Bastia : interdit de vendre ses kebabs à emporter après minuit, un commerçant entame une grève de la faim

Depuis deux jours, Nabil Ourarhi, gérant de "l'Oasis", situé place du marché, est en grève de la faim pour protester contre un arrêté municipal qui l'empêche de vendre ses kebabs la nuit. La mairie justifie cette décision par de "multiples plaintes" de riverains pour nuisances sonores.

Nabil Ourarhi a entamé une grève de la faim pour protester contre un arrêté municipal qui nuit selon lui à son commerce.
Nabil Ourarhi a entamé une grève de la faim pour protester contre un arrêté municipal qui nuit selon lui à son commerce. © Axelle Bouschon / FTV

Campé devant la mairie de Bastia, sa pancarte nouée sur les grilles d'entrée, Nabil Ourarhi tient bon, malgré les plus de 25 degrés ambiants, ce jeudi 24 juin matin. Propriétaire du snack "l'Oasis", situé place du marché, il entame sa deuxième journée de grève de la faim, pour protester contre un arrêté municipal qui "l'empêche de travailler" de minuit à 6h du matin. 

L'arrêté, qui proscrit toute vente à emporter de nourriture au commerçant, s'applique depuis fin 2019. En cause, les nuisances sonores provoquées par le stationnement, et la venue des clients jusqu'à tard dans la nuit, qui trouble le calme du quartier et auraient même conduit à plusieurs interventions policières.

Mais après des périodes de confinement "très difficiles financièrement", Nabil Ourarhi s'imaginait, le couvre-feu terminé, pouvoir rouvrir "comme avant" son établissement. Des espoirs vite douchés. "À part la fête de la musique, où j'ai pu ouvrir plus tard, je suis obligé de fermer à minuit. Résultat, en terme de ventes, je ne fais presque rien.

Depuis près de dix ans qu'il a ouvert son commerce - réputé pour cuisiner "les meilleurs kebabs de la ville", selon plusieurs amateurs de sorties nocturnes - le patron de "l'Oasis" assure enregistrer le plus gros de son chiffre d'affaires aux petites heures du matin. "Je commence vraiment à gagner mon salaire à partir de 2h, jusqu'à 4 ou 5h du matin."

Victime "d'injustice et de discrimination"

Pour lui, pas de doute : la décision a été prise par le maire de Bastia, Pierre Savelli, afin de remporter le vote des habitants du quartier pour sa réélection, lors de la campagne du second tour des municipales en juin 2020. Mais au-delà d'une manoeuvre politique, Nabil Ourarhi dénonce surtout un traitement différencié par rapport aux autres établissements du quartier.

Les habitants de Bastia savent bien que [le bruit], sur la place du marché, c'est un problème général. Ce n'est pas en fermant l'Oasis que tout sera réglé.

Nabil Ourarhi, gérant de "l'Oasis"

"Il y en d'autres qui ouvrent la nuit et qui n'ont pas eu l'obligation de fermer. Le bruit, je l'ai toujours assumé. Mais il ne vient pas que de chez moi. Les habitants de Bastia savent bien que sur la place du marché, c'est un problème général. Ce n'est pas en fermant l'Oasis que tout sera réglé. C'est pour cela que je m'estime victime d'injustice et de discrimination."

Une pancarte installée par l'établissement "l'Oasis" pour tenter de limiter les nuisances sonores.
Une pancarte installée par l'établissement "l'Oasis" pour tenter de limiter les nuisances sonores. © FTV

"Le souci, ce n'est pas le commerce, c'est l'endroit"

Des accusations que la mairie de Bastia réfute catégoriquement : "il n'y a pas de discrimination". Selon Paul-André Giannecchini, directeur général adjoint au service citoyenneté et proximité. Le problème n'est pas tant le commerce de Nabil Ourarhi, que sa localisation.

"On sait très bien que c'est un établissement qui fonctionne la nuit, avec une clientèle jeune, parfois eméchée, en sortie de boîte de nuit par exemple, et ça, ce n'est pas un souci. Le souci, c'est qu'il est situé dans une ruelle très encaissée, ou cela résonne beaucoup, et où on trouve beaucoup de personnes âgées qui doivent supporter le bruit qui en découle jusqu'à 3,4h du matin, avec parfois des gens qui se battent avec les résidents."

Le fonctionnaire indique ainsi avoir reçu de nombreuses plaintes de riverains excédés. "On nous a même envoyé des vidéos où on voit les jeunes qui font la fête en bas, qui vomissent dans la rue aux petites heures de la nuit..." Les signalements se seraient même amplifiés au cours des trois dernières années. "Le maire est garant de la tranquillité publique, et c'est pour cela qu'il a choisi de prendre cet arrêté qui interdit la vente à emporter de minuit à 6h du matin. Arrêté qui a d'ailleurs été contesté par l'intéressé devant le tribunal administratif, qui a estimé qu'il était tout à fait légal."

L'arrêté municipal qui interdit au commerce la vente de nourriture à emporter entre minuit et six heures du matin.
L'arrêté municipal qui interdit au commerce la vente de nourriture à emporter entre minuit et six heures du matin. © DR

Délocalisation de l'établissement

Les services de la municipalité affirment avoir proposé, au cours des derniers mois, plusieurs entretiens à Nabil Ourarhi afin de "trouver une solution". "La ville est tout à fait prête à examiner avec lui des pistes, comme déplacer son commerce à un autre endroit qui s'écarte un peu de l'hypercentre, indique Paul-André Giannecchini. Nous avons les registres des locaux vacants, nous pouvons donc chercher avec lui un endroit passant mais moins bruyant pour les habitants. Il n'a pour l'heure pas donné suite à nos demandes."

Une main tendue sans grande valeur pour le gérant de l'Oasis. "Cela fait dix ans que je suis installé place du marché, que j'y ai toute ma clientèle, et aujourd'hui on me propose un local au niveau de l'hôpital, ce n'est pas sérieux."

Cela fait dix ans que je suis installé place du marché, que j'y ai toute ma clientèle, et aujourd'hui on me propose un local au niveau de l'hôpital, ce n'est pas sérieux.

Nabil Ourarhi, gérant de "l'Oasis"

D'autant plus que s'installer un nouveau fond de commerce demanderait un investissement financier que Nabil Ourarhi ne peut à ce jour pas se permettre. "On parle de 70.00 à 80.000 euros. Je n'en ai pas les moyens. Avec le confinement, je n'ai pas touché de salaire pendant un an et demi. J'ai 9.000 euros de dettes. Aujourd'hui, tout ce que je demande, c'est qu'on me laisse au moins encore un peu continuer à travailler normalement [et donc même de nuit - ndlr], pour que je puisse gagner assez pour m'installer correctement ailleurs."

Hier, mercredi 23 juin, Nabil Ourarhi a été reçu par le chef de cabinet du maire de Bastia, Louis Colombani. Un entretien qui n'a pour l'heure pas permis de trouver une issue favorable pour les deux parties. Le gérant entend donc continuer sa grève de la faim le temps qu'il faudra. En espérant que les clients qu'il nourrit depuis maintenant des années, une fois la nuit tombée, le soutiendront dans son combat.

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