ART. 60 ans du mouvement Fluxus à Blois : "Nous sommes des ratés qui avons réussi"

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Écrit par Thomas Hermans .

La Fondation du Doute, à Blois, fête ce samedi 24 septembre les 60 ans du mouvement Fluxus. Pas vraiment un style artistique, mais une manière contemporaine de penser l'art, révolutionnaire en son temps. Et qui a fait de Blois son centre mémoriel.

"Centre mondial du questionnement". Les familiers de la Fondation du Doute auront déjà lu quelque part dans le musée cette phrase, qui tente de caractériser ce que représente ce lieu unique. Un centre culturel ouvert en 2013 à Blois pour commémorer le demi-siècle du mouvement artistique Fluxus, plus intéressé par les questions qu'il pose que par les réponses à leur apporter.

Presque 10 ans plus tard, l'exposition permanente fait peau neuve, pour marquer, cette fois-ci, les 60 ans de Fluxus. Et, comme lors de sa création, le célèbre artiste Ben s'est rendu disponible (et c'est rare) pour venir faire un tour dans les galeries du bâtiment. Quasiment un autel à sa gloire, puisque "presque 75% des œuvres sont de lui", explique Alain Goulesque, le directeur.

Le chaînon manquant entre la vie et l'art

Car, si la Fondation du Doute est surtout connu pour son Mur des mots, kaléidoscope de mini-philosophies de Ben (Vautier, de son nom de famille peu usité), le lieu revient avant tout sur une histoire. Celle de Fluxus. "Pas réellement un mouvement artistique", mais plutôt "un état d'esprit, une façon de penser le monde, le lien entre la vie et l'art". 

Un état d'esprit né au début des années 60, guidé par des "grands penseurs" comme John Cage, amenés à se réunir, à créer ensemble, à "parler de la vie en tant qu'œuvre d'art", se souvient Ben. Pour cela, les membres du mouvement donnent des concerts peu conventionnels. Comme manger devant des spectateurs affamés. "Ils faisaient à peu près n'importe quoi sur scène, pour provoquer un choc chez les spectateurs, qui ne savaient d'ailleurs pas bien s'ils devaient rire ou pas", raconte Alain Goulesque.

Le maître des lieux dépeint l'époque avec passion, avec cette volonté de "mieux l'expliquer" aujourd'hui, à travers une exposition permanente renouvelée, des œuvres différentes exposées, et une nouvelle scénographie. La visite commence désormais par une galerie de portraits des artistes de Fluxus, en train de créer. "On expose d'emblée leur singularité." Car, tout autant que le musée fait se poser des questions insondables au visiteur, définir Fluxus simplement relève de la tâche insurmontable. "Je comprends que certains disent : "C'est n'importe quoi !" Comment des étudiants peuvent étudier ça ?", se demande Ben en parcourant les allées de l'exposition, qui lui est largement consacrée.

La radicalité de la vie quotidienne

Le mouvement est né dans les esprits d'artistes européens et américains, commençant par se faire un nom en Allemagne, et se développant à New York et à Nice. Il n'arrive à Blois qu'en 1995, après la commande à Ben du fameux Mur des mots par la ville (dirigée à l'époque par Jack Lang) et le ministère de la Culture (Jack Lang y était jusqu'en 1993). "Blois a assumé Fluxus, beaucoup plus que Paris", raconte Ben.

Le musée n'est devenu le centre mémoriel de Fluxus en France qu'en 2013, quand il prend le nom de Fondation du Doute. Il est en grande partie fourni par la collection personnelle de l'artiste. "Ici, on a l'esprit Fluxus, le MoMA de New York en est jaloux", se réjouit Ben. 

La Fondation du Doute est assurément un musée d'art contemporain. Et, comme voulu par le mouvement dès l'origine, les œuvres posent des questions sur l'art et la vie. La sensualité d'une voiture, lorsque qu'une armée de marteaux mécaniques frappent des portières décharnées. Les habitudes alimentaires, avec divers menus de petits déjeuners collés sur des toiles verticales. Ou la vie quotidienne des plus banales, avec ce que Ben voit comme l'œuvre "la plus radicale" du musée : une table, deux chaises, sans estrade, au milieu d'une pièce aux murs blancs. Une installation sortie du cerveau de George Brecht :

Je peux m'assoir sur cette chaise. C'est radical parce qu'il a réussi à transformer son œuvre en vie.

Ben

Fluxus, c'était ça. "Nous étions des ratés qui avons réussi", rit Ben. Réussi après avoir échouer aux beaux-arts, réussi à poser des questions sur l'art en tant qu'art. "Est-ce que tout est art ? Qu'est-ce que l'art ? À quoi sert l'art ?" Et ce n'est pas un hasard si, dans le musée, est régulièrement écrit : "Fluxus continue". "C'est parce qu'on a certainement pas réussi à répondre à ces questions, explique Ben. Moi-même, je n'ai pas les réponses."

Mouvement en voie de disparition

Mais Fluxus continue aussi, 60 ans après, parce qu'il "a beaucoup influencé l'art contemporain, et il continue d'inspirer les jeunes générations", assure Alain Goulesque, le directeur. Une nécessité de renouvellement, matérialisée trivialement par la peau neuve de l'exposition. Parce que les principaux membres du mouvement originel sont décédés. Restent notamment Yoko Ono, 89 ans, et Ben lui-même, 87 ans et "un début d'Alzheimer, du coup j'ai beaucoup de carnets", lance l'artiste. 

Ce qui ne l'empêche pas de rester créatif. Sa dernière lubie "depuis six mois" : le concept d'ego. "Je me suis toujours demandé pourquoi je voulais qu'on parle de moi." Il a trouvé là sa réponse, dans "l'ego infranchissable". Le sujet d'un petit bouquin qu'il a écrit, le peuplant de maximes plus ou moins philosophiques. Mais aussi le centre d'une exposition temporaire, dans le pavillon situé au centre de la cour intérieure du musée. "Je voulais mettre des chaises longues, et n'autoriser l'accès qu'aux naturistes, mais on me l'a refusé", sourit-il.

À la place : une grande table ronde façon Yalta ou Docteur Folamour, où les visiteurs peuvent s'imaginer dans la peau des grands de ce monde. "Si on était à leur place, on serait bien dans la merde", lance l'artiste. Incapables de se mettre d'accord ? Question d'ego, encore, selon lui. Mais l'idée est aussi "que les gens s'asseyent et questionnent Fluxus". Qui, après avoir questionné l'art, se retrouve lui-même sur le banc des accusés. Comme si la boucle était enfin bouclée, ou que le mouvement pouvait à tout moment reprendre du poil de la bête.

En France, Fluxus reste assez confidentiel en tant que mouvement, en tant que concept. Et ce malgré les cahiers de texte et autres trousses estampillées Ben qui fleurissent dans toutes les salles de cours à la rentrée des classes. L'art de Fluxus est bien entré dans la vie quotidienne, pour son propre malheur. La Fondation du Doute, seul musée de France consacré uniquement au mouvement, est ainsi bien moins vendu par les panneaux routiers qui jalonnent Blois que le célébrissime château, ou même que la voisine Maison de la magie. 

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