Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : Au « Pays des Merveilles »…

Au « Pays des Merveilles »… / © DR
Au « Pays des Merveilles »… / © DR

Le confinement généralisé est entré en vigueur en Corse, comme partout en France, mardi 17 mars, à midi. Une de nos journalistes raconte ses journées. Aujourd'hui, elle nous fait visiter Ajaccio confinée.

Par Céline Lerouxel, édité par P. Sauthier

Ce mardi, j’ai donc poussé un peu plus loin que les ruelles de mon quartier. J’ai agrippé mon sac « Alice » pour partir à la découverte de ce monde des Merveilles qu’est notre ville en plein confinement. Bizarrement, c’est l’espèce « menacée » du moment que je croisai en premier : des personnes âgées.

Arrivée place Abbatucci, Monsieur Coq était toujours en poste. « Monsieur Coq », c’est le vendeur de poulet avec sa crête sur la tête. Il porte toujours le même accessoire en guise de couvre-chef sauf que, désormais, un masque vient cacher le sourire que, d’ordinaire, il affiche en large.

Je me serais d’ailleurs presque crue dans un hôpital à ciel ouvert, croisant majoritairement des masques (de confection industrielle) là, où, par ailleurs, je ne demandais qu’à respirer (comme d’ailleurs les personnes âgées qui, à deux exceptions près, n’en portaient pas).
 
Comme une allégorie du « tous dans la même galère » / © DR
Comme une allégorie du « tous dans la même galère » / © DR


Officines ouvertes…

Dommage pour moi, la boucherie située à l’angle de la rue face à la place où est installée la carriole de Monsieur Coq était fermée. Il me fallait donc pousser encore plus loin, sur de mon fait cette fois : je savais qu’à l’autre bout de mon morceau de ville autorisée, non loin de la cathédrale, se trouvait un établissement ouvert, susceptible d’avoir en rayon le morceau de viande convoité (pour mon pot-au-feu, vous vous souvenez ?). J’ai donc remonté le cours Napoléon pour réaliser à quel point je m’étais habituée en quelques jours au silence.

Il y avait peu de circulation, pourtant, le moindre bruit de moteur venait agresser mes oreilles. Je subissais même une attaque de décibel au passage d’une moto un peu plus puissante que les deux croisées jusque-là ! Drôle de sensation dans une rue vidée de sa substance et aux devantures closes… Closes, exceptées celles des pharmacies !

Qui n’a jamais remarqué le nombre de pharmacies au mètre carré sur le cours Napoléon devrait s’y pencher. Toutes ouvertes, évidemment. Du coup, il n’y avait que l’embarras du choix et pas trop de queue à l’arrivée (du moins c’était le cas en cette fin de matinée).

Cependant, qu’on se le dise, munie de mon sac « Alice », j’étais en quête d’une boucherie, pas d’une officine. Tandis que je m’arrêtais devant une vitrine, attirée pour une série de figurines installées sur un skateboard (sorte d’allégorie du moment, « roule la galère »), le « petit lapin » de ma tête répétait en boucle un entêtant, « J’ai pas l’temps, j’ai pas l’temps ».

Effectivement, une heure de temps impartie, avec l’horaire de départ affichée sur mon autorisation réglementaire de sortie, je ne devais pas traîner. J’avais en tête l’image de la hâte lente des courses des petites mamies dans l’épicerie de mon quartier, doyennes toutes contentes de pouvoir sortir un peu et discuter avec leur commerçant, allongeant par là même considérablement le délai d’attente des autres clients sur le trottoir. J’accélérai donc le pas, envisageant ce cas de figure dans la boucherie, mais l’hyper-centre était décidément bien calme.

Les personnes sans domicile fixe devenaient ainsi les seules figures habituelles d’une cité différente : un premier homme faisant la manche avant le Monoprix, deux autres sur les marches de l’église Saint-Roch. Le coronavirus, que l’on disait avoir emporté l’un des leurs quelques jours plus tôt, semblait ne pas avoir de prise sur leur quotidien. Pas de masque sur leurs visages, pas de gants enveloppant leurs mains, seule la fatigue ou la rougeur du trait, voile de misère que j’approchai pour glisser à deux reprises une pièce dans la coupelle posée à même le sol.

De l’autre côté du miroir…

Basculement des mondes, la suite s’avérait beaucoup plus rigolote. Arrivée au niveau de la préfecture, je croisai au téléphone la sœur d’une amie d’enfance, une jolie fille qui a toujours pris soin d’elle. Elle me salue de loin, murmurant un « ça va ? » au milieu de sa conversation. Je m’apprêtai à lui répondre « oui » dans un sourire quand je remarquai l’impensable la concernant : des racines grisonnantes d’au moins quatre bons centimètres ! C’est précisément là que je réalisai ma chance : une nature de cheveux qui m’épargne encore ce genre de problèmes !

Je crois que j’ai souri le long du reste de chemin qui me menait à la place du Diamant en repensant à cette phrase qui circulait au début de la première quinzaine de confinement sur les réseaux sociaux : « bientôt on va connaître la vraie couleur des cheveux de tout le monde ». Je ne pensais pas que ce serait tellement vrai !
Très peu de monde vers midi, mis à part ceux qui travaillent encore… / © DR
Très peu de monde vers midi, mis à part ceux qui travaillent encore… / © DR


J’ai souri donc, seule au monde (ou presque), sur les quelques mètres qui me séparaient encore de la place du Diamant. Une place du Diamant sans valse au carrefour, sans ses guirlandes de terrasse tout autour, sans sa ligne de double file… Rien, personne, à part moi (et un plombier de service). C’est donc pleine d’entrain et de conviction que je pénétrai dans cette boucherie réputée, située près de la cathédrale.

A l’intérieur, zéro chaland, mais sûrement que les gens avaient rejoint leurs pénates pour le déjeuner. Je me trouvai donc face à deux permanenciers, deux magnats du couteau aux gestes chirurgicaux assurés (concernant la découpe de la viande uniquement), préoccupés de me servir comme il se doit, quelle chance ! J’ai annoncé (comme au bout de ma vie au point de me mettre à la cuisine), « J’aimerais faire un pot-au-pot au feu, vous me conseilleriez quoi? ».

Pour la première fois en quinze jours, j’avais dépassé, à pied, les limites de mon quartier pour découvrir l’autre monde. J’avais complètement conscience de mon côté « ravie de la crèche », que la personne qui est arrivée juste après moi n’avait pas. Elle, ce qu’elle n’avait pas, c’est son porte-monnaie, elle l’annonça d’ailleurs d’entrée, « Je ne l’ai pas, c’est pas grave ? ». Non, visiblement, ce n’était pas grave, sûrement une habituée qui reviendrait le lendemain quand, de mon côté, j’avais fait ma sortie du mois.

Je repartis ainsi avec, dans mon sac « Alice », de quoi remplir mon congélateur et celui de ma chère mère. Ainsi que la barbaque nécessaire à mon fameux pot-au-feu (« fameux » faisant référence à mon papier d’hier, pas à la qualité de ma préparation par anticipation).

En sortant de la boucherie, j’ai tracé mon chemin non sans prendre, au passage, la photo d’une aire réservée aux deux roues entièrement vide à l’exception d’un scooter multicolore, sorte d’arc-en-ciel dans un drôle d’univers.
 
On n’a jamais compté autant de places de scooters vides à Ajaccio… ou l’image d’un confinement / © DR
On n’a jamais compté autant de places de scooters vides à Ajaccio… ou l’image d’un confinement / © DR

Je suis rentrée chez moi sans croiser grand monde mis à part deux personnes de ma connaissance. D’abord Charly dont j’ai aperçu les grands yeux bleus sans l’envisager (il portait un masque) avant qu’il ne m’interpelle d’un « oh, alors ?! ». Aujourd’hui, on ne se reconnaît même plus derrière nos protections. On en a ri à distance l’un de l’autre.

On ne s’approche plus, on ne se touche plus et, dans la rue, on travaille notre technique d’évitement en s’efforçant d’offrir un sourire quand celui-ci n’est pas caché. Un sourire qui signifie, « je ne vous fuis pas comme la peste, hein, j’applique juste la consigne ».

Nous sommes les parias d’un nouveau genre, les uns pour les autres… Léon, que j’ai croisé en second, m’a presque rassurée par sa normalité : comme d’habitude il ne portait pas de masque, comme d’habitude il était au téléphone, comme d’habitude il m’a dit, « ça va coco », comme d’habitude j’ai attendu qu’il ait fini sa conversation (mais à une largeur de trottoir cette fois), comme d’habitude j’ai fini par m’impatienter avant de l’abandonner en lui disant, « je t’appelle plus tard »… la vraie vie, quoi !

Un « non-anniversaire »…

De retour à la maison, allais-je trouver « Monsieur » transformé en chat du Cheshire ? Non, il ne souriait pas, ne parlait pas, il squattait juste le canapé, tout était normal. Je réalisai soudain que je n’avais toujours pas eu ma nièce au téléphone. La cadette de mes nièces en fait. Hier, c’était son anniversaire. Un drôle d’anniversaire cette année, en plein confinement. Pas de fêtes avec ses copains, pas de gâteau à l’école. Pourtant sa maîtresse a pensé à tout. Elle a mobilisé quelques camarades pour un « happy birthday » collectif, via Skype. Ce monde nouveau est plein de ressource.

Mon frère, que j’entends parler sur la vidéo du gâteau avec bougies reçue en soirée, en a plein aussi (de la ressource et de l’idée). Je l’entends commenter à l’adresse de sa fille, « on aurait dû souffler les bougies à 20h, comme ça, tous les gens aux balcons auraient applaudi avec nous ».
Un anniversaire en plein confinement… Chloé, 9 ans / © DR
Un anniversaire en plein confinement… Chloé, 9 ans / © DR

Un anniversaire en plein confinement… Chloé, 9 ans (photo DR)

Elle ne s’appelle pas Alice, ma nièce, mais on pourra raconter plus tard qu’elle a fêté ses 9 ans dans un drôle de « Pays des Merveilles ». En plein confinement…


 

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