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Si, en journée, dans les rues des villes insulaires, on peine parfois à se croire en confinement, il en va autrement à la nuit tombée, une fois passée l'heure du couvre-feu décrété par le gouvernement. Pour autant tout le monde n'est pas calfeutré chez soi. Les forces de l'ordre et les pompiers sont plus que jamais sur la brèche. Nous avons passé un soir à leur côté. 

"On nous demande de multiplier les contrôles"

-"Calmez-vous monsieur, ça ne prend que deux minutes...
- C'est deux minutes de trop ! Vous croyez que j'ai que ça à foutre ?" 


Le policier répond, d'un ton neutre, en se penchant vers la vitre du véhicule.
"Ca fait partie de notre travail, monsieur".

Le trentenaire, les traits tirés par la fatigue et la colère, jette son portable sur le siège passager, remet le contact de sa voiture et lance, en démarrant, "Ben moi ça fait pas partie de mon travail de me faire contrôler quand je rentre chez moi, putain de merde !" 

L'agent de police jette un regard à sa collègue, où se mêlent amusement et exaspération. "Il était en règle, en plus..."
Barrage de police à Lupinu / © Sébastien Bonifay
Barrage de police à Lupinu / © Sébastien Bonifay

Barrages et "contrôles dynamiques"

Il est 21h30, et le barrage de police est placé à un endroit stratégique. A la hauteur du rond-point qui fait face à la caserne des pompiers de Bastia, à Lupinu. Alors que le tunnel est fermé, tout le monde, pour rentrer ou sortir de la ville, doit passer par là. 

Ils sont une dizaine de policiers et de CRS qui, à tour de rôle, font signe aux voitures de se ranger sur le parking, armés de leur lampe-torche. Et la plupart du temps, les contrôles se passent dans une atmosphère moins électrique. L'immense majorité des automobilistes est même en règle.

Une tendance au respect des mesures gouvernementales constatée la nuit comme le jour, ainsi que nous le confirme Laetitia Prignot, directrice adjointe à la DDSP (Direction départementale de la sécurité publique). Les attestations sont remplies, les plages horaires et le rayon d'un kilomètre respectés. 
Ils sont plus d'une dizaine, tous les soirs de la semaine, à contrôler les allées et venues des Bastiaises et des Bastiais, passé 21 heures.  / © Sébastien Bonifay
Ils sont plus d'une dizaine, tous les soirs de la semaine, à contrôler les allées et venues des Bastiaises et des Bastiais, passé 21 heures. / © Sébastien Bonifay

"La population est assez réceptive. On nous demande de plus en plus de multiplier les contrôles, pour nous assurer que les gens portent le masque"

Tous les soirs, plusieurs dispositifs sont mis en place. Des points fixes routiers mais également des "contrôles dynamiques", avec des effectifs en tenue, mais également en civil, à travers la ville. 

Une patrouille de trois hommes en uniforme, et en voiture siglée, s'apprête à partir. Nous embarquons avec elle. 
Patrouilles d'agents en uniforme et en civil se multiplient la nuit tombée. On les appelle les "contrôles dynamiques" / © Sébastien Bonifay
Patrouilles d'agents en uniforme et en civil se multiplient la nuit tombée. On les appelle les "contrôles dynamiques" / © Sébastien Bonifay

Quand la ville dort

Ils ont pris leur service à 20h45, et décrocheront à 6h16 demain matin. Ce sont les 9h31 réglementaires des équipes de nuit. Cinq nuits sur sept la première semaine, trois nuits sur sept la deuxième. Et on recommence. 

Un rythme de vie compliqué, que les trois flics assurent avoir choisi. "Ca fait des années qu'on fait ça, on y est habitués. C'est ce qui nous plaît. Ceux qui n'aiment pas ça ne restent jamais longtemps. Ils sautent sur le premier poste de jour venu." On descend la rue du Colle, pour déboucher sur le Vieux port. Désert.

Même ambiance sur le quai des Martyrs. Du coin de l'œil, j'aperçois un couple d'une vingtaine d'années se hâter vers un portail, une boîte de Trivial Pursuit sous le bras. Nous engageons la conversation avec nos compagnons de route. A l'écoute, ils se gardent néanmoins de rentrer dans les détails du dispositif mis en place.

Pas pour dissimuler quoi que ce soit, mais parce que dans la police, il y a une chaîne de communication comme il y a une chaîne de commandement. Et que l'on préfère laisser parler les autres. 

Sur la place du Marché, deux promeneurs du soir, masqués. La voiture s'arrête à leur hauteur. Le plus jeune des deux glisse la main dans la poche de sa veste, et produit son attestation sur l'écran de son téléphone. L'autre, moins à l'aise, de toute évidence, avec les nouvelles technologies, a plus de mal à mettre la main sur le document. 

Les policiers, convaincus de sa bonne foi, lui indiquent comment faire pour la prendre en photo à l'avenir, et la retrouver facilement. 
Un contrôle d'attestations, sur le Marché de Bastia, en milieu de soirée / © Sébastien Bonifay
Un contrôle d'attestations, sur le Marché de Bastia, en milieu de soirée / © Sébastien Bonifay
"C'est pas toujours comme ça, raconte l'un des policiers quand il remonte en voiture. La nuit dernière, un gars s'est perdu en explications pendant deux heures sur ses horaires de boulot, puis sa copine à qui il avait rendu visite, puis l'attestation papier qu'il avait oubliée... Pas très crédible." 

Derrière les rideaux baissés

La patrouille s'apprête à repartir vers les quartiers Sud. Durant plusieurs heures, ils vont sillonner Bastia, pour contrôler les voitures, de plus en plus rares, qui seraient de sortie.

Mais aussi pour surveiller les ERP, les Etablissements Recevant du Public. et s'assurer qu'ils sont bien fermés, conformément aux mesures gouvernementales. Alors que, à en croire les rumeurs bastiaises, certains continuent de recevoir des clients derrière les rideaux de fer baissés. 

"Moi aussi, je sors en ville sans mon uniforme, reconnaît l'un des policiers qui nous accompagnent. Et j'ai entendu dire ça. Nous, on a encore jamais rien vu de tel. Mais on se doit d'être très vigilants, par respect pour toutes celles et tous ceux qui respectent les règles, et ont fermé comme convenu". 

Parfois, au cœur de la nuit, le quotidien d'une équipe de nuit, hors pandémie mondiale, vient se rappeler à leur bon souvenir... La veille, à 5 heures du matin, ils sont intervenus sur un accident de la route du côté de Saint-Joseph, entre un camion et une voiture.

"Parfois, quand on enchaîne les missions, on ne rentre pas une seule fois au commissariat avant 6h16", lance le conducteur avant de nous déposer devant la caserne des pompiers, avenue de la Libération. Et de passer la première, direction la Citadelle. 


[Le reportage a été réalisé jeudi 18 novembre, plusieurs jours avant le contrôle de police qui aurait dégénéré, à Bastia, dimanche 22 novembre - NDLR]
Bastia, en période de confinement, à des allures de décor de film noir / © Sébastien Bonifay
Bastia, en période de confinement, à des allures de décor de film noir / © Sébastien Bonifay

 

"Cette année, on battra le record de sorties en ambulance"

Le protocole est strict.
Depuis le confinement, nul n'a le droit de pénétrer dans la caserne, hormis les pompiers de garde. Nous avons obtenu que le SIS de Haute-Corse fasse une exception, et il est un peu plus de 22h30 lorsque nous arrivons sur les lieux, accueilli par quelques éclats de voix.  

Dans une grande salle éclairée par la lumière blafarde des néons, une poignée d'hommes en uniforme, à distance respectable l'un de l'autre, et équipés de masques. C'est une réunion de l'amicale des pompiers, qui se tient, bon gré mal gré, en dépit de l'épidémie. 

Le sujet du jour est d'importance. Les calendriers de fin d'année. Vu le climat actuel, difficile d'imaginer le traditionnel porte-à-porte. Et pourtant, il faut absolument trouver un moyen de les vendre, comme nous l'explique Anthony, adjudant-chef à Bastia. 

"L'amicale ne vit que de ça. On a réduit toutes les dépenses, mais il reste les cadeaux de Noël pour les enfants. Alors on réfléchit à des solutions. On se mettra peut-être à la sortie des hypermarchés..."
La caserne des pompiers de Lupinu, à Bastia / © Sébastien Bonifay
La caserne des pompiers de Lupinu, à Bastia / © Sébastien Bonifay
Anthony nous propose une visite rapide de la caserne, et tient à nous montrer la nouvelle salle de sport. Les bancs de musculation et les haltères sont impeccablement rangés. Et pour cause.
Personne n'a encore pu y toucher. Elle a été terminée peu avant le confinement, et est interdite d'accès pour raisons sanitaires. 

Une frustration, parmi tant d'autres, pour les pompiers, qui ont dû adapter leur quotidien à la pandémie de Covid19. Mais au moins, pas de cluster à la caserne.
"Les quelques cas positifs auxquels on a été confrontés dans l'effectif ont été contaminés chez eux, pas ici", précise l'adjudant-chef. "Dans le boulot, on est vraiment protégés". 

Un protocole éprouvant

Des protocoles stricts ont été établis, explique le capitaine Coque, qui nous attend au garage. "D'abord, il y a ce qu'on appelle le Socle d'intervention. Peu importe pour quoi on sort, les hommes doivent porter masque, et gants".

Et puis il y a l'équipement spécial, à bord de deux des ambulances. "Dès qu'il y a suspicion de contamination on se prépare ici, on enfile la combinaison, complète Anthony. Il faut s'y habituer et ce n'est pas facile. Ca nous fait drôle de ne pas partir tout de suite, alors qu'une victime a besoin de nous. Mais c'est nécessaire."

"Bien sûr, si on nous appelle pour un arrêt cardiaque, ou une chute de dix mètres, on part sur-le-champ. Sans enfiler l'équipement. C'est ce qu'on appelle le risque de mort majorant", précise le capitaine Coque.

"Du risque, il y en a toujours, et les hommes en sont conscients. Mais franchement, avec les protocoles mis en place, c'est aussi dangereux qu'une hépatite. Voire moins". 
Les ambulances des pompiers sont équipées de kits de protection contre le virus. / © Sébastien Bonifay
Les ambulances des pompiers sont équipées de kits de protection contre le virus. / © Sébastien Bonifay
Mais il y a un prix à payer. Le processus est long, et contraignant. 
"Il se passe très souvent une heure, au moins, entre le moment où on lâche la victime, et le moment où tout est fini" souligne le capitaine Coque. 

Le pompier qui a été en contact avec un cas positif, ou même un cas positif potentiel, doit monter se désinfecter à Furiani, au SIS. Sur place, une infirmière est là pour gérer la situation. Après la désinfection du pompier, on jette la combinaison. Il reste ensuite à désinfecter totalement le VSAB. 

Oubliés de la chaîne sanitaire

Comme les policiers, les pompiers doivent gérer toutes les interventions habituelles, en plus du Covid. Et si, ce soir, toutes les ambulances sont là, preuve que l'activité s'est un peu calmée avec le reconfinement, qu'on ne s'y trompe pas. "Cette année, on battra le record de sorties en ambulances", selon Anthony. 

Au standard, les deux pompiers de garde tentent de passer le temps, comme ils peuvent, entre deux interventions. Alors que la plupart des activités habituelles sont proscrites, en raison de l'épidémie.  / © Sébastien Bonifay
Au standard, les deux pompiers de garde tentent de passer le temps, comme ils peuvent, entre deux interventions. Alors que la plupart des activités habituelles sont proscrites, en raison de l'épidémie. / © Sébastien Bonifay
Mais le surcroît de travail, ce n'est pas l'unique raison de la lassitude que les pompiers peuvent parfois ressentir. 

"Ils sont confrontés aux mêmes contraintes que tout le monde, et cette privation de liberté leur pèse. Leur énergie est pompée par les efforts qu'ils font, au-dehors, au quotidien, pour respecter toutes les règles. Ils n'arrivent pas à 100 %, et on le ressent au travail", selon le capitaine Coque. 

Et puis, à demi-mot, on comprend que la frustration vient aussi du fait qu'ils sont souvent oubliés, dans la chaîne sanitaire, par rapport aux hospitaliers, lors des hommages et des remerciements, alors qu'ils sont en première ligne régulièrement...

Mais si, ici comme ailleurs, on sent de la lassitude, et l'envie de voir le bout du tunnel, les pompiers continuent de répondre présent. Et sont, bon gré mal gré, chaque jour au minimum 21, sur place, prêts à répondre à la moindre alerte. 
Les pompiers, devant les urgences de l'hôpital de Bastia, après avoir déposé un patient / © Sébastien Bonifay
Les pompiers, devant les urgences de l'hôpital de Bastia, après avoir déposé un patient / © Sébastien Bonifay