Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : les "petites mains" du quotidien

Depuis la mi-mars, et l'instauration du confinement dans le pays, l'une de nos journalistes raconte ses journées. Ce lundi, elle remercie tous nos héros du quotidien. 
Une de nos journalistes est confinée à Ajaccio depuis le 17 mars, elle nous raconte son quotidien.
Une de nos journalistes est confinée à Ajaccio depuis le 17 mars, elle nous raconte son quotidien. © Céline Lerouxel
Retrouvez le chapitre 39 : 
J’ai reçu un gentil mot d’une personne. J’en ai d’ailleurs reçu quelques uns, depuis le début de ce journal. Mais ce petit mot là, très gentil, m’a interpellée sur un terme. Cette personne explique, dans son message, qu’elle est réquisitionnée à l’hôpital mais s’empresse de préciser, « parmi les petites mains ».

J’ai eu le sentiment qu’elle se dégageait humblement de la « matière noble » que constitue les soignants. Pour être certaine, j’ai demandé à Nicolas de lire le message et de me dire ce que lui comprenait par « petites mains ». Il a répondu, « approvisionnement, logistique, dossiers administratifs, inventaire ? ». J’aurais pu rajouter, « cuisine, informatique » ou je ne sais quel personnel qui ne soit pas médical ou paramédical ?

Je ne crois pas qu’il y ait de « petites mains » en temps normal dans n’importe quel système ou entreprise. Je l’envisage encore moins dans cette période un peu particulière. Chacun, à son niveau, joue un rôle qui sert l’ensemble. Nous sommes les éléments d’un Tout - si cette période ne nous l’apprend pas, elle sera venue pour rien – qui fonctionne avec ses parties dans ce que chacune amène de spécifique.

  

Le respect essentiel…

L’autre jour, je me suis un peu fâchée. Et fendue d’un mot que j’ai affiché dans la cage d’escalier de mon immeuble. Dans les parties communes, c’est la surenchère : à qui laisse tomber des papiers ou des morceaux de plastique, à qui écrase son mégot de cigarette, à qui crache. Ce genre d’incivisme existe déjà en temps normal. J’ai donc demandé - par papier interposé - si ce qui est intolérable d’ordinaire, ne l’est pas d’avantage en plein Covid-19, dans les termes (un peu énervés) suivants : « vous aimeriez avoir à ramasser le kleenex, le papier ou la cigarette d’un voisin en temps normal ? Alors imaginez en plein coronavirus ! ». En précisant de « bien vouloir respecter le travail de la femme de ménage qui, ELLE, vient travailler en pleine épidémie pour que nous puissions évoluer dans un immeuble propre ». (Fin du coup de sang).

J’ai ouvert la porte, la semaine dernière, quand elle passait le frottoir dans l’escalier, notre femme de ménage. Je voulais lui proposer un café, lui demander si elle avait des besoins particuliers en cette période. Je ne connais pas cette dame. Je ne la croise que de temps en temps d’un bonjour, d’un sourire et d’un « vous allez bien ? », lorsque je sors de chez moi dans son temps hebdomadaire.

Une fois, seulement, je l’ai guettée. C’était après Noël, il y a deux ans. La veille de son passage, nous avions descendu le sapin de Noël et semé des épines sur toute la descente des quatre étages. Cela se passait un dimanche en soirée avancée, je voulais ramasser ce vert éparpillé, malheureusement, j’avais jeté mon balai quelques jours avant, suite à l’achat d’un aspirateur à main que je ne parvenais finalement pas à faire fonctionner ! (loi de Murphy, je vous dis). Il me restait l’aspirateur classique mais je n’avais pas de rallonge assez grande pour dépasser le palier. De toute façon, l’heure était trop tardive pour créer de l’animation dans l’immeuble ! Bref, j’ai donc attendu le passage de la femme de ménage le lendemain matin pour m’excuser.

Je lui ai tendu une enveloppe en compensation. Elle m’a dit en souriant, « de toute façon, je dois balayer ». Certes, mais mes parents se sont montrés intraitable sur cette notion d’éducation : on respecte le travail des autres. Cette « autre », cette femme de ménage, je l’ai vue la semaine dernière avec son masque en tissu (fourni par son employeur) qui glisse sur son visage et qu’elle remonte avec son gant. Je me dis qu’on doit faire attention à elle à notre petit niveau, nous qui restons confinés pour travailler (ou pas). Cette dame ne soigne pas, mais elle rend notre quotidien un peu plus sympa, surtout lorsqu’on voit les emplâtres accumulés dans la cage d’escalier d’un immeuble sans ascenseur sur une semaine. 


Le lien social…

Là, je viens de me mettre trente secondes au balcon. J’ai vu passer un autre « héros du quotidien ». Philippe, de la « petite surface » (je dis « mon épicerie », ce à quoi elle ressemblait plus avant qu’on la refasse) en bas de chez moi. Lui et ceux qui la font vivre, cette (très) petite surface, n’ont jamais arrêté de travailler. Et j’en suis bien heureuse, car, grâce à eux, j’évite les supermarchés.

Je vais généralement faire mes courses entre midi et deux quand il n’y a personne. Je peux surveiller l’affluence de mon étage avec vue panoramique sur la rue. Philippe, je le connais depuis très longtemps, mais encore plus en ce moment, il est une bouffée d’oxygène. La maccagna va bon train chaque fois que je le vois. J’attaque systématiquement son statut de « super-héros-du-quotidien », lui, revient irrémédiablement sur la couleur de mes jambes (d’un blanc fluorescent) ou me taquine sur mes écrits quand il a le temps de les lire.
 
Un "merci les gars" placé à côté des poubelles pour remercier les éboueurs.
Un "merci les gars" placé à côté des poubelles pour remercier les éboueurs. © Céline Lerouxel


Je comprends les veilles dames du quartier qui adorent s’attarder dans le commerce. Je les comprends d’autant plus maintenant que la distanciation sociale (cette expression affreuse) a noyé mon quotidien. Des soignants aux commerçants, en passant par les éboueurs, les femmes de ménages (coucou celle de mon immeuble), les « gratte-papiers », les travailleurs sociaux (coucou Karine !) et les plombiers (coucou Charly) toujours en activité, s’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer.

Non, en général, je ne dis pas « technicienne de surface », « personnel propreté », « personnel administratif » ou je ne sais quelle appellation politiquement correcte « nouvellement » créée, mais je respecte infiniment chaque profession pour ce qu’elle amène maintenant et tout le reste du temps dans la société. J’en connais aussi, de ces « petites mains », qui n’ont pas grand-chose mais qui font, actuellement, pour notre quotidien, au moins autant que les soignants. Par du service, de l’entre-aide, de l’écoute… et, ça, bénévolement.

 

Il n’y a donc pas de « petites mains » en ce moment. Il y des mains qui font. Celles d’une femme de ménage valent-elles moins que celles d’une journaliste? Je ne crois pas, loin de là. Alors, madame (mademoiselle ?), vous qui m’avez écrit, je ne retiendrais pas que vous êtes réquisitionnée à l’hôpital en « petite main », mais que vous travaillez, chaque jour, dans un milieu sous tension quand nous sommes confinés.

Que vos mains sont au moins aussi utiles que celles d’un médecin parce que, quelque soit votre métier, il est essentiel à la bonne marche d’une structure, en état d’urgence. Et je vous remercie de vous êtes servi, en « heure sup », de ces mains, pour m’écrire un petit mot qui m’a beaucoup touchée.

 
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