Portrait : Hubert Tempête, la macagna comme philosophie de vie

A près de 84 ans, le chansonnier bastiais continue de monter sur scène, et de faire rire toutes les générations de Corses. Sans jamais rien faire comme les autres. Nous l'avons rencontré.

"Ô Bouba, sois sage, hein, qu'on va faire l'interview..." On ne sait si le chihuahua qui court entre les jambes d'Hubert Tempête a hérité de son nom en hommage au rappeur vindicatif ou au petit ourson... Et à dire vrai, on trouve les deux hypothèses aussi improbables l'une que l'autre. 

"Va là-bas", lance Hubert avec une autorité toute relative, en désignant la cuisine au molosse de poche, qui n'en a rien à faire. "Chien perdu sans collier, celui-là...", souffle le chanteur en s'asseyant derrière la table du salon.

Enfant de Bastia

"Faire l'interview..." C'est une ambition qu'on a laissée à la rédaction, ce matin, en se rendant chez notre hôte, dans le quartier de Saint-Joseph. On n'interviewe pas Hubert Tempête. Tous ceux qui ont essayé le savent, c'est peine perdue. Vous posez une question, histoire de lancer la machine, et ensuite, vous vous calez dans votre chaise, et vous laissez la magie agir. 

Celui qui est né Hubert Barbaggio; dans le quartier du Puntettu, alors que l'Europe s'apprêtait à basculer dans le chaos de la Seconde guerre mondiale, aura bientôt 84 ans. "Dans deux mois", précise-t-il en souriant. Mais le feu qui l'anime depuis ses premiers pas sur les planches, à l'association de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, alors qu'il n'avait qu'une dizaine d'années, est toujours aussi intense. 

C'est eux qui m'ont réformé, alors que j'aurais pu leur gagner, la guerre, moi !

"J'ai commencé très tôt, je faisais du théâtre, à l'époque. Mais j'ai vite laissé tomber parce que mes copains étaient partis à l'armée, pour l'Algérie..." On suppose que le chansonnier qui, depuis 70 ans, tourne en dérision l'autorité, cultivant son image de jean-foutre, avait réussi à se faire réformer. On avait tort. 
"C'est eux qui m'ont réformé, alors que j'aurais pu leur gagner, la guerre, moi !" Hubert nous regarde, goguenard. "Je me suis présenté devant eux, et quand je me suis déshabillé, ils m'ont réformé de suite ! Tu sais pourquoi ? Je pesais 40 kilos !" 

Pitre

Le treillis remisé dans l'armoire, Hubert va se concentrer sur ce qu'il aime le plus au monde. La chanson. Mais pas n'importe laquelle : la chanson macagna. "J'ai toujours été un pitre. Tout petit, déjà, on m'appelait pour les mariages, et les gens se pissaient dessus ! A côté, je faisais un peu de poésie, mais j'avais l'impression que tout avait déjà été dit"

Au diable l'esprit de sérieux. Hubert va dédier toute sa vie à l'humour. Ses idoles, à l'époque, sont Fernand Raynaud ou les Compagnons de la chanson. Et les chanteurs populaires italiens, que sa mère, qui était née à Livourne, et qui était arrivée à Bastia à l'âge de 7 ans, lui avait fait découvrir. "Michel Sardou, Hallyday, j'ai jamais été très fan.".  

Le public a commencé à siffler. Je leur ai dit "vous allez entendre parler de moi !

Hubert Tempête, petit à petit, se produit dans les cabarets, tout en étant exerçant le métier de vitrier, depuis ses 14 ans. "Mais c'était local, à Bastia et autour". Pourtant, sa détermination ne faiblit pas.

Un jour, après avoir longuement hésité, il prend part à un concours de chant. "Il y avait 2 ou 3.000 personnes... J'ai commencé à chanter, et je m'étranglais, je n'y arrivais pas. Le public a commencé à siffler".

Hubert s'interrompt, un air gourmand sur le visage, comme s'il jubilait au souvenir de cette déroute scénique. "Evidemment, je leur ai répondu un peu mal ! Et j'ai ajouté : "vous allez entendre parler de moi !" Ce n'était pas de la prétention, hein... C'était juste la hargne d'aller sur scène". 

Hubert Tempête ne s'est pas trompé. Le public a fini par entendre parler de lui. Et de quelle manière. Ses chansons, qu'il chante inlassablement à travers l'île, dans les bars, dans les restaurants, dans les foires et les bals de village, vont, au cours des années 70, lui assurer une renommée bien supérieure à ce dont il avait pu rêver. 

Dire les choses, sans haine

Le chansonnier s'est assis sur son canapé, sous une affiche de son concert à Biguglia, en 2018. Un concert où le ban et l'arrière-ban de la chanson corse était venu lui rendre hommage, en reprenant ses chansons. 

On lui demande quelles sont les chansons sont à l'origine du décollage de sa carrière. Sans hésiter, il répond: Où vas-tu Bastia ?, ode à l'épopée européenne du Sporting, et A Meria. Une chanson qui tournait en dérision le supposé dilettantisme des employés de mairie. "Ca, ca a été le boum !". Un boum qui n'a pas été du goût de tout le monde, se souvient Hubert :

Près de deux décennies plus tard, dans les années 90, quand I Mantini, qu'il considère comme ses fils spirituels, reprennent a meria, ça fait grincer quelques dents du côté du rond-point Noguès. "Un syndicat, à la mairie, m'avait traité de poète de caniveau". Aujourd'hui encore, Hubert en garde un certain ressentiment. "Moi je dis toujours les choses gentiment, sans haine..."

Je me suis arrêté au certificat d'études, j'ai jamais lu un livre de ma vie.

Même si, à l'adolescence, il a renoncé a écrire de la poésie, Hubert Tempête n'en reste pas moins un poète, d'un genre à part. Au fil de ses chansons, il ne s'est pas contenté de mélanger le Corse et le Français, d'aligner les jeux de mots plus ou moins acrobatiques, entre Raymond Devos et les noctambules du Marché. Il a carrément inventé de nouvelles expressions. Et une grammaire... parfois hasardeuse. 

Le chansonnier en convient aisément. "Je fais tout le plus simplement possible. Comme ça me vient. Je me suis arrêté au certificat d'études, j'ai jamais lu un livre de ma vie, alors bon..."

On se rappelle alors de l'expression "chien perdu sans collier", qu'il avait utilisée plus tôt en parlant de son chihuahua, mais qui est également le titre d'un roman de Gilbert Cesbron. Hubert nous regarde avec un air sincèrement estomaqué : "ha bon, ça vient de là ? Je savais pas. J'ai dû l'entendre quelque part, et depuis, je le répète. C'est souvent comme ça". 

800 chansons

Hubert Tempête est un buvard. Un artiste qui, l'air de ne pas y toucher, voit tout, entend tout, et digère tout, pour nourrir les centaines de chansons qu'il écrit sur des musiques connues de tous. Des musiques qu'il s'approprie en prenant soin de prévenir les chanteurs d'origine. Et que ce soit Aznavour, Lama, Brel ou, tout le monde a donné son accord sans hésiter.  

Je n'ai jamais demandé un gala, une soirée, même quand j'avais faim.

Quand on lui dit, en plaisantant, qu'après presque 70 ans de carrière, il doit avoir amassé un sacré magot, Hubert écarte les bras, l'air faussement navré. "J'ai cotisé presque 40 ans, et j'ai même pas 700 euros de retraite. Et puis de toute façon, je suis pas économe, je me suis tout mangé !"

Tempête marque une pause, comme s'il cherchait à se rappeler toutes les manières dont il a pu dilapider ses cachets. Avant de reprendre, plus sérieusement : "je n'ai jamais demandé un gala, une soirée, même quand j'avais faim. J'attendais qu'on m'appelle, et je vivais au jour le jour. Je ne pouvais pas mélanger... Comment j'aurais pu chanter la misère, et être riche ? Je n'ai jamais voulu ça. Pourtant j'aurais pu, j'avais qu'à tout mettre à la banque. Mais si j'avais eu des millions, qui sait, on aurait pu me kidnapper et me tuer !"

Sa chanson préférée, d'ailleurs, reste Le 31 du jour de l'an, des années après l'avoir écrite. Une chanson touchante, loin des macagne habituelles :

Mille vies

Hubert a eu mille vies. Parfois dans la même journée. Vitrier, facteur, pizzaïolo, auteur, chanteur... Mais ce qui lui manque le plus, aujourd'hui encore, c'est le Ranch Mangano, ce cabaret qu'il a tenu pendant quelques années, dans les années 70. Il ne l'ouvrait que les vendredi et samedi soirs, s'occupait de la logistique et assurait le tour de chant. Le reste de la semaine, il faisait le facteur. Et allait jouer chez les autres. "Je m'en foutais de me lever tôt. Je dormais 4 heures, je me levais, je faisais ma tournée, après je rentrais, je faisais la sieste, et je partais chanter !"

Je suis descendu chez Tintin Pasqualini, on a rempli la voiture de bouteilles, je suis remonté au Ranch, et après, c'était parti !

Le Ranch Mangano, sur les hauteurs de Bastia, à Ville di Pietrabugno, a fermé depuis longtemps. Mais des décennies après, l'endroit reste l'un des lieux légendaires des nuits insulaires. "Pour l'ouverture, je me suis dit qu'il fallait que j'achète les liquides. J'avais 300 francs [45 euros - NDLR] de fond de caisse, je suis allé prendre une dizaine de bouteilles de champagne. Je pensais qu'il n'y aurait que des amis. Et à 10 heures du soir je n'avais plus rien, il y avait tout Bastia qui était monté, le SECB au grand complet ! Je suis descendu chez Tintin Pasqualini, on a rempli la voiture de bouteilles, je suis remonté au Ranch, et après, c'était parti !"
Comme à chaque fois, le succès semble tomber sur Hubert sans prévenir, et sans qu'il y soit préparé. Ce qui ne l'empêche pas de faire face. A sa manière. 

Indémodable

Quand il a renoncé au Ranch Mangano, Hubert est tombé dans une sorte de dépression. Il était déçu de tout, avait été mis à pied par la Poste, injustement, et envisageait même d'arrêter la chanson. Une fois de plus, l'amour de la scène, mais également son orgueil, vont le convaincre de continuer, comme il le raconte avec son style à nul autre pareil : 

Quarante ans plus tard, à 84 ans, Hubert Tempête est toujours sur les routes, une sorte de Keith Richards qui aurait carburé à la farine de châtaigne et au Visky, comme il le prononce immanquablement, plutôt qu'à l'héroïne.

Quelques heures plus tard, il va se mettre en route pour Volpajola, où il va donner un concert. 
Alors il prépare ses affaires, tout en réfléchissant aux chansons qu'il va jouer. Et tout en sachant très bien qu'il en jouera peut-être d'autres. "Les gens, ils me demandent des vieilles chansons, alors moi je les joue, évidemment, et puis évidemment je me trompe dans les paroles. Je connais toutes mes chansons, mais des fois, j'ai des trous, et je repars à zéro !"

Pas grave. Ca aussi, ça fait partie du charme d'Hubert Tempête.

Un homme qui n'en a toujours fait qu'à sa tête, un homme qui n'a jamais ressemblé à personne, un homme dont le phrasé rocailleux et l'accent à nul autre pareil sont familiers aux gens de son âge, et à leurs petits-enfants. Un homme qui n'a jamais écouté que ses envies, sans jamais céder a à aucune mode. Un homme qui plait aux natios, aux anti-natios, et à tous ceux qui sont entre les deux. Un homme qui n'est jamais monté sur scène que pour une chose : l'amour de la macagna. 

Le bois dont on fait les légendes...

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