Entretien avec Christiane Taubira à l'occasion de sa venue en Corse

Christiane Taubira était l'invité du Corsica Prima. L'ancienne garde des Sceaux, marraine de la nouvelle édition de Cine Donne à Bastia, a répondu aux questions de Frédéric Danesi.

Pensez-vous que des initiatives telles que Cine Donne, qui se présente comme le festival du film de femmes, peut aider à libérer la parole des victimes ? 
Incontestablement, ce festival y contribue. D'abord, il y a la qualité de la programmation, très éclectique, et je dois avouer que ma présence en tant que marraine de cette édition a d'autant plus de sens que nous sommes dans une année où nous célébrons trois anniversaires : les dix ans de la généralisation du téléphone grave danger, les dix ans de la publication de la politique d'orientation de politique pénale contre les violences sexistes et sexuelles dans le couple, et enfin c'est le dixième anniversaire de la loi du 15 août 2014, qui a instauré la justice restaurative.

Vous avez été garde des Sceaux, entre 2012 et 2016, dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Que vous évoquent les récentes déclarations de Franck Elong Abé, qui affirme avoir été soudoyé pour assassiner Yvan Colonna ?
Je n'ai pas matière pour juger que ces déclarations sont crédibles ou qu'elles ne le sont pas. J'ai lu les déclarations de plusieurs élus, et j'ai observé qu'ils les faisaient avec beaucoup de prudence, et même de circonspection. J'ai également lu ce que disent les avocats de la partie civile. Je crois que c'est une affaire suffisamment lourde et suffisamment douloureuse pour ne pas venir y poser des paroles intempestives. Je pense que la justice, avec toute la diligence nécessaire, fera ce qu'il faut pour clarifier ces accusations et ces déclarations.

Quel regard portez-vous sur le processus d'autonomie en cours en Corse ?
Je comprends que c'est une étape déterminante. Je le note, en tout cas, à la satisfaction des élus qui ont été sur le pont du navire, pour négocier avec le gouvernement, d'être arrivés à la phase du principe même d'une écriture constitutionnelle, évidemment, l'on est dans un moment de césure, notamment en raison de la possibilité envisagée d'adapter les règles, les lois.

Selon vous, cette possibilité doit-elle s'envisager dans des domaines de compétences bien précis ?
Bien sûr, puisqu'en tant que garde des Sceaux, je suis soucieuse des politiques publiques, et les politiques publiques ne peuvent pas être efficaces si elles sont uniformes, et aveugles. Il faut qu'elles correspondent à des réalités précises, et la réalité de la Corse, insulaire, culturelle, historique, plaide pour que, effectivement, on puisse adapter des normes et des lois.

J'ai du mal à voir le scénario catastrophe de la dislocation de la France

Certains parlent d'un risque de contagion à d'autres régions...
Il y a toujours des personnes qui se font peur toutes seules. Et il y a toujours des personnes qui, philosophiquement, sont terriblement centralisatrices. Mais je pense que la beauté, la richesse de la France, c'est la diversité de ses paysages, de ses cultures, des langues. Et la force de l'unité de la France, grâce aux différentes lois de décentralisation notamment, c'est de permettre aux territoires de respirer. Si la contrainte est forte, si l'empêchement est permanent, évidemment on n’apporte pas sa part. Moi, je ne crois pas qu'il y ait matière à craindre, j'ai du mal à voir le scénario catastrophe de la dislocation de la France.

Une autre crainte, c'est la possibilité d'une emprise plus forte encore de la mafia en Corse en cas d'autonomie. Vous êtes à l'origine de la première circulaire pénale contre le crime organisé en Corse, en 2012. Eric Dupont-Moretti a présenté récemment une nouvelle circulaire qui souhaite lutter plus efficacement contre le blanchiment, saisir plus fortement les avoirs criminels, et aussi aller vers un statut de repenti. Pour vous c'est une évolution indispensable ?Le statut de repenti existe depuis plusieurs années, mais c'est un statut que j'ai pu mettre en œuvre grâce à un décret qui n'avait jamais été pris. J'ai une réticence philosophique, pour parler très franchement, sur le traitement des repentis. Mais il n'empêche qu'on voit bien que c'est un critère d'efficacité. La circulaire du garde des Sceaux en exercice reprend en fait l'essentiel de ma circulaire datant d'il y a quelques années, et ajoute quelques éléments. Mais quoi qu'il en soit, il faut être impitoyable dans la lutte contre la criminalité qui pourrit la vie des gens.

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