculpture mortuaire doit être repensée.

Une occasion manquée pour le patrimoine de Loches

Loches perd dans cette histoire une belle vitrine pour faire connaître aux nombreux visiteurs, français ou étrangers, son exceptionnel patrimoine historique.

"L'exposition du gisant était accompagnée d'une médiation rappelant qu'il venait d'une ville d'art et d'histoire, de la collégiale romane, explique Olivier Châble. Tous les visiteurs de Cluny étaient informés que Loches est une destination qui vaut vraiment le détour".

C'était une belle opportunité de visibilité pour le patrimoine lochois. Tout le monde était un peu triste, mais il existe une réalité qui est indépassable. Une exposition, aussi belle soit-elle, ne peut justifier que l'on prenne le risque d'abîmer fortement une œuvre qui a survécu à plus de 5 siècles.

Olivier Châble, Resp. communication Office de tourisme de Loches

"Ce n'était pas prévisible, car, lors de la dernière restauration du gisant, il y a 9 ans, la fissure ne présentait aucun signe de fragilité", rappelle Véronique Lourme, responsable du patrimoine à la Ville de Loches. "L’autorité étant celle de la DRAC, c'est le conservateur des monuments historiques, M. Noyelle, qui a pris la décision d'arrêter et tous les acteurs de l'opération l'ont suivi, il était évident que la priorité devait être l'œuvre elle-même et sa conservation."

Et maintenant ? Le gisant d'Agnès est-il condamné à demeurer en l'état dans la collégiale Saint-Ours ? Pour rappel, c'est la favorite du roi Charles VII elle-même qui, dans son testament, avait demandé à y reposer. 

"Dans l'immédiat, répond Véronique Delourme, une petite intervention esthétique est nécessaire pour masquer la fissure. Il y avait une sorte de joint qui s'est défait avec les mouvements lors de la tentative de soulèvement. Après, tant que le gisant ne bouge pas et reste sur son socle, il n'y a aucun risque, la sculpture ne va pas s'écrouler sur elle-même. Pour ce qui est d'une nouvelle entreprise de restauration, il est un peu tôt pour y répondre."

Une fissure qui fera tout de même quelques heureux : d'ici à la fin du mois de juin, les visiteurs de Loches pourront finalement se pencher à loisir sur le tombeau de la belle Agnès et sa délicate sculpture...