TEMOIGNAGES. Procès de la catastrophe de Brétigny-sur-Orge : les victimes racontent le chaos, l'attente et le traumatisme

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Écrit par Thomas Hermans avec Julie Postollec et AFP

Après cinq semaines de procès, les victimes de la catastrophe ferroviaire de 2013 et leurs familles ont enfin eu la parole. Un moment attendu pour faire ressurgir la vérité, sans pour autant effacer la douleur.

Enfin, la parole leur a été donnée. Ce mardi 31 mai, pendant la sixième semaine du procès de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge, les victimes et leurs proches ont témoigné devant le tribunal d'Evry. À la barre, sont racontées les scènes d'horreur et les conséquences toujours prégnantes sur leur vie, neuf ans après le déraillement qui a causé la mort de sept personnes, et en blessant 70 autres. 

Une quarantaine de rescapés, blessés, proches des sept victimes décédées ou représentants de syndicats ferroviaires vont déposer à la barre. En tout, 435 victimes ont été identifiées, dans le Loiret, le Berry, en Île-de-France ou encore dans le Limousin. Parmi elles, 184, dont neuf personnes morales, se sont portées parties civiles. Moins d'un quart ont décidé de témoigner. 

"Une étape importante et attendue"

"C'est le parcours du combattant pour les victimes", a regretté Jean-Luc Marissal, le vice-président de l'association des victimes de Brétigny. "Beaucoup de personnes ont abandonné car elles n'avaient pas de soutiens, elles n'avaient pas la force, et je les comprends", a-t-il ajouté.

Thierry Gomes, lui, est bien présent. Orléanais, président de l'association Entraide et défense des victimes de la catastrophe de Brétigny, il a perdu ses deux parents le 12 juillet 2013. Sur le quai, ils attendaient le train qui devaient leur permettre de rejoindre leur fils en gare des Aubrais. Au même moment, un Intercités Paris-Limoges, sans arrêt à Brétigny, déraille à cause d'une éclisse -sorte d'agrafe métallique reliant deux rails entre eux- bloquée dans un aiguillage. Les deux parents de Thierry Gomes sont fauchés sur le quai par un wagon.

Près de neuf ans après leur mort, l'Orléanais voit ce début des témoignages de victimes comme "une étape importante et attendue", qui devrait leur permettre de se "réapproprier le procès". Car, bien qu'ouvert depuis le 25 avril, le procès avait jusqu'à maintenant abordé des points très techniques. Le tribunal a ainsi essayé de comprendre si le Paris-Limoges a déraillé à cause d'un problème de maintenance du réseau ou en raison d'un défaut indécelable de l'acier. "Il y a eu peu d'empathie, d'accompagnement, les victimes se sont senties un peu délaissées", ajoute Thierry Gomes. 

"Pourquoi eux et pas nous ?"

Au total, 12 témoignages ont été délivrés devant le tribunal ce mardi, premier des cinq jours dédiés à l'audience des parties civiles. L'un des témoignages, celui de Dominique D., sexagénaire trop bouleversée pour venir elle-même, a été lu par Jean-Luc Marissal. Dans sa lettre, elle raconte "le bruit, le chaos, la montagne de ferraille" autour d'elle au moment du déraillement.

Encore marquée physiquement et psychologiquement, elle essaie de se reconstruire et "travaille depuis deux mois à rentrer dans la gare, aller sur les quais, sans train puis avec train", malgré les "fourmis dans les jambes" au moment de l'arrivée de la locomotive. Neuf ans après, elle s'interroge toujours : "Pourquoi eux et pas nous ?" en pensant aux morts.

Face à ces victimes, leurs voix nouées, leurs yeux embués, la présidente Cécile Louis-Loyant encourage, réconforte. "N'ayez pas peur des mots, on est là pour les entendre, c'est un moment important pour vous", leur a lancé la juge en début de journée, les invitant à "prendre (leur) temps, et à respirer" pour cette prise de parole. D'âges, parcours ou professions différents, la douzaine de parties civiles qui se sont exprimées mardi ont en commun un même traumatisme et une peur des trains qui persiste. 

Le traumatisme ne partira pas

Un des blessés, Philippe G., a expliqué voyager dorénavant très tôt pour dormir dans le wagon. Quand cela n'est pas possible, il prend des somnifères. "Mais je me réveille toujours en sursaut quand je passe à un aiguillage", a-t-il précisé. Quand il vient à Paris, il prend la voiture. "J'ai tout faux, je le sais", a-t-il reconnu, conscient des risques d'accident automobile. "Mais j'ai plus confiance en moi et en ma conduite qu'en la SNCF".

Nathalie M., enseignante, aurait dû prendre le train précédent. En retard, elle est finalement montée dans l'Intercités Paris-Limoges 3657, qui a quitté la gare d'Austerlitz à 16H53 avant de dérailler à 17H11 à Brétigny-sur-Orge, dans l'Essonne. "Je me suis dit :"C'est pas grave c'est les vacances, j'ai un billet échangeable, il n'y a pas mort d'homme"", a-t-elle expliqué, des trémolos dans la voix.

Quand elle se lève pour se rendre aux toilettes, elle sent "de grosses secousses". Elle se retrouve "ballottée, cognée". Très vite, "des gens sont venus pour nous aider à sortir, ils nous ont dit de ne pas regarder par terre". Elle appelle alors son compagnon et lui annonce que le train a déraillé. Ce dernier ne comprend pas immédiatement, pensant d'abord que c'est une métaphore. À ce jour, Nathalie M. ne reprend toujours pas le train. "Mais la voiture c'est pas toujours pratique, surtout sur Paris", sourit-elle.

Le cadre qui a réalisé la dernière tournée de surveillance, SNCF Réseau (ex-Réseau Ferré de France) et la SNCF sont jugés jusqu'au 17 juin pour "homicides involontaires" et "blessures involontaires".

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