Ouverte sur l'Atlantique et la Mer rouge, la Mer Méditerranée voit chaque année apparaître des espèces étrangères dans ses eaux. Certaines ne s'acclimatent pas et d'autres représentent une menace. Comment prévient-on le développement des espèces invasives sur le littoral corse ?
 

Plus de 900 espèces étrangères en Méditerranée

Poisson-lion, poisson-ballon ou crabe bleu… ces noms font plonger l'imaginaire dans des contrées lointaines et ce n'est pas par hasard : toutes ces espèces sont apparues récemment en Méditerranée.

Transportées dans les eaux de ballast des navires, sur les coques des bateaux et parfois, directement rejetées dans le milieu par des hommes, les espèces dites étrangères sont de plus en plus nombreuses sur nos rives.

Ouverte sur l'Atlantique par le détroit de Gibraltar et sur la Mer Rouge par le canal de Suez, la Méditerranée est probablement une des mers qui compte le plus d'espèces envahissantes. 953 espèces "étrangères" y évolueraient désormais, de la micro-algue au gros poisson.

"C'est un milieu vivant, rappelle Pierre Boissery, expert en eaux côtières et littoral méditerranéen à l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. Avec les échange commerciaux qui accélèrent le processus et la température de l'eau qui augmente et facilite l'acclimatation de certaines espèces, il faut se préparer à ce que la Méditerranée de demain ne soit pas forcément la Méditerranée d'aujourd'hui."

Le réchauffement climatique, sans être directement responsable de l'arrivée de nouvelles espèces peut faciliter leur implantation. "Il y a quelques années certaines espèces de Mer Rouge arrivaient en Méditerranée par le canal de Suez mais restaient limitées aux zones proches de celui-ci du fait des conditions de température des eaux. Le réchauffement dû au changement climatique leur offre de meilleures conditions (plus proches des conditions de Mer Rouge), qui leur permettent d’avoir une plus large distribution sur l'ensemble du bassin méditerranéen", explique Chrsitine Pergent, maître de conférences et membre de l'équipe "Écosystèmes Littoraux" à l’Université de Corse.
 

Le crabe bleu américain présent en Corse

En Corse, on sait par exemple que le crabe bleu américain, Callinectes sapidus, est de plus en plus présent. Il a été aperçu une première fois dans l'étang de Biguglia en 2014. Impossible de savoir comment il est arrivé là : probablement débarqué en Italie par des eaux de ballast, il s'est ensuite déplacé vers la Corse. Ses larves ont pu être emportées par des courants ou des crabes adultes ont pu nager jusqu'à nos côtes : ils peuvent parcourir jusqu'à 15km par jour !

Le crabe bleu vit dans des arrivées d'eaux douces et se reproduit dans des eaux relativement chaudes. On le voit se développer près des ports et désormais, il apparaît dans les secteurs de Bastia ou Solenzara. A Porto-Vecchio, un pêcheur dit en ramasser de temps en temps.

Une rapide recherche du "crabe bleu" sur internet a de quoi inquiéter : en Tunisie une espèce similaire a été surnommée "Daech" par les pêcheurs : elle dévorait tout sur son passage, des poissons aux filets. Il s'agit en fait d'une autre espèce : Portunus segni, qui, jusqu'à preuve du contraire, n'a pas encore fait son apparition en Corse.

Car en matière d'espèces invasives, on ne répertorie que ce qu'on voit. Certaines peuvent se développer si aucun pêcheur, aucun plongeur ou gendarme maritime ne prévient les experts compétents. Comme le rappelle Pierre Boissery : "on connaît seulement les endroits de 0 à 100 mètres de profondeur et les endroits où on pêche."

Pour l'heure, le crabe bleu présent en Corse, n'inquiète pas beaucoup les scientifiques. Certes, il est grand,  particulièrement vorace et consomme de nombreux coquillages. Certes, son alimentation pourrait entrer en compétition avec celles d’autres espèces déjà présentes sur l'île, notamment des crabes. Il pourrait causer des dégâts sur les filets de pêche et impacter les activités conchylicoles. Mais on peut le manger ! "En Turquie où il est largement présent il a donné lieu à une exploitation commerciale très rentable", souligne Chrsitine Pergent.
 
Callinectes sapidus est de plus en plus souvent aperçu en Corse / © James St. John / Flickr
Callinectes sapidus est de plus en plus souvent aperçu en Corse / © James St. John / Flickr
Maître de conférence à l'Université de Corse, Christine Pergent est aussi l'autorité scientifique du réseau Alien Corse, qui répertorie les espèces marines envahissantes dans les eaux insulaires. Le réseau met en relation l'Office de l'environnement de la Corse, les plongeurs qui signalent les nouvelles espèces et des scientifiques, qui analysent les données fournies par les plongeurs (lieu, profondeur, caractéristiques). D'autres acteurs de la mer sont aussi sollicités, comme les pêcheurs ou la gendarmerie maritime.

Alien Corse s'est formé peu après l'apparition de la Caulerpa taxifolia, une algue invasive échappée d'un aquarium monégasque, qui avait semé la terreur en Méditerranée avant de… Disparaître. Ou presque. En Corse, elle n'a jamais été aperçue. Mais le réseau de prévention mis en place à ce moment-là s'est étendu à d'autres espèces qui pourraient poser problème.

En tout, une cinquantaine d'espèces à surveiller ont été identifiées par Alien Corse. Une quinzaine seulement est visible à l'œil nu.
Brochure de prévention du réseau Alien sur les espèces invasives en Méditerranée / © Alien Corse
Brochure de prévention du réseau Alien sur les espèces invasives en Méditerranée / © Alien Corse

La rascasse volante, bientôt en Corse ?

Un jour, un observateur a assuré avoir vu un poisson-lion, ou rascasse volante, ou Pterois miles près d'Ajaccio. Aucune photo n'a été fournie, ce qui laisse planer un doute… La bête a-t-elle pu être confondue avec un autre poisson ? "Certaines espèces sont proches et parfois, même avec une photo, il est difficile de les distinguer", précise Daniel Buron, chargé de mission dans le réseau Alien Corse.

Quoiqu'il arrive, les scientifiques sont vigilants : le poisson-lion est un prédateur redoutable, qui pourrait nuire à l'activité des pêcheurs. Originaire du Pacifique, principalement, on l'a photographié en Grèce ou en Sicile. Ses nombreuses nageoires venimeuses lui valent de n'avoir presque aucun prédateur.

Là encore, c'est peut-être la pêche qui pourrait sauver les proies du poisson-lion : dans les Caraïbes, pour lutter contre sa prolifération, on a édité une brochure avec des recettes pour cuisiner sa chair réputée savoureuse.
 
Le Pterois Miles ou poisson lion a déjà été aperçu en Méditerranée. Un observateur dit l'avoir vu à Ajaccio mais aucune photo ne permet de s'assurer qu'il s'agit bien de cette espèce. Les experts surveillent une éventuelle arrivée sur les côtes corses. Cette photo est présente sur le réseau Doris (Données d'Observations pour la Reconnaissance et l'Identification de la faune et la flore Subaquatiques), qui permet aux scientifiques et aux amateurs de partager leurs observations sous-marines.  / © Sylvain Le Bris
Le Pterois Miles ou poisson lion a déjà été aperçu en Méditerranée. Un observateur dit l'avoir vu à Ajaccio mais aucune photo ne permet de s'assurer qu'il s'agit bien de cette espèce. Les experts surveillent une éventuelle arrivée sur les côtes corses. Cette photo est présente sur le réseau Doris (Données d'Observations pour la Reconnaissance et l'Identification de la faune et la flore Subaquatiques), qui permet aux scientifiques et aux amateurs de partager leurs observations sous-marines. / © Sylvain Le Bris

Poisson-ballon ou poisson-pierre

D'autres poissons "étrangers" attirent également l'attention des experts en Corse. Comme par exemple le poisson-ballon (Lagocephalus sceleratus) ou le poisson-pierre : Synanceia verrucosa.

Le poisson-ballon est aussi une espèce tropicale très vorace. En 2014, il a été pêché à Gruissan, près de Narbonne, dans l'Aude. Il transporte une substance toxique qui peut provoquer une paralysie respiratoire et causer des problèmes de circulation sanguine. "C’est un poisson agressif, qui peut poser des problèmes pour la pêche. Son rôle dans l'écosystème littoral et sur les populations locales est encore peu connu", précise Christine Pergent.
 

Le Lagocephalus sceleratus, ou poisson-ballon.

Le terrifiant poisson-pierre

Le poisson-pierre, quant à lui, est l'une des espèces les plus venimeuses au monde. Son venin est proche de celui du cobra et peut, dans certains cas, entraîner la mort. Son corps est massif, flasque, boursouflé, verruqueux. Malgré cela, on l'aperçoit dans certains marchés de Hong Kong. Encore une fois, c'est l'homme sa plus grande menace !
Un poisson pierre, Synanceia verrucosa, photographié en Indonésie. / © picture alliance / Arco Images GFrei, H. / Maxppp
Un poisson pierre, Synanceia verrucosa, photographié en Indonésie. / © picture alliance / Arco Images GFrei, H. / Maxppp

"De même que ces espèces ont des prédateurs naturels dans leur aire géographique initiale mais qu'elles ne sont pas identifiées comme proies par les prédateurs de la zone lorsqu’elles arrivent dans un nouveau milieu. De même, bien que certaines de ces espèces soient comestibles, elles ne sont pas immédiatement achetées et consommées par le public lorsqu’elles arrivent chez le poissonnier ! Le consommateur (même animal) doit se familiariser avec l’espèce, vérifier si elle est comestible", explique Christine Pergent.
 

Apprendre à s'adapter

Lorsqu'une nouvelle espèce apparaît dans les radars des réseaux d'observateurs, "on ne sait pas ce qui va se passer, insiste Daniel Buron. Elles peuvent pulluler comme végéter. Poser problème à un endroit et pas un autre."

Malgré tout, pour anticiper l'arrivée de populations invasives, la prévention reste la meilleure solution.

"Il n'y a quasiment aucun moyen d'empêcher l'arrivée de nouvelles espèces, souligne Pierre Boissery. On n'est quasiment pas capable de lutter contre ces espèces. Sauf à mettre en place un soutien à la pêche pour réguler ces espèces –ce qui n'est pas du ressort de l'Agence de l'eau."  La question que les scientifiques se posent avec lui désormais est : "quelle est notre capacité à ne pas accélérer et à nous adapter à des phénomènes qu'on n'a pas forcément choisis ?"

En Corse, le réseau Alien réfléchit tout de même à une stratégie, si le poisson-lion venait à s'installer près de l'île. "On pourrait par exemple autoriser sa capture en scaphandre autonome pour tenter de contrôler les effectifs. On peut aussi promouvoir sa capture et son exploitation commerciale pour réguler les populations", précise Christine Pergent.

"Il faut apprendre à s'adapter, conclut Pierre Boissery, lutter est très compliqué".