Une après-midi avec les plongeurs de la citadelle

Ils font frémir leurs spectateurs et battre leur propre cœur à grande vitesse. De jeunes Bastiais âgés de 12 à 17 ans viennent sauter depuis les remparts de la Citadelle presque tous les jours. A défaut de les imiter, on est allés les voir pour comprendre ce qui les pousse à faire le grand saut.

Il ferme les yeux - inspire une dernière fois - les rouvre, prend son élan, court sur quelques mètres avant de s’élancer dans le vide et retomber 20 mètres plus bas dans les eaux claires de Bastia. Pour Hugo, 14 ans, c’est le tout 1er saut depuis la Pulverera : “La première fois que j’ai sauté d’un peu plus bas, ma tête ne voulait pas, ce sont mes pieds qui y sont allés”. 

Visibles depuis la plage de Ficaghjola, ils sont connus de tous : les acrobates de la Citadelle. Âgés de 12 à 17 ans, des adolescents, surtout des garçons, pour le plaisir ou l’adrénaline, sautent depuis les remparts de la Citadelle bastiaise. 

L’été de tous les dangers

Pour Karim, Mohamed et Hugo, c’est le premier été de sauts depuis les remparts, la redoutée A Culonna. Baskets aux pieds, cela fait des années qu’ils sautent plus bas et voient les plus grands sauter depuis le point culminant, di u rempà. Mohamed, 13 ans, hésite : “là, j’ai mal à la tête. Je viens de sauter. J’étais en l’air, je regardais au loin, j’ai trouvé que c’était long alors j’ai regardé en bas, j’ai fait un plat. J’ai même cassé mon appareil dentaire donc là, j’attends.

Même quand c’est pas prévu, je mets un short sous mon jean au cas où !

 

Au-delà des risques, un moment suspendu très apprécié par les jeunes. “Je ne sais même pas combien j’en ai fait. On vient ici presque tous les jours et parfois même quand c’est pas prévu, je mets un short sous mon jean au cas où, puis poursuit, Au début, on a commencé en bas, au ‘bas-berceau’, puis au ‘berceau’, puis au ‘bas-boule’ puis à la boule et puis maintenant les remparts, c’est le plus haut. Tout est parti d’un groupe (ndlr de discussions) sur Snapchat, on se disait aujourd’hui, on fait ce saut, demain l’autre et puis enfin les remparts !

Le plongeon, tout un Art

Une fois réunis là-haut, place au bal des négociations : qui sera le premier à faire le premier pas ? “On fait les chiffres ?”, propose Mohamed. Comme un pierre-feuille-ciseaux, chacun dessine un chiffre avec sa main, on additionne et celui sur lequel le nombre tombe doit y aller. C’est au tour de Karim, lui aussi 13 ans, qui semble le plus expérimenté des trois : “Cet été, j’ai peut-être fait 15 sauts depuis les remparts”. Malgré tout, l’hésitation dure encore 10 bonnes minutes - “c’est toujours comme ça avant un saut” - puis il se lance. 

Côté technique, chacun la sienne : en piqué, en tornade et le plus difficile, le saut de l’ange en plongeon. Personne de la bande présente ne l’a encore tenté : “Trop dangereux”, souffle l’un d’eux.

S’ils ont peur ? Certains disent qu’il y a déjà eu des morts : “On m’a dit qu’un gars s’était penché pour voir, que son pote avait voulu lui faire peur et qu’il était tombé”. Et Hugo de renchérir juste avant son 1er saut : “Si je me fais mal, c’était écrit”. Quand ce n’est pas pour crier à ceux qui sont en bas de leur laisser la place, ils invectivent leur public pour les enjoindre à les prendre en photo - ils aiment quand même être au centre de l’attention.

Une tradition bastiaise millénaire

A quelques mètres de là, boulevard Auguste Gaudin, le photographe Louis Amadori qui a mis la Corse en boîte se souvient : “J’étais à Toga [ndlr - dans les années 60] moi mais j’allais souvent monter les voir sauter. Il faut du courage et je n’ai jamais passé le pas. je les ai pris en photo à l’époque parce que ça fait aussi partie de notre mémoire.

Sauter depuis la Citadelle, nager, un rapport à la mer que les Bastiais préservent et perpétuent depuis toujours : “A l’époque, on se disait qu’on nageait jusqu’à voir l’enseigne de Luigi Benetti, rigole Jean-Baptiste Raffali dit Battì, Si on y arrivait, on savait nager.

Fondateur du Comité des Fêtes et de l’Animation du Patrimoine de Bastia, il se rappelle cette tradition et une légende : un habitant de la citadelle qui sautait tous les jours depuis les remparts. Avant de sauter, il avait l’habitude de dire : “La garde meurt si lempa di u rempà” en parodiant la fameuse citation “la garde meurt mais ne se rend pas”. Et poursuit : “Je me rappelle que les tout premiers plongeurs sautaient nus, oui oui, en tenue d’Adam”.

 

Vêtus de leur inséparable short de bain, les plongeurs d’aujourd’hui ne sont finalement pas si loin de ceux d’autrefois.

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