Assises de Corse-du-Sud : l’histoire de Douglas Leca, tué par Julien Houillon en mars 2015 à Ajaccio

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Depuis le 25 janvier, la cour d’Assises de Corse-du-Sud juge Julien Houillon, accusé du meurtre de Douglas Leca en 2015 à Ajaccio. La victime, un sans domicile fixe, tout comme l’accusé, de 20 ans, était originaire du Brésil et adopté par une famille corse. Au troisième jour d’audience, ses proches l’ont raconté.

Diego Leca relève la manche de sa veste. Sur son avant-bras droit, est tatoué un dragon avec deux dates : 1994-2015. "Je l’ai fait pour mon frère Douglas. J’avais retrouvé le dessin dans son journal intime. Il voulait le faire, mais il n’a pas eu le temps, alors je l’ai fait moi quand j’ai eu 18 ans", explique à la barre le jeune homme de 25 ans.

Avec ses frères, Douglas et Antoine, et sa sœur, Janahina, il a été adopté au Brésil par la famille Leca. "Douglas avait 6 ans, il faisait la manche ou volait pour manger. Avec mon ex-mari, on ne sait pas grand-chose de leur vie là-bas, on a entendu que leurs parents leur donnaient de l’alcool pour les endormir. La mère était prostituée et le père drogué ", raconte Valérie, la mère adoptive. Lorsque le couple récupère les enfants, ils présentent des brûlures de cigarette. Trois d’entre eux sont dénutris. "Antoine, le plus jeune, faisait à peine 5 kilos à neuf mois", précise Valérie.

Enfant, Douglas est décrit comme "normal". "Quand il était chez moi, il pouvait être turbulent comme tous les enfants de son âge, mais il ne nous a jamais manqué de respect, explique Christelle, une amie d’enfance de Valérie. Je n’avais pas en face de moi quelqu’un de déséquilibré ou d’agressif."

Douglas n’aime pas spécialement l’école, à 16 ans, ses parents essayent de lui faire suivre un des études en apprentissage. "Nous l’avons envoyé en Corse, chez ses grands-parents. Une dispute a éclaté avec son grand-père et il a demandé à être placé en foyer. Il avait 17 ans, c’est à ce moment-là qu’on lui a diagnostiqué sa maladie", continue la mère de famille.

Schizophrénie

Cette maladie est "un trouble psychotique grave qui peut aller jusqu’à la schizophrénie", rappelle l’avocat général. Douglas commence à prendre des médicaments. "Il avait pris du poids, mais ça semblait le calmer. Il verbalisait beaucoup, il disait : ‘J’entends des voix’", précise Valérie qui ne voit son fils aîné qu’à de très rares occasions. "J’aurais peut-être dû essayer de le récupérer avec moi, mais je pensais qu’il fallait protéger les plus petits."

Rapidement, Douglas arrête son traitement, "il n’a pas assez de globules blancs." Le jeune homme se réfugie alors dans l’alcool, les médicaments et la drogue. "De nombreux témoignages disent qu’il d’abrutissait. Il y a une phrase qu’il aurait dite dont les témoins font état : ‘Ça me fait du bien de me faire du mal’", raconte l’avocat général, Geoffrey Makan. Valérie hoche la tête. "Je comprends. Il voulait échapper à ce qu’il avait dans la tête. On a essayé de l’aider pour ça, mais on n’a pas réussi."

Le lien entre le tout jeune adulte et ses parents adoptifs finit par se rompre. Douglas se marginalise. Lorsqu’il n’est pas à l’hôpital psychiatrique de Castelluccio, où il rencontre l’accusé, il est à la rue. "On était dans une des unités les plus dures. On ne comprenait pas ce qu’on faisait là. On était mélangé avec des enfants qui avaient tué leurs parents à coups de couteau, il y avait un jeune qui avait tué toute sa famille. C’était assez compliqué, livre Lucas, un proche de la victime. Je pense qu’en restant trop longtemps là-bas, si on n’a pas de pathologie, on ressort avec une pathologie."

Valérie voit une dernière fois Douglas en 2014. Il a 19 ans. "C’était apaisé. J’ai le sentiment qu’il voulait s’en sortir, mais avec ce qu’il avait dans la tête ... Je pense que personne ne veut terminer dans la rue. Il avait des projets, mais je ne sais plus lesquels. Je n’ai pas envie d’être là, mais pour sa mémoire, il le faut. Il n’avait pas à mourir comme ça, et surtout pas à cet âge-là."

« Protecteur », « positif » mais « hanté par son enfance »

Diego et Antoine se souviennent d’un frère "protecteur", "qui prenait pour nos conneries". "Une fois, quand on était gamins, on lançait des billes sur la fenêtre de la voisine pour l’embêter. On s’est fait choper, et il a tout de suite pris ma défense", sourit Antoine que son grand frère surnommait "petit frelon". Si Diego se rappelle de "quelques altercations", il les qualifie de "combats de coqs, pour voir qui était le plus fort". "Mon frère c’était pas du genre à déclencher une bagarre", continue-t-il.

Un trait de caractère que de nombreux témoins confirment. Lucas, son ami de Castelluccio, décrit un "jeune homme capable de s’emporter comme tout le monde, mais ce n’était pas quelqu’un qui allait se jeter sur une personne." Il continue : "Douglas était toujours souriant, il arrivait toujours à trouver les côtés positifs dans ce qu’il traversait. À l’hôpital, c’était agréable d’avoir quelqu’un comme ça à mes côtés dans un environnement comme celui-là."

Mais derrière ses sourires, Douglas continue à se battre avec son passé. Un passé qu’il n’évoquait jamais. "Il avait souvent des flash-back des violences qu’il avait subies au Brésil, il était hanté par son enfance", indique l’avocat général. Des faits confirmés par sa tante maternelle, Isabelle, composée partie civile. "Douglas était profondément marqué par son enfance. Au début, quand il mangeait, on avait l’impression qu’il se disait : ‘Aujourd’hui, j’ai à manger, mais demain, je ne sais pas’. J’ignore ce qu’il a vécu exactement, mais ça l’a marqué à vie."

Une vie qui s’est arrêtée le 27 mars 2015 près de la gare d’Ajaccio où Douglas Leca a reçu un coup de couteau en plein cœur. L’auteur des faits, Julien Houillon, comparaît devant la cour d’Assises de Corse-du-Sud jusqu’au 28 janvier. Vendredi, les audiences seront consacrées aux réquisitions et aux plaidoiries.