Tentative d'assassinat sur deux surveillants de la prison de Borgo : Morad Akaouch condamné à 20 ans de prison

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Écrit par Pauline Sauthier
Morad Akaouch a été condamné vendredi à 20 ans de prison par la cour d'Assises de la Haute-Corse pour avoir agressé deux gardiens de la prison de Borgo.
Morad Akaouch a été condamné vendredi à 20 ans de prison par la cour d'Assises de la Haute-Corse pour avoir agressé deux gardiens de la prison de Borgo. © Christian Giugliano / FTV

La cour d’assises de Haute-Corse a condamné vendredi Morad Akaouch, 32 ans, à 20 ans de réclusion criminelle pour tentative de meurtre avec préméditation sur personne dépositaire de l’autorité publique. Le parquet avait requis 25 ans de prison.

Le procès ayant pris du retard, c’est un peu par hasard que Morad Akaouch s’est retrouvé à parler de sa personnalité quelques heures avant sa condamnation. "Je suis quelqu’un de droit, de gentil, dit-il. Je ne fais du mal à personne, je veux rester dans mon coin. Qu’on me laisse faire ma peine comme tout le monde."

Le 19 janvier 2018, il avait agressé à l’arme blanche deux gardiens du centre pénitentiaire de Borgo, où il était incarcéré pour des faits de violences volontaire ayant entraîné la mort sans intention de la donner -une bagarre sur fond d’alcool où un homme était mort. 

Pourquoi ?

"Vous avez dit que vous étiez quelqu’un de gentil, l’apostrophe Josette Casabianca-Croce, avocate des deux surveillants dans sa plaidoirie. Je me suis posé la question du mobile."

Le mobile, justement, a occupé une partie importante des débats. La piste terroriste, d’abord évoquée, a été écartée par les enquêteurs. Après son acte, Morad Akaouch avait crié "Allah Akbar" et brandi un drapeau palestinien. Au moment des faits, il était visé par une enquête pour "association de malfaiteurs" et "apologie du terrorisme" qui avait finalement été classée sans suite.

Jeudi, à la barre, l’expert psychiatre avait estimé que l'accusé était "indemne de troubles mentaux majeurs" mais présentait "une susceptibilité particulière" et un "caractère impulsif et réactif" qui l'avaient amené à "surréagir" le jour des faits. Il évoluait aussi dans un contexte particulier où on le prenait pour un terroriste", a-t-il précisé, indiquant que l'accusé avait "ressenti de l'exaspération face à cet étiquetage de terroriste".

Morad Akaouch, lui, ne se considère pas comme quelqu’un d’impulsif. Mais concède un "coup de tête, un coup de sang", qui l’a poussé à agir après des "piques" et des moqueries qu’il aurait reçues de la part de détenus et de surveillants. La veille, la fouille poussée de sa cellule, et quelques jours plus tôt un refus de permission de sortir l’avaient exaspéré, a-t-il expliqué. De l’avis des autres détenus, son comportement avait changé.

Comprendre le mobile de Morad Akaouch, c’était aussi permettre aux jurés de la cour d’assises de saisir un peu mieux s’il y avait eu ou non la préméditation.

La préméditation en question

Morad Akaouch avait-il prévu d’agresser ses gardiens ce jour-là ? C’est l’enjeu principal du procès, la culpabilité de l’accusé (dont l’acte a été filmé par la vidéosurveillance, vu par ses co-détenus) ne faisant aucun doute. Morad Akaouch l'assure, "il faudrait vraiment que j’aie un pois chiche dans le cerveau pour préméditer un truc pareil à six mois de ma sortie."

L’avocat général le concède, l’acte n’est "pas rationnel". Dans ses réquisitions, en réponse à un accusé qui avait décrit ses gardiens comme achetant une "paix sociale" en prison, favorisant certains détenus au détriment d’autres (comme lui),  Arnaud Viornery reconnaît : "à Borgo il peut y avoir des problèmes." Il ajoute aussitôt : "Il y a aussi des hommes et des femmes qui font leur métier avec honneur, avec humanité. […] Des détenus peuvent avoir un poids. Ce n’est pas parce que cela existe qu’il [Morad Akaouch] en a été victime. Il faut des éléments." Pour le magistrat, l’accusé "n’a pas le profil d’un détenu victime. Il n’est pas isolé, pas particulièrement stigmatisé par la population carcérale."

L’avocat général réfute l’idée que Morad Akaouch ait pu sentir sa vie menacée par des co-détenus liés au grand banditisme, contrairement à ce que sa défense a affirmé. Selon lui, l’accusé n’a pas non plus vécu d’"acharnement" de la part de l’administration pénitentiaire, sa cellule n'a pas plus fouillée que les autres.

Arnaud Vironery estime en revanche que les preuves de la préméditation existent : il y a cet appel, passé la veille du passage à l’acte par l’accusé à sa compagne de l’époque. Ce dernier assure qu’il va "lui arriver quelque chose", que si elle est "quelqu’un de bien", elle doit le soutenir.

Le fait que Morad Akaouch soit armé le 19 janvier ("bout de fer", "lame" ou "couteau", ni l’enquête ni le procès n’ont permis d’établir de quelle arme il est muni) alors que sa cellule avait été fouillée, donc vidée la veille, constitue pour l’avocat général un autre élément attestant la préméditation.

"Pour moi, le sujet n’est pas forcément la religion"

"L’intention homicide peut être déduite de l’arme utilisée", argumente-t-il. Il ajoute que l’accusé a touché des zones potentiellement létales "la tête, le cou, le haut du corps". Il évoque "Le nombre des coups porté ", leur "violence". Pour l’avocat général ça ne fait pas de doute : c’est "dans une colère froide que [Morad Akaouch] va être décidé à régler ses comptes avec des surveillants."

Pourquoi ? "Pour moi le sujet n’est pas forcément la religion, déclare Arnaud Viornery. Je ne le pense pas. Qu’il l’entoure de signes extérieurs de religiosité c’est incontestable mais je ne pense pas que ce soit le mobile. Le mobile c’est cette construction et le sur-investissement de certains événements vécus comme des injustices." Dans une cour d’assises où les bancs du public sont remplis de surveillants de prison venus en soutien de leurs collègues, il requiert à l’encontre de Morad Akaouch 25 ans de réclusion criminelle assortis d’une peine de sûreté des deux tiers.

"Vous ne savez absolument pas s’il voulait les tuer"

Sur les bancs de la défense, l'analyse des faits est bien différente. Et la peine réclamée par l'accusation est jugée disproportionnée. "25 ans c’est une punition, pas une peine. Cette peine je la sens plus comme une politique que comme la vérité", plaide Me Yassine Maharsi, l’un des deux avocats de Morad Akaouch. Pour lui, l’absence de rationalité qu’évoque l’avocat général est "l’inverse de la préméditation". Il rappelle que le pronostic vital des gardiens n’a pas été engagé, qu’ "aucune partie létale" n’a été touchée. "Vous ne savez absolument pas s’il voulait les tuer, déclare-t-il à la cour. Moi je n’en sais rien. C’est quoi la préparation ? Il a pris un pauvre bout de fer, à 6 mois de sa sortie. Sous les caméras. Je n’appelle pas ça une préméditation."

Me Lola Dubois, qui défend également M. Akaouch, s’en prend à l’administration pénitentiaire, qui a "échoué à protéger" son client. Selon elle, il ne fait pas de doute que les surveillants avaient connaissance des enquêtes sur la prétendue radicalisation de Morad Akaouch, que les détenus étaient au courant, que le secret de l’instruction n’a pas été respecté. "Imaginez les conséquences de la diffusion de cette information. On a collé une étiquette à un mec dans une maison d’arrêt. On l’a ostracisé." Ce donc serait cela, le mobile de cet homme qui dit avoir "tout fait pour pouvoir sortir de prison et reprendre une vie normale." Pour Me Dubois, "la rumeur a largement contribué à ce qui s’est passé "."Mon sentiment est que si cette enquête avait été diligentée selon le code de procédure pénale Monsieur Akaouch ne serait pas dans le box des accusés."

"Profil inquiétant"

Après environ trois heures de délibérations, les jurés de la cour d’assises de Haute-Corse ont pourtant estimé que Morad Akaouch avait prémédité son geste. Ils l’ont condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour tentative d’assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique. Une peine assortie d'un suivi socio-judiciaire de 5 ans. Pour prendre sa décision, la cour a tenu compte du "nombre d’atteintes dans les zones hautes du corps", de la "violence de l’acte", de la "nature de l’arme" du fait que l’accusé ait attendu que l’un des gardiens se trouve seul avant de l’attaquer, et n’ait pas "cessé tout seul son action". La présidente a justifié le suivi socio-judiciaire par le "profil inquiétant" de l’accusé : "impulsif" et ayant "tendance à renvoyer la responsabilité de [ses] actes aux autres."

"Mes clients sont satisfaits de la décision", a déclaré l’avocate des parties civiles Me Casabianca-Croce, qui avait aussi plaidé en faveur d’un suivi psychologique de Morad Akaouch.

Pour la défense également, "c’est une peine qui est assez juste." "Un aménagement de peine [...] peut à mon sens intervenir dans peu de temps", estimait Me Lola Dubois, avocate de l’accusé. Morad Akaouch a passé quatre ans en détention préventive après avoir agressé ses gardiens. Il est actuellement détenu à la prison de Lyon-Corbas avec un régime de haute sécurité.

 

 

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