Législatives 2022 : "Pourquoi j'irais voter ?" dans les quartiers Sud de Bastia, le profond désintérêt des habitants pour les élections

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Désabusés du monde politique, désintéressés voire même ignorants complètement la date de l'élection, les habitants des quartiers Sud de Bastia se sont peu mobilisés pour le premier tour des élections législatives : dans certains bureaux, la participation dépasse difficilement les 27%.

Assises sur les marches de l'entrée de sa résidence cité Aurore, à Bastia, Emmanuelle*, 23 ans, l'admet, un peu penaude : "J'avais oublié que c'était ce dimanche, les élections."

Comme 55,4 % des Corses, elle n'a pas voté au premier tour des législatives, le 12 juin. Dans les quartiers Sud de Bastia, où réside la jeune femme, ces chiffres étaient plus importants encore, atteignant plus de 72% d'abstention dans certains bureaux. Pour Emmanuelle, cet oubli n'est pas étonnant : éduquée, de son propre aveu, depuis son enfance au "tous pourris" par ses parents, la jeune femme se dit profondément désintéressée "de la politique, des politiques et de tout ce qui tourne autour".

D'ailleurs, rien ne sert de lui demander qui sont les candidats qualifiés dans sa circonscription : "Je n'en sais rien et je n'ai pas besoin de le savoir. Dans tous les cas, ça ne changera rien, ni pour moi, ni pour personne ici. Alors à quoi bon ?"

Le bal répétitif des candidats aux élections

Désabusés, Samir*, Zouhir* et leurs amis le sont aussi. Attablés un peu plus loin en terrasse d'un bar, à quelques pas de la maison des quartiers Sud, ce mardi matin, ces travailleurs dans le BTP profitent d'une pause pour siroter menthe à l'eau et jus de citron pressé à l'abri du soleil. Les élections législatives, ils les suivent de loin, sans aucune intention de s'y impliquer. "Pourquoi j'irais voter ? souffle Zouhir. Les seuls qui gagnent quelque chose de ces élections, ce sont les candidats, pas nous."

À côté de lui, Samir hoche la tête. Le trentenaire décrit le bal des candidats, à chaque période électorale, "subitement intéressés pour nous rencontrer. Ils viennent nous voir pendant leur campagne, ils discutent avec nous au café, et ils nous demandent : de quoi avez-vous besoin ? Mais ce dont on a besoin, ça fait 40 ans qu'ils nous le demandent, et 40 ans que rien n'a changé. Alors on ne leur dit plus rien."

"Moi quand ils viennent se poser à ma table au café, je me lève et je m'en vais", abonde Zouhir. "Ils ne s'intéressent jamais à nous, et là, ils viennent quand ça les arrange pour gagner des voix. Ils ne veulent pas vraiment améliorer notre quotidien, juste leur nombre d'électeurs."

Ce dont on a besoin, ça fait 40 ans qu'ils nous le demandent, et 40 ans que rien n'a changé. Alors on ne leur dit plus rien.

Ici, à Lupinu, les pistes d'amélioration de la vie de quartier sont pourtant nombreuses, estiment les deux amis. "Ce n'est que des bâtiments et du béton, on n'a rien, même pas un parc pour les enfants." Samir pointe du doigt deux jeunes enfants courant sur le bitume, quelques mètres plus loin. "Regardez-les eux, ils n'ont rien à faire là. Ce n'est pas fait pour eux. Moi, j'ai 3 enfants. Pour les emmener jouer, je suis obligé d'aller plus loin. Après, on entend dire que les gamins de Lupinu, ce sont des voyous, des racailles. Mais à force de grandir dans les cafés plutôt que dans les jeux, bien sûr qu'ils vont mal tourner."

"L'Etat et les politiques m'ont dégoûté"

Législatives, présidentielle, municipales... Scrutin national comme régional, Samir et Zouhir ne votent plus depuis de nombreuses années. "Quand j'étais jeune, j'ai voté un peu. Mais l'Etat et les politiques m'ont dégoûté", résume le premier. Un positionnement partagé par nombre de leurs proches. "Chez moi, c'est simple, personne ne vote, tranche Zouhir. On en a tous rien à faire de ces gens-là. C'est toujours la même histoire, tout se répète de crise en crise."

La famille de Samir ne s'est pas non plus déplacée pour voter, dimanche dernier "à part peut-être mes sœurs, je ne suis pas sûr. Chacun est libre de faire ce qu'il veut... Mais demandez à la majorité des gens ici, personne ne va voter."

Il prend exemple sur les divers clients présents, ce matin, au bar. "Elle, elle a 82 ans et une toute petite retraite. Si son fils ne l'aidait pas, elle ne s'en sortirait pas. Elle est comme nous, elle en marre de voter. Lui, poursuit-il en désignant un homme qui se déplace difficilement, aidé d'une canne, il a à peine 300 euros d'aide par mois. Qu'est-ce qui est fait pour eux depuis tout ce temps ?"

Chez moi, c'est simple, personne ne vote. On en a tous rien à faire de ces gens-là.

Les deux amis n'iront pas non plus voter au second tour. Aujourd'hui complètement "vaccinés" du monde politique, les candidats auraient bien du mal à les convaincre de cesser de bouder les urnes. "S'ils construisent des parcs ici, des installations pour les enfants dans le quartier, s'il y avait des changements pour eux de manière générale, ça pourrait me redonner envie de voter", glisse Samir. Zouhir, lui, est plus difficile en affaires : "pour 500.000 euros, je vais voter", lance-t-il dans un éclat de rire, avant de se lever.

Mensonges et brouille des lignes politiques

C'est la fin de la pause café, et le retour au boulot pour les deux travailleurs. Samir et Zouhir partent sur un conseil : "Interrogez José, c'est un spécialiste. Lui aussi, il pourra vous expliquer pourquoi il ne va pas voter." Assis sur une petite table, son café tout juste servi, José Bastiani, 70 ans, sourit en les saluant.

Auparavant boulanger-pâtissier, désormais à la tête "du PMU-bar de la cité", il assure n'avoir jamais voté. José Bastiani ne manque pourtant pas de conscience politique : "Je me suis présenté il y a longtemps face au maire, dans mon village, à Bisinchi. Ce n'est pas que cela ne m'intéresse pas, c'est qu'on ne fait plus confiance aux hommes qui sont dedans."

Lui en est convaincu, "tous autant qu'ils sont, ils mentent beaucoup et racontent tout et n'importe quoi. Avant, il y avait au moins des lignes politiques, la droite, la gauche et le centre, mais maintenant, ils mangent tous ensemble. Les ennemis d'un jour sont les amis du lendemain si ça peut leur assurer des places quelque part. Et moi, j'irais me battre pour des gens comme ça ? Non, je ne le ferai pas."

Ces élections législatives, "je m'y suis intéressé de loin, je n'ai même pas regardé les résultats du premier tour. Quand les candidats viennent ici - ça arrive de temps en temps - pour me toucher la main, je ne leur dis pas que je ne vote pas, je les écoute me parler. Ils font leur boulot comme je fais le mien, mais ça ne me convaincra pas d'aller voter. Je ne sais pas si un jour, quelque chose pourrait me motiver à le faire."

Bien loin d'être préoccupés par le nom de leur futur député, les clients en terrasse continuent de se désaltérer tranquillement. Campagne ou pas campagne électorale, de leur avis, les choses ne changeront pas dans tous les cas. Et avec l'arrivée de l'été, "on a mieux à faire le dimanche qu'aller voter".

*les prénoms ont été modifiés