Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : Le droit d’avoir la flemme

Depuis la mi-mars, et l'instauration du confinement dans le pays, l'une de nos journalistes raconte ses journées. Ce vendredi, il est question de flemme, de plages et de déconfinement.

►Retrouvez le chapitre 50 :
   

Chapitre 51 : Le droit d’avoir la flemme


L’ombre d’un espoir venait à peine de pointer le bout de son nez que ma copine trop-trop-chouette m’envoyait la photo d’un étendoir à linge sur sa terrasse, accompagnée de ce commentaire : « j’ai déconfiné les serviettes ! ». Inutile de préciser qu’il ne s’agissait pas des serviettes de (salle de) bain… la plage, on en rêve tous !
 

Faire la crêpe ou piquer une tête

On s’est tellement conditionné à tourner la page de notre saison bronzage (je parle pour ceux qui n’ont pas de piscine) que l’idée d’une décision préfectorale - poussée par une demande des maires - pouvant nous offrir un ticket pour l’extase a fait frétiller une cohorte d’humains de ma connaissance.

Certains se sont même sentis pousser des écailles, fatigués de leur expérience de sardines en boîte (regroupés, en famille, dans leur appartement, depuis trop longtemps). J’en fais partie même si la version « collés-serrés » n’est pas la mienne, mais j’ai mon excuse : au questionnaire de Proust, quand on me demande, « si vous étiez une ville », je réponds, « l’Atlantide » !

Née sous le signe du poisson, j’ai une priorité, tout comme Nicolas qui s’est mis sous réserve : hier, il préférait ne pas y croire plutôt que trop espérer (mais j’ai quand même aperçu ses doigts de pieds palmés s’agiter un peu dans ses tatanes).
L’an passé à la même époque j’étais là, Facebook me l’a rappelé.
L’an passé à la même époque j’étais là, Facebook me l’a rappelé. © DR

Ma copine trop-trop chouette m’a dit, « j’ai vu qu’il y avait un gîte plutôt sympa entre Porto-Vecchio et Bonifacio ». J’avais presque oublié qu’on pouvait dépasser la deux-fois-deux-voies en sortie de ville. Je me suis même demandé si j’allais être capable de tenir un trajet long (rouler jusqu’à Porticcio ?) en reprise.

Aujourd’hui, en « achat de première nécessité », j’ai décidé d’aller faire l’essence ! Je vais essayer de rester concentrée durant l’opération parce que, peu de temps avant le confinement (et pour la première fois de ma vie, je précise), je me suis trompée de carburant avec les conséquences que vous imaginez (hein, Victor, Sylvie et Maxou que c’était drôle l’épisode du remorquage de nuit en rase campagne ?!). Là, j’aurais une bonne excuse en cas de raté : je ne sais plus ce que c’est que de passer à la pompe depuis plus de 50 jours. Vive le confinement ! (Non, là, je me suis peut-être un peu emportée).
   

Une envie de frustration

Profiter d’une Corse sans touristes (pour l’heure), c’est une bonne idée, non ? Là, j’entends tous ceux qui me rapportent avoir vu passer des bobs ou des bermuda-chaussettes-hautes dans leur proximité, grogner.

D’accord, je ne sais pas comment ils sont parvenus jusqu’à chez nous, à la nage peut-être (ils auraient pris un bain avant nous ???!!!), mais il n’empêche, ils ne sont pas légion, donc, les routes sont à nous la semaine prochaine… Zut, beaucoup reprennent le travail aussi ? On n’a plus le temps ? Les fériés de mai sont passés aussi ? Pas tous, Nicolas a vérifié, il reste l’Ascension le 21.

Vous sentez comme on a la bougeotte ? C’est bon signe, la flemme va pouvoir nous reprendre ! Durant ce confinement, j’ai bien senti que j’avais des envies dues à la frustration et uniquement. Par exemple, les jours de pluie, je ressentais ce petit chatouillement d’un besoin d’extérieur, alors que, d’ordinaire, la meilleure excuse pour ne rien faire c’est « j’ai pas envie, tu comprends, avec c’qui tombe », « non, il fait gris, je sors pas, il va pleuvoir ».

De la même manière, quand j’ai vu le « jardin d’enfant » privatif, installé pour mon filleul, sur terrain XXL, j’avais juste envie de monter faire des châteaux de (bac à) sable avec lui.

Dans les prochains jours, est-ce que l’idée de faire la route jusqu’à Tiuccia ne va pas avoir raison de ma motivation de déconfinée ? Combien on dit qu’ils allaient reprendre le sport façon « grands espaces » (poussez les murs et les montagnes que je m’y mette), et combien le feront vraiment ? Avant même le 11 mai, je revendique le droit d’avoir la flemme (de sortir), droit élémentaire dont j’étais (en partie) privée.

Je pense que, de la même manière, cette envie irraisonnée d’aller manger au restaurant ou de boire un verre en terrasse me poursuivra jusqu’au moment où on aura le droit de le faire. À ce moment-là, c’est certain, le « mouais, j’ai pas trop envie », me rattrapera, au grand dam de mes amis (pourtant habitués à mon espèce de repli chronique).

Il aura, en tout cas, fallu ce confinement pour me faire réaliser que je pouvais tenir un apéro tous les soirs. Un à l’alcool, je veux dire. Je me demande même si je ne vais pas en vouloir à Nicolas de m’avoir fait oublier le Coca Zéro.

Mon voisin ne me connaît pas au Coca Zéro. Mes copines buveuses de vin, si. Quand elles m’appellent, la demande est claire : « dis, tu viens te faire un apéro Coca Zéro ? ». Elles en rigolent. J’ai d’ailleurs un message à faire passer à mes copines : pourriez-vous rédiger chacune un mail (une déclaration sur l’honneur, j’entends) pour expliquer à Nicolas que je ne bois pas, je ne suis pas certaine qu’il soit en mesure de me croire. Qu’est-ce qu’on n’aura pas fait pour passer le temps durant ce confinement!
Fini votre copain qui vous nargue dans sa flemme version pyjama-piscine.
Fini votre copain qui vous nargue dans sa flemme version pyjama-piscine. © DR
 

La détermination bien placée

J’ai aussi fait – on fait ce genre de chose quand on a encore le temps - la liste des mots en « dé » qui dev(r)aient rimer avec déconfinement : désintoxication (pas qu’alimentaire), délestage (de kilos), débroussaillage (du maillot), découpage (de cheveux et pas qu’en 4), détartrage (ma dentiste a dû annuler mon rendez-vous la veille du confinement), détermination (on verra à quoi), dérèglement (essentiellement hormonal pour justifier les larmes d’après), décalage (horaire… il va falloir reprendre le rythme !), décapage (de cerveaux embrumés)… décompensation (là, on risque d’être mal).

Vous réalisez qu’à partir de la semaine prochaine, faire chauffer sa carte bleue dans un petit commerce de la ville va s’apparenter à un geste citoyen. Ceux qui pourront le faire, devront le faire. La phrase, « chéri, je vais faire du shopping », sera suivie, en retour, d’un « vas-y, je suis fière de toi ! ». Mais sans doute qu’il nous faudra aussi élargir nos efforts pour aider les associations qui luttent contre la précarité. Parce qu’elle va être grande pour beaucoup d’insulaires.

Hier soir, j’ai lu le papier d’Audrey (journaliste du web-Viastella). Il est consacré à cette association qui a élargi son champ d’action durant ce confinement. Sa vocation première était d’épauler les aidants de personnes en situation de handicap. Dès le 10 mars, sa présidente avait pris la décision d’assister les personnes vulnérables en instituant un système de portage de courses. Quelques jours plus tard, trois mots prononcés par un monsieur ont déterminé la suite de l’action. Un « j’ai faim » a tout changé. Je vous invite à lire le papier (le lien vient juste après).
 

Étaler notre flemme sur la plage ne suffira pas à faire oublier beaucoup de choses cette année. Certes, de mon côté, je ne rentrerai pas dans mon maillot à cause d’une malbouffe, mais une malbouffe choisie. Un « luxe » que d’autres n’auront pas. Je crois que j’ai d’ailleurs trouvé où placer le mot en « dé » sans affectation jusque-là. Si la « détermination » (le mot en question) n’est pas dans l’aide à autrui ces prochains mois, c’est qu’on n’aura rien compris. Non, la misère ne sera pas moins pénible au soleil.

Dans notre (nouvelle) vie de déconfinés, le désespoir des autres pourrait vite nous rattraper…


 
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