Ramasseurs de balles à Roland-Garros : "J’ai ramassé le match d'Alcaraz, le numéro un mondial. C’était génial."

Trois jeunes licenciés dans des clubs corses font partie des 280 ramasseurs de balles qui officient au tournoi de Roland-Garros, à Paris. Mercredi dernier, nous avons passé une journée avec eux sur les courts de la Porte d’Auteuil.

Soudain, une clameur s’élève au-dessus de Roland-Garros.

Il est 9h30. Les portes du complexe de la Porte d’Auteuil ne sont pas encore ouvertes au grand public. Quelque 280 ramasseurs de balles, tous habillés en short, jupe et polo, déferlent en trottinant et en chantant dans les allées entre les courts de tennis.

Parmi ces adolescents, trois sont licenciés dans des clubs insulaires.

"Chaque matin, lorsqu’on arrive à Roland, on chante toujours "le réveil du stade", c’est la chanson des ramasseurs de balles, souligne Paola Geronimi Gaffajoli. Ensuite, on nous indique notre court et notre équipe pour toute la journée puis on s’échauffe avant le match."

Âgée de 16 ans, la jeune Bastiaise participe à son premier Roland-Garros en tant que ramasseuse de balles.

"C’est très excitant de fouler la terre battue ici, lâche avec enthousiasme la pensionnaire de l’Open Tennis Club de Bastia, une structure créée par son grand-père. L’autre jour, j’ai ramassé le match d'Alcaraz, le numéro un mondial. C’était génial. J’ai aussi fait deux fois le court Suzanne-Lenglen. Il y avait une ambiance de folie. C’était Benoît Paire qui jouait. Quand on est en bas sur le terrain, il y a tout qui résonne, ça donne des frissons. C’était incroyable."

Incroyable. Le mot claque également comme un smash dans la bouche de Baptiste Ferrandi pour qualifier l’expérience vécue depuis le début des qualifications, le 22 mai dernier. Comme Paola, le garçon de 15 ans en classe de troisième à Sartène a lui aussi été sélectionné parmi une cinquantaine de jeunes Corses pour représenter l’île, et ainsi intégrer l'équipe des ramasseurs.

"L'an passé, avec Paola, nous étions tous les deux réservistes, indique le licencié du TC Alta Rocca, à Levie. Cette année, on a repassé les sélections, puis on a fait le stage et nous avons été cette fois retenus."

"Lors du stage, on nous apprend les gestes techniques afin de maîtriser le lancer de balle au joueur, avec le rebond afin que la balle arrive à hauteur de main et de raquette, précise Paola en mimant le mouvement. Il y a aussi le "roulé", c’est-à-dire la manière de faire circuler les balles entre les ramasseurs."

Concentration et exigence

Tous ces gestes appris en amont sont désormais reproduits chaque jour sur les courts de la Porte d'Auteuil par tous ces jeunes bénévoles âgés de 11 à 16 ans.

"On est deux équipes sur chaque terrain et il y a des rotations toutes les 30-40 minutes, détaille Baptiste, qui évolue davantage au fond du court, derrière les joueurs. On s’occupe également du changement de balles qui intervient tous les sept jeux. Quand il y a une pause, on tient également les parasols aux joueurs."

Côté organisation du tournoi du Grand Chelem, on a conscience de la difficulté globale de la tâche où il faut notamment savoir allier concentration et vivacité.

"C'est vrai que nous sommes assez exigeants avec les ramasseurs et qu’ils ont beaucoup de choses à penser sur le terrain, reconnaît Tiphaine Lauré, qui encadre les jeunes depuis 6 ans. Déjà, il faut être tout le temps concentré, il faut anticiper le score, ce qui va se passer à la fin du point. Ça leur demande pas mal de compréhension et d’attention. On leur fait 3-4 débriefings par jour. Ils connaissent par cœur ce qu'ils ont à faire. Ils sont très bien rodés. C’est également dur physiquement. On n’a pas mal de blessés en fin de tournoi. Les jeunes sont là toute la journée, de 9 heures à 20 heures, parfois 21 heures ou 22 heures."

Le tout sous une chaleur qui aura été écrasante pendant toute cette édition 2023 qui s'achève ce dimanche.

"Les jours où il fait très chaud, on essaie de faire de petites rotations, indique Tiphaine Lauré. Ils ont la casquette, les gourdes sur le terrain. Sur les grands courts, il y a souvent 3 équipes. Il y a aussi des équipes de l’après-midi qui viennent remplacer les autres sur des terrains où le match va finir plus tard."

"À la fin de la journée, on est vraiment vidé. On a juste envie de se poser et de relâcher", confirme Paola.

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Paola Geronimi Gaffajoli a officié sur le court Suzanne-Lenglen. ©DR

Autre élément à prendre en considération pour les ramasseurs : faire abstraction de la pression.

"Pour ma première fois, j'en avais énormément, mais c'était de la bonne pression", avoue Nolan Mathiot-Maire, qui a notamment officié sur le court central Philippe-Chatrier.

Si le jeune garçon de 13 ans vit en région parisienne - là où il a passé les épreuves de sélection -, il est cependant licencié au TC Calvi, en Balagne, où il se rend "à toutes les vacances scolaires".

"L’autre jour, reprend celui qui a une préférence pour le poste au filet, j’ai ramassé la nuit, pour une Night Session. Là aussi, il y avait un peu de stress, d’autant plus que je lançais les balles à Zverev, mon idole après Rafael Nadal. Une autre fois, sur le court 6, j’ai glissé sur un appui, je suis tombé et Sebastian Ofner m’a relevé. Tout le court m’a applaudi. Je pensais que le public s’en fichait d'un ramasseur mais, en fait, pas du tout. C’était incroyable."

Paola a quant à elle eu le privilège d’être choisie pour le protocole Wilson : "avant chaque match, sur les grands courts, un ramasseur arrive avec un sac à dos avec les balles Wilson dedans. On est présenté au public, avec son nom, son club. J’étais fière et trop contente."

Baptiste a lui ramassé deux fois sur le Simonne-Mathieu et ses 5000 places :

"Même si on est sur un grand court, je n’ai pas trop eu peur. J’ai surtout été impressionné par tous les souterrains et les passages qu’il y a sur tout le complexe. Même si j’étais déjà venu à Roland, ça, c’est vraiment impressionnant", confie-t-il en jetant un regard complice à sa mère, Laurence, venue de Sartène le matin même pour le voir. Nadia, la maman de Paola, est également présente Porte d’Auteuil depuis le début de ces Internationaux de France.

Pendant trois semaines, les jeunes sont entièrement pris en charge par les organisateurs du tournoi.

"Avec Paola, nous dormons à l’hôtel avec d’autres ramasseurs, explique Baptiste. Chaque matin, on vient à Roland tous ensemble. Nolan, lui, peut rentrer chez lui car il n'habite pas loin."

Roland-Garros oblige, les ramasseurs sont contraints de faire l’école buissonnière pendant trois semaines. En amont, les établissements scolaires concernés ont été prévenus par la direction du tournoi.

"Quand j’ai été sélectionnée, mes profs étaient tous très contents pour moi car ils savent que je suis une passionnée de tennis, glisse Paola, actuellement en Seconde au Lycée Jeanne d’Arc de Bastia. Après, je me débrouille pour rattraper les cours."

"Évaluer et catcher"

De l’avis des trois adolescents, l’ambiance est "très bonne" entre les ramasseurs dont certains viennent de l’étranger (Suisse, Belgique, Cameroun, Sénégal).

"Il y a un petit esprit de compétition mais sans plus, précise Baptiste. C’est surtout pour être sur les grands courts, pour la finale, mais on ne se voit pas comme des concurrents."

Chaque jour, les jeunes sont en effet évalués par leurs encadrants.

"Nous sommes obligés de les évaluer afin que les meilleurs officient sur les grands courts, explique Tiphaine Lauré. Ils sont notés selon plusieurs critères, notamment physiques et sur le travail d’équipe. On arrête les notes la veille des finales et ils sauront le matin même du match s'ils seront retenus. On prend aussi beaucoup en compte le comportement, mais c’est plus sous la forme d’un bonus-malus. On ne met pas de notes sur le comportement mais si un jeune se comporte mal, on mettra attention au comportement. À l’inverse, si on a un enfant super motivé ou super sympa, on mettra un + en comportement."

"Si on "catche" la balle, on gagne aussi des points bonus, complète Nolan. Quand on est au fond du court, derrière les joueurs, on peut essayer d’attraper la balle et de la bloquer. J’ai déjà "catché" à 198 km/h sur un service."

"Il ne faut pas prendre la balle sur le bout des doigts, sinon ça peut faire mal, prolonge Baptiste. En revanche, quand on la "catche" bien, ça permet de gagner du temps et que les joueurs restent concentrés sur leur match."

Chaque jour, les ramasseurs changent d’équipe et de court. Ils doivent aussi s’adapter aux joueurs et aux catégories.

"La première fois, avec les juniors, j’ai été un peu déstabilisé car ils n’ont pas l’habitude d’être ramassés, raconte Nolan. Ils ne savent pas vraiment comment on fonctionne. C’était un peu plus compliqué mais on arrive toujours à s’adapter."

De son côté, Baptiste a dû lancer à des joueurs de tennis handisport. "Au début, on leur posait les balles directement sur la raquette. Ensuite, on a fait des lancers en s’adaptant. Je pensais que ça aurait été plus compliqué à gérer mais ça s’est très bien passé."

Revenir l'an prochain ?

À l’aube de ce week-end de clôture, Paola, Baptiste et Nolan profitent des derniers jours du tournoi pour prendre le plus de plaisir possible. Sans trop se soucier de savoir s’ils seront susceptibles de faire partie des 36 ramasseurs sélectionnés pour les finales ce samedi (dames) et ce dimanche (hommes).

"C’est le rêve de chaque ramasseur, mais je ne pense pas que je serai retenu, estime Nolan. Il faut être honnête, j'ai vu des gens bien meilleurs que moi. Mais peut-être l'année prochaine, si je suis de nouveau sélectionné."

"Vu qu’on a déjà été retenu une fois, on n'a plus à repasser les épreuves de sélection l'an prochain."

Baptiste Ferrandi

En juin 2024, Nolan compte bien renouveler, "si possible", l’aventure Roland-Garros. "Toi aussi ?", lance-t-il à Baptiste, assis juste à côté de lui dans la salle de repos des ramasseurs. "Bien sûr !", répond le pensionnaire du TC Alta Rocca. Et d’expliquer : "vu qu’on a déjà été retenu une fois, on n'a plus à repasser les épreuves de sélection l'an prochain. Il faudra qu’on envoie une lettre de motivation pour pouvoir être ramasseur. On verra bien si on sera pris…"

Paola, elle, ne pourra plus faire partie de l’équipe car elle aura atteint l’âge limite des 16 ans révolus. Mais une chose est sûre : si elle avait pu, la jeune Bastiaise aurait elle aussi retenté "sans hésiter cette incroyable et merveilleuse expérience"

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