Collectif des médecins libéraux de Haute-Corse : "Macron rêve d'une médecine à deux vitesses, où il faut être riche pour voir un médecin"

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Docteur Cyrille Brunel, collectif des médecins libéraux 2B ©S.Bonifay

Une centaine de médecins libéraux du département s'est réunie en collectif, au mois de juin dernier. La profession, qui estime être pointée du doigt en permanence par le gouvernement, dénonce une dégradation préoccupante de l'offre de soin.

"C'est un collectif qui regroupe toutes les sensibilités, de la plus sociale à la plus libérale, précise le docteur Cyrille Brunel, son porte-parole. À travers son comportement, ses décisions, et son mépris à notre encontre, l'Etat a réussi à nous réunir. C'est un exploit qui en dit long"

Dans ce collectif des Médecins libéraux de Haute-Corse, créé en juin dernier, ils sont une centaine de praticiens, exerçant à Folelli, Calvi, Bastia, Furiani, San Nicolao, Ghisonaccia ou San-Martino-di-Lota. Parmi eux, une majorité de médecins généralistes. Mais également des ophtalmologues, des cardiologues, des allergologues, des médecins du sport, des radiologues, des gynécologues... 

Pour le collectif, l'accès à la santé ne cesse de se dégrader dans le pays. Et la situation ne peut que s'aggraver, avec la proposition de loi Valletoux, débattue à l'Assemblée nationale à la mi-juin. Mais il veut croire qu'il est toujours temps d'agir.

ENTRETIEN

Quel est le message qu'entend faire passer votre collectif ?
Nous souhaitons pouvoir continuer à prendre en charge correctement nos patients, et garantir l'accès aux soins.

Effectivement, on a l'impression qu'il n'a jamais été aussi difficile de voir un médecin. Que ce soit spécialiste, ou simplement son médecin traitant...
Ce n'est pas qu'une impression. C'est une réalité. Et une partie des patients nous en tient pour directement responsables. Ça se ressent de plus en plus au quotidien. Certains sont énervés, agressifs, parce qu'ils ne trouvent plus de médecin pour les soigner dans des délais raisonnables. Pourtant, à la fin du mois, une part de leur salaire est prélevée, qui doit leur garantir l'accès aux soins. Alors on peut les comprendre.

Contraindre les médecins à s'installer dans le rural, c'est une ineptie totale

Pour quelle raison le pays se trouve-t-il dans cette situation ? 
C'est une question complexe. En effet, on n'a jamais eu autant de médecins en France. Mais ce n'est qu'une statistique, qui oublie de prendre en compte l'extrême diversification de l'exercice au cours des dernières années. De nouveaux services sont apparus, comme l'hospitalisation à domicile, les administrations, l'expertise, et puis les services de rééducation gériatrique, cardiovasculaire, qui sont autant d'offres d'emploi les médecins...
Avant, quand vous sortiez de l'école, vous faisiez du libéral, direct. Aujourd'hui, près de 50 % des jeunes font un autre choix. C'est un véritable phénomène de désertification du libéral auquel on assiste.

Formaliser un système dégradé

L'Etat sembler décidé à proposer des solutions...
Comme quoi ? Contraindre les médecins à s'installer dans le rural ? C'est une ineptie totale.

Pourquoi ?
Si vous obligez un médecin à s'installer en libéral, eh bien, il ne s'installera pas en libéral. Conséquence, si on force un jeune qui veut s'installer à Bastia à aller à Calacuccia, on perd sur les deux tableaux. Il n'ira pas à Bastia, et il n'ira pas non plus à Calacuccia. Il fera le choix du salariat, ailleurs.

Pour vous, ces solutions sont vouées à l'échec ? 
Oui. Pour une raison très simple. Macron a une autre idée en tête.

Laquelle ?
Les CPTS. Encore un acronyme de l'Etat, qui en est si friand. CPTS, c'est Communauté Professionnelle Territoriale de Santé. Elle est censée couvrir tout un bassin de population, en termes de santé. De la sorte, en théorie, chaque médecin aurait un médecin traitant. Il en existe déjà une en Corse, en Balagne. C'est à cela qu'aspire le gouvernement. 

Quand vous avez peu de moyens, vous avez beau fédérer, nous avez toujours aussi peu de moyens

Ça résoudrait le problème de l'accès aux soins, non ? 
En surface, peut-être. Le problème, c'est ce qu'il y a à l'intérieur de la coquille. Où ils vont les trouver, les médecins qui manquent, pour travailler au sein des CPTS ? Leur idée, c'est que tous les médecins qui exercent dans la zone de compétence soient de facto rattachés à la CPTS. Tout en gardant leur statut libéral. Mais cela ne marchera pas !
Prenons le cas des médecins qui sont en cumul emploi-retraite. Cela représente plus de 10 % des praticiens au niveau national. Si vous leur imposez de rejoindre une CPTS, ils partiront à la retraite. Et les jeunes qui sortent de l'école, ils chercheront à faire autre chose ! Fédérer, c'est leur idée. Mais le problème, c'est que quand vous avez peu de moyens, vous avez beau fédérer, nous avez toujours aussi peu de moyens.

On parle de déléguer une partie des tâches aux infirmiers...
Attendons de voir quel patient acceptera d'être pris en charge par un paramédical, quand avant, il était pris en charge par un médecin. Aborder le problème de cette façon, c'est en quelque sorte formaliser un système dégradé.

Boucs émissaires

Vous accusez l'Etat de prendre des mauvaises décisions. Lui, de son côté, semble vous tenir pour responsable de la situation...
Les instances nationales nous jettent en pâture. Cette attitude est scandaleuse. Depuis quelques mois, on ne compte plus les propos méprisants à notre endroit. Le député Valletout, ancien président de la Fédération Hospitalière de France, auteur de la proposition de loi sur l'accès aux soins, a dit qu'on était individualistes et qu'on n'avait pas la notion de l'intérêt collectif ! Ils en appellent à une "responsabilisation des professionnels de santé"... On voudrait nous humilier qu'on ne s'y prendrait pas autrement. 

Quel est le but ? 
Il faut bien trouver des coupables. On aimerait bien un peu d'honnêteté de l'Etat. Qu'il dise, "OK, on a merdé". Et voilà à quoi on a droit ! Les médecins libéraux travaillent 50 semaines sur 52, et 55 heures par semaine en moyenne. On n'exige ça d'aucune autre profession. On assure 96 % des urgences médicales et 90 % des consultations. Notre profession déplore 2,6 fois plus de suicides que la population générale. Les politiques menées n'ont pas permis de maintenir le système à flot, et maintenant ils veulent nous tenir responsables du chaos.

En France, il y a une volonté d'étatiser la santé

À vous entendre, on peut presque parler d'un divorce entre les médecins libéraux et les instances nationales...
Mais on se demande si, du côté de l'Etat, tout n'est pas fait pour provoquer ce divorce ! Les dernières négociations conventionnelles, qui ont eu lieu de novembre à février, en sont la preuve. Normalement, ce sont des discussions, mais pas cette fois. On allait aux réunions, et la Sécurité Sociale faisait défiler des graphiques, et nous faisait comprendre que ça allait être comme ça, comme ça, et comme ça. Pour prendre ses décisions, Paris ne s'appuie pas sur nous, qui sommes en première ligne, mais sur des cabinets d'audit extérieurs.

Des consultations mieux rétribuées

Et vous, vous en avez, des solutions ? 
Évidemment. Pour faire simple, si on veut qu'il y ait plus de médecins libéraux, il faut nous rendre de nouveau attractifs. Et pour cela, il faut respecter l'exercice libéral, et améliorer nos conditions de travail. 

On est juste au-dessus des tarifs de l'Albanie

On va dire que votre combat, c'est juste pour gagner plus d'argent...
C'est stupide, de penser que c'est l'appât du gain qui nous motive. Aujourd'hui, on est à 25 euros pour une consultation de médecin généraliste. On nous promet 26,5 euros. C'est très peu ! La moindre des choses, c'est que nos consultations soient au niveau des tarifs européens, et pas juste au-dessus de celui de l'Albanie, comme c'est le cas actuellement. Alors oui, gagner plus d'argent, ça nous rendrait plus attractifs. Mais ça nous permettrait surtout de mieux travailler.

Comment ?
Des consultations mieux rémunérées, cela signifie plus de moyens. Et donc plus de patients soignés. Prenez un médecin qui exerce seul, comme c'est le cas pour nombre d'entre nous. Il pourrait grâce à cela salarier une secrétaire, et donc accueillir plus de gens, et surtout exercer plus longtemps, sans être épuisé. 
On ne mesure pas l'importance d'une secrétaire médicale. Elle ne fait pas que prendre les rendez-vous. Elle organise notre temps, elle fait un gros travail en amont de la consultation, elle scanne les documents, les examens, les ordonnances. Et le docteur a tout sur son ordinateur.

Il existe une aide financière pour aider à l'emploi d'assistants médicaux dans les cabinets médicaux, versée par l'Assurance maladie. Ça revient au même, non ?
En théorie, effectivement, ça reviendrait au même. Le problème, c'est que l'Etat voit la santé à travers un prisme technico-comptable.Tout passe par son logiciel, qui est purement technique. Et, sans surprise, la manière dont ces aides sont accordées laisse à désirer. J'en ai moi-même fait les frais. J'exerce dans le domaine de la médecine du sport. On réalise beaucoup de gestes techniques, des infiltrations... Si j'avais un assistant, ça irait beaucoup plus vite. J'ai donc fait ma demande, en bonne et due forme, à la Sécu. Qui y a opposé une fin de non-recevoir. 

Pourquoi ? 
On m'a répondu, après avoir examiné mon activité, que je voyais trop de personnes âgées. Une réponse ubuesque. En fait, ils s'en réfèrent uniquement à leurs maquettes, pour nous évaluer, s'appuyant sur des règles hors-sol.
Si vous voulez avoir une aide, n'espérez pas qu'ils examinent la question de manière pragmatique. Il faut avoir tant de patients de moins de 16 ans, tant de patients dans telle tranche d'âge, tant de patients dans une troisième tranche... C'est ridicule.

Vous avez renoncé ?
À bénéficier de ces aides ? Bien obligé. Mais pas à avoir un assistant. Pour pouvoir accueillir plus de monde, et pour faire face à une charge mentale quotidienne tolérable, j'ai baissé mon revenu, et j'ai salarié quelqu'un, sans aide. J'ai préféré ça à prendre le risque de laisser tomber, un jour prochain parce que je n'en pourrais plus.

Médecine à deux vitesses

Votre constat est accablant, et plutôt inquiétant pour l'avenir...
Ce qui se dessine, c'est une vraie médecine à deux vitesses. On n'a aucun doute là-dessus. Vous vous souvenez de la blague de Patrick Timsit ? "Aux Etat-Unis, vous arrivez à l'hôpital, vous avez de l'argent, vous êtes malade. Vous n'avez pas d'argent, vous n'êtes pas malade". C'est à ça que la France ne va pas tarder à ressembler. Ou plus précisément encore, à un système à anglaisese. C'est de cela que rêve Emmanuel Macron. Le système de santé anglais repose sur un principe similaire à celui qui est en train de se mettre en place en France. La sectorisation du soin. Si vous n'avez pas l'argent, il vous faut des mois pour avoir accès à un médecin.

C'est déjà le cas chez nous, non ?
Et ça va être de pire en pire, pour une raison très simple. La politique qui est menée en France contraint les médecins à faire de la merde, pour dire les choses crûment. En conséquence, la fuite vers le privé va s'intensifier. Et le privé, ne sera accessible qu'aux riches. En Angleterre, dans le Public, si vous voulez vous faire opérer d'une hanche, et poser une prothèse, il faut deux ans. Deux ans à vivre avec votre douleur...

Contre-pouvoir

Avec ce collectif, vous pensez pouvoir faire changer les choses ?
On est conscients qu'il y a très peu de chances. Mais on est prêts à se battre. On est à la croisée des chemins. L'accès aux soins ne sera plus jamais pareil si on ne fait pas quelque chose. Bien sûr, au niveau régional, on a peu de poids. C'est pourquoi nous avons voulu être une émanation de Médecins pour demain, qui réunit plus de 18.000 médecins à travers toute la France.

Et les syndicats ? 
On a un problème, dans notre profession. On vote très peu aux élections syndicales. Résultat, les syndicats sont peu représentatifs. Et pourtant, ce sont eux qui négocient avec la Caisse Nationale de l'Assurance Maladie. De surcroît, le système est pervers. Le syndicat qui signe les accords touche de l'argent, contrairement à celui qui ne signe pas. Et on parle de sommes qui peuvent monter jusqu'à un million d'euros. Les syndicats en ont besoin pour vivre.

On veut dire à l'Etat : ça fait longtemps que vous appliquez vos méthodes, sans succès. Alors il est temps de nous confier les rênes.

Médecins pour demain se veut une force d'opposition plus solide ?
C'est avant tout une sorte de poil à gratter. Avec 18.000 adhérents, on pèse bien plus qu'eux. Alors on va les prévenir que s'ils signent, on se mobilisera lors des prochaines élections syndicales et ils dégageront. C'est le genre de moyen de pression qu'ils comprennent.

Cela fera-t-il de vous pour autant des interlocuteurs de l'Etat ? 
On l'espère. On a proposé à l'ARS et à la CPAM de nous rencontrer le 20 septembre prochain. C'est une manière de montrer que le temps où on nous convoquait pour nous dicter la marche à suivre est derrière nous. Si on se rencontre, ce sera pour discuter. Pour l'heure, je n'ai eu aucune réponse... On verra bien à la rentrée, mais une chose est sûre, on est déterminés à dénoncer auprès de l'opinion publique ce qui est en train de se passer.