Histoire et confinement : en 1918, la Touraine au rythme de la grippe espagnole, la pire épidémie de l'histoire

Il y a plus de cent ans, la pire épidémie de l'histoire fait de 50 à 100 millions de morts dans le monde. Comment cette "grippe espagnole" a-t-elle été vécue dans la région ?
La grippe espagnole, assez peu documentée, reste la pandémie la plus meurtrière de l'histoire. Photo d'illustration
La grippe espagnole, assez peu documentée, reste la pandémie la plus meurtrière de l'histoire. Photo d'illustration © US National Guard Handout / Maxppp
Au printemps 1918, la Première guerre mondiale vit ses dernières heures de massacre à grand échelle. L'Allemagne prépare une immense offensive, espérant envoyer la France dans les cordes avant d'être elle-même à bout de souffle, tandis que dans les ports français affluent près de deux millions de soldats américains prêt à rejoindre la mêlée. Mais au même moment, les symptômes d'une maladie respiratoire encore inconnue sur le continent commencent à être décelés dans ces mêmes villes portuaires. Nul ne se doute encore qu'elle tuera deux à cinq fois plus d'êtres humains que la totalité du premier conflit mondial.

De 1918 à 1920, cette "grippe espagnole" identifiée aujourd'hui sous le nom H1N1, se diffuse à travers le monde entier et tue entre 50 et 100 millions de personnes selon les chiffres les plus récents, dont la moitié en Asie. "C'est très compliqué d'obtenir un chiffre précis" explique Romaric Nouat, docteur en histoire et enseignant, auteur d'une thèse sur le service de santé aux armées durant la Première guerre mondiale. "Les médecins de l'époque n'ont pas les moyen d'identifier avec précision quel microbe est responsable de la maladie." Et en pleine guerre, la circulation des informations est ralentie par la censure.
La grippe espagnole, la pandémie la plus meurtrière de l'histoire moderne

Une grippe espagnole, allemande, américaine, chinoise ?

Dans ses premiers mois en France, l'épidémie passe inaperçue : les symptômes se confondent avec d'autres maladies ou alors, lorsqu'il s'agit de patients militaires, avec les effets des gaz de combat. "Au début, dans la mesure où on ne sait pas d'où vient la maladie, on voit même se répandre des rumeurs selon lesquelles il s'agit d'une arme bactériologique allemande !" De fait, cette grippe n'est en réalité ni espagnole, ni allemande. Le premiers cas pourraient s'être déclarés aux États-Unis ou en Chine. Mais l'Espagne étant l'un des rares pays neutres en Europe, et sa presse étant donc libre de communiquer les chiffres des malades et des morts, l'origine de l'information finit par se confondre avec l'origine du mal. Autre symptôme du "bourrage de crâne", les journaux laissent entendre que les soldats français "résistent merveilleusement" à la maladie, tandis que "les boches semblent très touchés par elle".

En France, malgré la censure, la population se rend vite compte des proportions prise par l'épidémie. Entre juillet et octobre, on se rend compte que la grippe espagnole touche aussi la population civile et le personnel du système de santé. "Les services de santé de l'armée sont désorganisés par l'afflux de cas, d'autant que c'est une maladie qui se contracte très vite, en quelques heures ou quelques jours", constate Romaric Nouat. "Elle se diffuse dans les hôpitaux, mais aussi dans les moyens de transport comme le train."

L'économie doit continuer à tourner

On guérit généralement de cette grippe espagnole en quelques jours ou semaines, mais des cas sévères, voire mortel, apparaissent rapidement. Très vite, des mesures sont prises pour enrayer la contagion, mais aucun confinement généralisé n'est prononcé. "On ferme les cinémas, les cafés à certaines heures de la journée. Lors de la phase la plus intense, à Poitiers, on repousse même la rentrée scolaire de septembre 1918." Mais la guerre, quant à elle, continue, et il est hors de question de fermer les usines ou de ralentir l'économie.

Celui qu'elle atteint se lève, frais et dispos un matin, puis dans la journée il est pris brusquement de courbature et d'un malaise général : le jour même il a de la fièvre ; la nuit suivante est agitée et le lendemain on a mal à la gorge et bientôt on tousse.
Journal le Matin, 7 juillet 1918, via Retronews

Dans l'esprit des contemporains, qui affrontent de façon assez régulière des épidémies massives depuis le 19e siècle, le rapport à la maladie et à la mort n'est pas celui d'aujourd'hui. "On a une autre approche de la maladie", explique Romaric Nouat. "Les épidémies sont relativement fréquentes, on les affronte avec un certain fatalisme car on n'a pas les moyens de les comprendre et de lutter contre elles."Sauf qu'entretemps, l'industrialisation et les mouvements de troupes décuplent la contagion. En Touraine, la crise est d'autant plus difficile à gérer que le nombre de lits disponible est bien plus faible que dans les régions proches du front, et que le système de santé se réorganise autour de l'effort de guerre :

Au début de la guerre, on est dans l'improvisation, on tente d'abord d'augmenter le nombre de lits sur tout le territoire. Puis progressivement on met en place un système conçu pour soigner les blessures graves le plus tôt possible, ce qui a donné lieu au développement d'une médecine du front. Cela a d'ailleurs été facilité par la stabilisation du front dans l'est et le nord de la France. A l'arrière, les hôpitaux sont beaucoup plus vides.
Romaric Nouat

La grippe espagnole, un oubli collectif ?

De son côté, la médecine tâtonne pour essayer de trouver un traitement, mais se retrouve bien désarmée. Les services de santé lancent des enquêtes, notamment pour déterminer si des personnes ayant déjà été infectées peuvent développer une immunité, ce qui ne donne pas de résultats concluants. La grippe espagnole commence finalement à refluer d'elle-même en juillet 1919. "La différence majeure avec l'époque actuelle, c'est qu'on a les outils scientifiques pour identifier plus rapidement un virus et de commencer à chercher une façon de le soigner. En 1918, cette simple étape d'identification est très compliquée. On se base surtout sur l'observation empirique et on tente toutes sortes de traitements."

Alors les conseilles médicaux varient énormément. A Orléans, un habitant consigne dans son journal les instructions relayées par la presse : "Se laver les mains entre les repas, s’abstenir de crudités, boire du thé léger préparé au moment du repas. Brossage de dents matin et soir, vaseline appliquée matin et soir à l’orifice des narines. Gargarisme deux à trois fois par jour avec de l’eau bouillie additionnée à de l’eau oxygénée. Éviter les réunions nombreuses qui sont sources de contagion. Entre cette prise de conscience tardive de la gravité du virus, le manque de connaissances scientifiques et l'absence de mesures généralisées pour l'enrayer, la grippe espagnole tue à tours de bras en Europe. En France, elle fait plus de 400 000 victimes, soit plus qu'une année de combats, dont 100 000 soldats. Dans la 9e région militaires, les historiens dénombrent 3800 décès, dont quelques centaines de militaires. Malgré son ampleur sans précédent, elle reste mal connue et peu étudiée, conséquence d'un véritable oubli collectif. Jusqu'à la pandémie suivante.

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