Marche des fiertés LGBT+ à Tours : "Les personnes trans subissent une pression énorme de l'État"

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Écrit par Thomas Hermans

En ce mois des fiertés, les personnes transgenres donnent de la voix pour plus d'égalité. Dans la loi évidemment, mais aussi et surtout au sein de la société et face à l'appareil d'État. Pour beaucoup, une transition peut relever de l'enfer administratif.

Si la France a de longue date érigé l’égalité en principe fondamental de la République, le compte n'y est pas lorsqu'il s'agit des droits des personnes LGBT+. Alors ces dernières vont défiler à nouveau ce samedi 18 juin. Le centre LGBTI de Touraine tient sa marche des fiertés en centre-ville de Tours, et sera accompagné de partenaires et soutiens au sein du village associatif. Avec un slogan : "Santé des LGBTQI+ : à quand l'égalité ?

La difficulté de prise en charge des personnes transgenres

On ne vous apprend rien en vous disant que le Centre-Val de Loire est un désert médical. À Tours peut-être moins qu'ailleurs dans la région, ce qui n'empêche pas une difficulté de prise en charge. Car "les attitudes discriminatoires et violentes à l’encontre des personnes LGBT persistent [...], avec des répercussions visibles sur la santé mentale, physique et sur leurs comportements de santé", note Santé Publique France dans un dossier de mai 2021 consacré aux discriminations en santé.

Une chape de plomb qui existe particulièrement pour les personnes transgenres, en quête d'une transition médicale. Car, pour se faire prescrire un traitement hormonal avec testostérone, "il faut passer par un gynécologue ou un endocrinologue pour une première ordonnance", explique Elena, co-présidente du centre LGBTI Touraine. Et quand un territoire manque de médecins, ce n'est pas forcément facile. 

La tournée des médecins

"Hormis une endocrinologue, on n'a pas de médecin qui intervient sur ces sujets-là" dans l'Orléanais, assure Christophe Desportes-Guilloux, secrétaire du GAGL 45, centre LGBT d'Orléans. L'association loirétaine vient en aide, entre autres, à des personnes trans souhaitant comprendre un peu mieux les démarches administratives et médicales à suivre. "Elles représentent la moitié des 900 personnes qu'on reçoit chaque année.

L'association redirige ainsi de nombreuses personnes vers Paris, Lille ou Lyon, notamment quand il s'agit de mineurs. "Mais il faut pouvoir y aller, et que la famille puisse accompagner, ça peut être compliqué", ajoute Christophe Desportes-Guilloux.

Et même pour les adultes, la tâche n'est pas des plus simples. La co-présidente de LGBTI Touraine est elle-même une femme trans, et, "pour parler d'expérience personnelle, j'ai dû faire la tournée des médecins de Tours pour commencer un traitement", raconte-t-elle. Pourtant, théoriquement, un généraliste peut prescrire un traitement hormonal "féminisant". 

Ils m'ont dit : "C'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne sais pas comment faire".

Elena, femme transgenre

Dépathologisation

Elena milite ainsi pour une meilleure formation des personnels médicaux, certains étant d'une "génération qui a appris que la transidentité était une maladie", d'autres n'ayant "simplement pas assez d'informations". Car, en France, la transidentité n'a été dépathologisée -n'est plus considérée comme une maladie- qu'en 2009, et l'OMS ne l'a retirée de sa liste des maladies mentales qu'en... 2019. 

Contrecoup de la dépathologisation, les démarches de remboursement médical se sont quelque peu compliquées. Traitements médicamenteux, examens et opérations peuvent être pris en charge par la sécu dans le cadre d'une affection de longue durée pour dysphorie de genre, c'est-à-dire le sentiment de détresse des personnes dont le sexe assigné à la naissance par l'État ne correspond pas à leur genre. 

L'assurance maladie "rembourse la plupart des frais", mais certains restent "un peu triés à la louche", affirme la co-présidente de LGBTI Touraine, chaque CPAM choisissant un peu comme elle l'entend ce qui est remboursable ou non. Tel soin peut être considéré comme étant la base, quand d'autres sont rangés dans la case soin esthétique. "Il y a une irrégularité des décisions des caisses d'assurance maladie selon les territoires", note Christophe Desportes-Guilloux, du GAGL45. Elena passe notamment par de l'épilation faciale au laser, mais se retrouve "à payer 70% du prix de la séance de ma poche". Car les mutuelles ne sont pas forcément plus efficaces."

Lors de la marche des fiertés d'Orléans, le 14 mai dernier, France 3 avait ainsi tendu le micro à un jeune homme trans, qui raconte sa mammectomie à 5 000 euros, dépassements d'honoraires inclus. "Tout ce qui est opérations, c'est assez compliqué", ajoutait-il. Alors forcément, "ce n'est pas accessible à tout le monde", en particulier dans le cas d'une chirurgie de confirmation.

La loi et les mœurs

Et reste la problématique de la "psychiatrisation" du parcours de transition. "La dépathologisation a eu lieu dans la loi, mais pas tellement dans les mœurs", estime Elena. 

Notamment lorsqu'une personne souhaite faire changer la mention de sexe de son état civil. Une démarche largement simplifiée depuis la loi de modernisation de la justice de 2016, mais qui nécessite encore pour les personnes trans de passer devant un juge qui validera ou non la demande. Et, selon la co-présidente de LGBTI Touraine, "la plupart des tribunaux demandent un suivi psychiatrique d'au moins deux ans" :

Déjà, pourquoi ? Et puis c'est invalidant : on peut être cisgenre et avoir un trouble psychiatrique, et on peut être transgenre et avoir un trouble psychiatrique. Même si la transidentité et le trouble sont deux sujets différenciés, pour la loi ce sera lié.

Elena, co-présidente LGBTI Touraine

Selon elle, l'avocat des personnes souhaitant la modification de l'état civil, "leur meilleur allié", les encourage quand même à suivre les demandes du tribunal. "Sinon, il le dit : il y a très peu de chance que ça passe."

Privilège cis

Une liste de critères existe dans la loi pour évaluer la pertinence d'une requête (présentation publique comme étant du "sexe revendiqué", reconnaissance par l'entourage, changement de prénom effectif). Pourtant, Johan Yager, lui-aussi co-président de LGBTI Touraine, décrit "une forme de flou artistique" sur le déroulé des procédures, qui peuvent se révéler humiliantes dans leur principe-même.

"Passer devant un juge pour dire : "Bonjour, je suis moi", à quelqu'un qui ne s'y connaît pas sur les questions de genres..., décrit Elena. S'il y a bien un sujet sur lequel on est expert, c'est nous-mêmes." L'association prône ainsi "l'autodétermination", militant pour une simplification des démarches. De paire avec une diminution de la violence symbolique imposée par l'État aux personnes trans, puisqu'elle ne reconnaît par défaut que le genre assigné à la naissance. "Notre genre, il n'y a que nous pour le connaître, alors que la loi dit que c'est l'État qui doit décider, et tu dois lui prouver, ajoute la co-présidente de l'asso. C'est injustifié, on ne le demande pas aux personnes cisgenres.

"L'autre" social

Face "à l'investissement, au temps personnel et à la charge mentale" nécessaires, elle-même n'a pas encore entrepris de faire modifier son état civil. Moins complexe, le changement de prénom ne demande, depuis 2016, qu'une présentation devant un officier de l'état civil. 

Mais tous n'ont pas les meilleures intentions du monde, et "chaque officier d'état civil va pouvoir faire sa petite popote", lance Johan Yager, de LGBTI Touraine. Certains vont par exemple "utiliser le genre de naissance volontairement", dans un but plus ou moins conscient d'humiliation. "Sortir, même involontairement, même sans le revendiquer, de la cisnormativité et de l'hétéronormativité, c'est devenir "l'autre" et en subir les conséquences", écrit Lexie, autrice de billets à propos de la transidentité sur le compte Instagram "Aggressively Trans". "L'autre" aussi aux yeux de la machine étatique.

Ainsi, parmi les cinq thèmes principaux autour desquels l'association tourangelle milite, se trouve la "demande d'un accès libre et gratuit au changement d'état civil pour les personnes transgenres". Parce que, si c'est le cas dans la loi, ce n'est pas le cas dans les faits, entre les frais d'avocat et les violences symboliques de l'appareil d'État. Une revendication qui trouve un écho fort, en ce mois de juin, déclaré mois des fiertés et célébré à travers le monde. 

Vocabulaire

Identité de genre : le genre à laquelle une personne appartient, qui n'est pas forcément le même que le genre assigné à la naissance. 

Transgenre : une personne dont l'identité de genre ne correspond pas au genre assigné à sa naissance.

Cisgenre : là, l'identité de genre correspond au genre assigné.

Cisnormativité : préjugé amenant à juger toute personne selon un regard et des normes cisgenres, amenant à une sous-représentation des personnes non-cisgenres.

Hétéronormativité : préjugé similaire, jugeant toute personne selon un regard et des normes hétérosexuelles.

Chirurgie de confirmation/de réattribution : opération chirurgicale visant à donner à une personne les attributs sexuels correspondant à son identité de genre.