Tags nationalistes à Bastia : six mois de prison avec sursis requis à l'encontre des trois prévenus

Trois militants indépendantistes ont comparu ce mardi pour des tags réalisés dans la nuit du 8 au 9 avril sur plusieurs bâtiments publics et privés de Bastia, parmi lesquels la mairie, la banque de France et des établissements bancaires. Des dégradations d'une grande ampleur selon le ministère public, et un dossier incomplet selon la défense.

Des dégradations "aggravées", et lors de l'enquête comme à l'audience, des prévenus adoptant un mutisme presque enfantin, selon le procureur de la République de Bastia.

Ilyess Casta-Toularhmine, 22 ans et Lisandru Costantini, 19 ans, et Paul-André Geronimi, 29 ans, comparaissaient ce mardi 21 mai devant le tribunal correctionnel de Bastia pour des "dégradations ou détériorations du bien d’autrui". Des faits aggravés par deux circonstances, à savoir commis en bande et avec un moyen visant à dissimuler en tout ou pour partie leur visage.

L'affaire remonte à la nuit du 8 au 9 avril dernier, rappelle le président. Il est aux environs de 23h45, quand les services de police sont contactés concernant des individus qui auraient réalisé des tags et inscriptions sur plusieurs établissements privés et publics de la ville, parmi lesquels la mairie de Bastia, la Banque de France, et plusieurs établissements bancaires en centre-ville.

Cinq minutes plus tard, les forces de l’ordre constatent deux personnes vêtues de tenues foncées et dissimulant leurs visages rue Campinchi. L’un réussi à s’enfuir, l’autre est interpellé : il s’agit de Paul-André Geronimi, qui détient alors sur lui des gants bleus et des bombes aérosols de couleur noire.

Quelques minutes plus tard, une autre équipe de police interpelle deux individus "dont l’apparence ressemble à ce qu’on leur a indiqué", c’est-à-dire vêtus de foncé et capuchés, au niveau de la place Saint-Nicolas. Le premier, Lisandru Costantini, possède deux bombes, l’une de couleur noire et l’autre rouge. Le deuxième, Ilyess Casta-Toularhmine, jette, selon le rapport des policiers, une bombe de peinture dans leur direction avant d’être arrêté quelques mètres plus loin.

Les trois jeunes hommes sont placés en garde à vue. Deux d’entre eux, Lisandru Costantini et Ilyess Casta-Toularhime, refuse de se soumettre à un prélèvement biologique. Il est fait état pour le troisième, Paul-André Geronimi, de la possession sur sa personne d’un couteau, qu’il justifie comme un outil de travail.

L’enquête progresse rapidement, avec la saisie et le placement sous scellé, notamment, des bandes de vidéosurveillance de la Banque de France. Sur ces images, résume le président, on aperçoit ainsi en l’espace de quatre minutes – de 23h27 à 23h31, soit moins de vingt minutes avant l’interpellation des trois jeunes hommes -, quatre individus vêtus entièrement de noir et aux visages dissimulés "bouger" autour des locaux, avant de repartir en direction de la place Saint-Nicolas.

Interrogés sur ces points, les trois prévenus se sont abstenus de faire la moindre déclaration, reconnaissant uniquement avoir été interpellés ce soir-là, mais sans vouloir apporter de détails supplémentaires. "Je ne me sens pas concerné par les faits", assure Paul-André Geronimi. "Je ne suis pas concerné par les faits", glisse de son côté Ilyess Casta-Toularhime.

"On parle de liberté d'expression, mais face à votre juridiction, on se présente sans commentaires"

Un silence qui interpelle le procureur de la République, Jean-Philippe Navarre. Dans un pays "où il y a une liberté d'expression, où toutes les opinions peuvent se manifester" notamment par le biais des médias ou des réseaux sociaux, souligne-t-il, mais où se produisent malgré tout "des dégradations de biens privés comme publics", il est "toujours étonnant de voir qu'une fois devant votre juridiction", note-t-il en s'adressant au président et aux assesseurs, "qu'on n'use pas du verbe". 

"Aucun, à cette audience, n'a fait usage de leur droit de s'exprimer", insiste le représentant du ministère public. "On parle de liberté d'expression, mais face à votre juridiction, on se présente sans commentaires, sans vouloir donner d'explications."

Jean-Philippe Navarre revient également sur un communiqué, diffusé au lendemain des interpellations par l'Associu Sulidarità. Désignant les trois jeunes hommes comme "la jeunesse" du parti indépendantiste Nazione et de Sulidarità, l'association de défense des prisonniers dits politiques corses dénonçait une opération effectuée dans des conditions "d'extrême violence qui ont engendré une hospitalisation et plusieurs séquelles". 

Un discours politique inexact, tranche le procureur de la République, rapports médicaux à l'appui. Ilyess Casta-Toularhime et Paul-André Geronimi, qui ont tous les deux fait valoir une interpellation violente lors de lors auditions, se sont vus délivrés par l'unité médico-judiciaire "au mieux un jour d'ITT". "Les trois certificats médicaux viennent attester de ce qui résulte des déclarations" des prévenus face aux enquêteurs, reprend le procureur, qui parle dans ce cadre d'interpellations "somme toute normales, compréhensibles, avec un usage de la violence proportionné."

Vous avez donc à ce stade trois individus masqués, en noir, armés et équipés, et face à cela, vous avez cette réponse d'enfant devant les services de police : "Je n'ai rien à dire".

"On viendra vous dire, peut-être, que c'est une action militante, qu'il faut que jeunesse se fasse, poursuit Jean-Philippe Navarre. La réalité, c'est qu'au cours de cette soirée, une longue liste de dégradations a été commise sur des bâtiments publics et privés, avec pour certains plusieurs milliers d'euros de réparations engagés."

Les jeunes hommes, lors de leur interpellation, portaient une tenue similaire à celle qui avait été décrite lors que l'appel alertant les services de l'ordre sur les faits. "Vous avez donc à ce stade trois individus masqués, en noir, armés et équipés, et face à cela, vous avez cette réponse d'enfant devant les services de police : "Je n'ai rien à dire". C'est comme quand vous grondez un gamin et qu'il vient bouder. Et devant votre tribunal correctionnel, à peine mieux, pas de commentaires."

Dans ce cadre, et au vu de "l'ampleur" des dégâts recensés, le représentant du ministère public requiert pour les trois hommes six mois de prison avec sursis, assortis de 100h de travaux d'intérêt général. Enfin, une amende de 500 euros, pour le port d'une arme blanche dans le cadre de Paul-André Geronomi, et pour refus de se soumettre à un prélèvement biologique pour les deux autres prévenus.

Un dossier "incomplet" selon la défense

Une peine disproportionnée pour les avocats de la défense, qui pointent tous une absence d'éléments déterminants de la culpabilité de leurs clients. Conseil de Lisandru Costantini, Me Lia Simoni questionne : "Est-ce-que vous pensez que Monsieur le procureur a fait la démonstration qu'on peut reprocher tel ou tel tag à Monsieur Costantini ou aux autres ?"

Selon l'avocate, aucun des trois jeunes hommes n'est formellement identifiable à partir des descriptions faites des tagueurs ce soir-là. "La seule description faite des vêtements ne correspond pas à l'accoutrement dans lequel ils sont interpellés. Et selon moi, une veste et une capuche noire, c'est le look de la plupart des personnes de leur âge."

"On vous demande aujourd'hui de les déclarer coupables sur le simple fait qu'ils détenaient des bombes aérosols à un moment donné. Est-ce que cela suffit à entrer en voie de condamnation à hauteur de ce qu'a requis le ministère public ? Je pense que ce dossier présente aujourd'hui une carence manifeste, qui laisse une place manifeste au doute. Et le doute doit profiter aux prévenus", conclut Me Simoni.

Je pense que ce dossier présente aujourd'hui une carence manifeste, qui laisse une place manifeste au doute. Et le doute doit profiter aux prévenus.

Même argumentaire pour Me Marc-Antoine Luca et Me Clara Peyraud-Leonetti, qui représentent Ilyess Casta-Toularhmine et Paul-André Geronimi. "La seule certitude, c'est que des tags ont été retrouvés à Bastia, estime l'avocate. Pour le reste, on ne sait pas qui était présent, à quelle heure."

Plus encore, ajoute-t-elle, "au vu du nombre important de tags réalisés, il est évident qu'une multitude d'individus ont agi. Qui peut assurer que ces trois-là ont participé à la réalisation active ?"

Pour les condamner, continue Me Peyrayd-Leonetti, "il faudra que vous soyez en possibilité de caractériser des infractions précises pour chacun. À l’heure actuelle, nous ne savons même pas s'ils ont agi en qualité d'auteurs ou de complices."

Me Luca reproche enfin une volonté de "grossir" le dossier de la part du ministère public. "Aujourd'hui, ce que je note, c'est que j'ai beau me tourner à droite et à gauche, et je ne vois pas [dans la salle d'audience] de parties civiles. Je vois une facture de 3000 euros évoquée dans le cadre d'une plainte [de la BNF, correspondant au montant des travaux de nettoyage], mais est-ce qu’on continue aujourd'hui à venir réclamer cette somme ?"

Délibéré le 18 juin

Dans l'ensemble décontractés lors de l'audience - allant même jusqu'à aiguiser de légers sourires ou à hausser les sourcils à l'écoute des réquisitions du procureur de la République -, les trois prévenus n'ont pas souhaité faire plus de commentaires en clôture.

La décision a été mise en délibéré au 18 juin.

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