Francescu Artily : "une œuvre doit titiller, remuer le spectateur. Sinon elle ne sert à rien."

En cinq ans, en toute discrétion, Francescu Artily est devenu l'un des meilleurs documentaristes de Corse. Et ses films sont salués bien au-delà de l'île. Il se lance désormais dans la fiction, avec un très remarqué premier court-métrage, Pour que rien ne change. Portrait.

Francescu Artily longe les murs du Collège de France, rue des Ecoles, dans le 5ème arrondissement de Paris. Dans une poignée de minutes, son dernier court métrage, Pour que rien ne change, sera projeté au Grand Action. C'est dans ce cinéma incontournable du Quartier latin que se déroule la soirée de clôture du festival itinérant Les Nuits Med, où il a été primé. L'occasion, deux ans après le tournage, de retrouver toute l'équipe du film qu'il a écrit et réalisé. 

L'occasion, aussi, de revoir le film sur grand écran, même si, depuis quelques semaines, les occasions ne manquent pas. Pour que rien ne change sillonne les festivals de cinéma à travers le monde, de Lama à Mexico, en passant par Chicago, Londres, ou Alexandroupolis, où il a décroché les prix de meilleur réalisateur, et de meilleur acteur pour Nathan Willocks. 
En octobre, le court-métrage de Francescu Artily est projeté à Vienne, et au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice. 

Le réalisateur ajaccien est ravi de voir son film traverser les frontières. "Etre sélectionné dans ces festivals, pour moi, ça signifie que le dialogue est engagé avec d'autres cultures, qui ne reposent pas sur les mêmes schémas. Les films, ils sont faits pour ça. Pour voyager"

Une direction d'acteurs au cordeau

Le film pourrait se passer aillleurs en Méditerranée, mais les gestes, les regards, les inflexions de voix, tout respire la Corse dans le court-métrage Pour que rien ne change. "Les décors ressemblent beaucoup aux paysages de mon enfance, dans le village de mon père, Rosazia, où je passais mes vacances, l'été, reconnaît Francescu Artily. Et l'histoire vient aussi de là. De ces histoires qu'on se racontait, le soir, sur la place du village, pour passer le temps, avant les portables et les réseaux sociaux. Des histoires tragiques, des drames familiaux, qui s'étaient déroulées dans le canton, et dont on essayait d'imaginer les circonstances, pendant des heures..."

Ce n'est pas une vision caricaturale de la famille corse, c'est une vision inquiétante de la famille.

Pour que rien ne change raconte le retour de Marie dans la maison familiale, à l'écart de la ville, après une longue absence. Elle revient pour présenter son compagnon, dont elle attend un enfant. "Sa mère, son frère les attendent, et l'émotion des retrouvailles laisse progressivement la place à la rancœur, jusqu'au drame," résume le réalisateur, qui également signé le scénario.

Francescu Artily l'assure, il n'a pas voulu livrer une "vision caricaturale de la famille corse, mais une vision inquiétante de la famille, en soulignant l'influence toxique qu'elle peut avoir sur l'épanouissement de certains de ses membres, en les enfermant dans les non-dits et la culpabilité". 

Le film, fort d'une direction d'acteurs au cordeau, joue des silences avec brio. Et Francescu Artily, par la grâce d'une direction de la photographie de haute volée, sculpte les visages de ses comédiens, déjà douloureux des drames à venir.

"Ce que j'ai voulu montrer, c'est un monde figé", conclut le metteur en scène. 

D'Ajaccio à Guadalajara

Francescu Artily, lui, n'a jamais été prisonnier de rien. Le trentenaire a toujours laissé ses envies, et ses ambitions, dicter ses choix. Il est né à Ajaccio en 1985, et passe une partie de sa jeunesse sur l'île. Jusqu'à ce que sa mère se voit proposer un poste par l'Alliance Française de Guadalaraja. Francescu, âgé de 16 ans, décide de la suivre. Sans parler un seul mot d'Espagnol. Un saut dans l'inconnu qu'il ne regrette pas.

On a lancé un crowdfunding pour acheter le matériel.

Il a un coup de foudre pour le pays, la culture, et la langue. Après avoir passé son bac avec le CNED, il décide de rester faire ses études au Mexique alors que sa mère rentre en Europe. "Je voulais faire carrière dans les arts, l'audiovisuel. J'ai passé quatre ans à Guadalajara, où j'ai décroché une licence. Je ne voulais pas rentrer en France tout de suite, je voulais me lancer dans la réalisation, et les meilleures écoles étaient en Espagne. J'ai choisi l'ESCAC, à Barcelone, où j'ai eu mon master."

A la sortie de l'école, Francescu Artily met le cap sur Madrid. Il y sera scénariste durant deux ans. Avant de rentrer en Corse, où il va apprendre les rouages du métier de réalisateur, sur les plateaux, en devenant chef opérateur. "Et puis je me suis lancé", sourit le jeune homme. 

L'école du documentaire

En 2016, Francescu Artily va prendre les rênes de son premier film. Avec succès, même si les débuts sont compliqués. "Il faut faire ses preuves, c'est normal, personne ne nous connaît. Alors j'ai créé ma boite de production. C'était aussi un moyen d'avoir les mains libres". Les mains libres, ça signifie souvent des journées interminables. Sur ce premier documentaire, Entrez, on ferme, il assure tous les postes, avec Lea Pieri. 

"On a lancé un crowdfunding pour acheter le matériel, et on n'était pas payé, évidemment. Mais n'on avait pas le temps de monter des dossiers, d'attendre des subventions. On était dans l'urgence, les boutiques fermaient les unes après les autres". Le film, qui promène sa caméra dans les rues de Bastia, à la rencontre des commerces historiques de la vieille ville, est unanimement salué, et diffusé en avant-première au théâtre de Bastia. 

Entrez, on ferme - Teaser from Francescu Artily on Vimeo.

Entrez, on ferme est le premier d'une série de sept documentaires de haute volée, régulièrement récompensés. Qui emmèneront le jeune documentariste sur les traces des artistes afro-américains de Baltimore, avec Sandtown-Winchester, au côté de Mylène, la mère de Savannah, jeune femme morte sous les coups de son ex-compagnon, dans Savannah, mais également dans les bayous de Louisiane, dans Island Road, ou sur les terres d'un jeune nationaliste de retour en Corse après sa sortie de prison dans On m'a donné la terre.

Le format fiction et le format documentaire me fascinent autant l'un que l'autre.

Des films que, désormais, il réalise avec le soutien des boites de production, de ViaStella et de France 2. Mais, à l'en croire, le vrai combat est ailleurs : "mes choix artistiques ne correspondent pas toujours bien aux attentes de consommation du divertissement selon Amazon ou Netflix. Le combat à mener, c'est d'arriver à impliquer les spectateurs, les obliger à réfléchir, en dehors des modèles formatés. Ce que j'aime, c'est sonder la sphère sociale. Donner la parole aux personnes qui sont habituellement dans l'ombre. Une œuvre doit titiller, remuer le spectateur, c'est sa fonction. Sinon elle ne sert à rien. Elle peut parfois même le pousser à agir, plutôt que rester simple spectateur". 

La sortie de Pour que rien ne change, au sein d'une filmographie engagée socialement, loin de la fiction, peut surprendre, de prime abord. Mais Francescu Artily rappelle que son premier film, Entre-nous, réalisé à la sortie de son master à Barcelone, était une fiction. Et qu'il attendait juste l'occasion, et le bon projet.

Les courts avant le long

Pour lui, pas question de se glisser dans une case. "Les deux formats me fascinent autant l'un que l'autre. D'ailleurs à la fin de l'année, je présenterai mon nouveau documentaire, Corridors, qui se passe dans un centre de formation en Corse-du-sud. Tout en travaillant sur mon prochain court métrage de fiction, Hors-Saison, que j'espère tourner en début d'année prochaine." Et quand on lui demande si la suite, c'est un long-métrage, le réalisateur sourit. "Les courts-métrages, on les fait pour ça, non ?"

  

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