Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : bonjour tristesse ?

Depuis la mi-mars, et l'instauration du confinement dans le pays, l'une de nos journalistes raconte ses journées. Aujourd'hui, en cette dernière journée d'enfermement, elle se demande ce dont sera fait la suite...
Demain, retour à la vraie vie ?
Demain, retour à la vraie vie ? © DR
J’ai très mal dormi la nuit dernière.
Je ne sais pas si c’est en raison du changement de statut (confinée-déconfinée) qui arrive bientôt ou à cause du moustique « in love » qui m’a couvert de multiples marques d’affection, mais je me suis nerveusement battue avec les draps bien au-delà de minuit.
Je devais être au moins aussi énervée que Monsieur qui, lui, a pris l’appartement pour la piste aux étoiles et m’a fait son cirque de bien mal luné.

Politiquement incorrect…

Lorsqu’un coup de de vent a ouvert violemment la fenêtre de ma chambre et que j’ai vu mon chat prêt à franchir le pas pour passer du rebord extérieur au moteur de clim (fixé dans le vide) dans un numéro d’équilibriste digne des plus grands chapiteaux, j’ai fait un bond qui n’avait rien à envier à ceux de mon fauve.

A ce moment précis, j’ai réalisé que j’avais trouvé le sommeil une nano seconde avant que l’inconscience de Monsieur ne vienne tout balayer. J’ai cherché ce qui pouvait perturber autant mon sommeil - au-delà des gesticulations de ma boule de poils en pleine crise d’adolescence - et, bizarrement, c’est une phrase lue (puis partagée) le matin même sur un mur (Facebook) qui est revenue :

«Il semble que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-même ».

Je ne sais pas pourquoi, mais cette phrase de Romain Gary m’a remuée.
Ou plutôt si, je pense qu’elle rejoignait le fond d’une pensée qui s’était faite jour ces dernières heures.
Une phrase, concernant la suite, qui flirte avec le « j’y pense et puis j’oublie ».

Les soignants tirent déjà la sonnette d’alarme sur les vieux réflexes de gestion qui reprennent le dessus maintenant que la pression dans les services d’urgence commence à retomber.
Je me suis rappelée de ce qu’avait dit Delphine, l’infirmière-de-réa-qui-sourit-avec-les-yeux, lorsque j’avais sonné chez elle (dans l’immeuble de ma mère) pour lui laisser le calot fait main (pas les miennes) qu’elle devait essayer.
Alors que je lui parlais de l’activité de son service et de l’implication des soignants en plein coronavirus, elle avait souligné en toute simplicité, « on fait juste notre travail ».

Dans un pays qui se cherchait des héros pour faire face à une crise qui ne sera pas que sanitaire, elle temporisait déjà la suite. Une suite que la plupart des hôpitaux redoutaient depuis le début : être les oubliés du système, après coup.

Faire de la suite un nouveau monde, ce n’est pas gagné.
Gary aura-t-il raison ? On sait que l’action publique ne va pas sans communication mais nous, citoyens, je veux dire au-delà de toute considération politique, sommes-nous encore capables de faire la part des choses entre ce qui est l’image utile et l’autocongratulation mal à propos ?

J’ai trouvé certaines choses indécentes ces derniers jours.
J’en suis arrivée à me dire, « tout ça pour ça ». Je n’avais aucun espoir particulier, sans doute que je fais partie des désenchantés.
Les soignants aussi se battent mieux pour les gens que contre des moulins à vent.

Culturellement correct

Alors, dans tout ça, il reste la culture (pas seulement en « Don Quichotte », je vous rassure).
Le monde de l’édition a de beaux jours devant lui. Ce n’est pas moi qui le dis mais les bibliothèques.

Vous n’avez pas remarqué que tous les intervenants télé « en direct de chez eux » avaient comme contexte enviable leur bibliothèque ?
Je me suis demandée si certain avaient pris possession de celle de leur voisin pour la surenchère. J’aime bien imaginer ce genre d’imposture.
 
James Ellroy, le 8 mai 2015, devant le théâtre de Bastia
James Ellroy, le 8 mai 2015, devant le théâtre de Bastia © Pierre-François Orenga de Gaffory

Sébastien Bonifay aussi était entouré de livres lors de ses interventions dans le Corsica Sera. Lui, on pouvait carrément dire « dans » sa bibliothèque, en pièce dédiée. Pour le coup, je suis certaine qu’il n’a demandé l’asile culturel à personne : il a été libraire.

Le garçon a même fait sensation en ramenant James Ellroy en Corse.
Vous vous rendez compte, l’auteur du Dahlia Noir ! Cela dit, il a un gros défaut Sébastien Bonifay : il est bastiais.
Donc, ses rencontres littéraires, comme ses cafés d’avant sur le même thème, ont toujours lieu sur Bastia.

Je lui ai bien proposé de délocaliser de temps en temps, que nenni, il ne veut pas.
Cette année, devait se dérouler le 1er festival Romain Gary du côté de Sarrola, mais il faudra attendre un peu.

N’attendons pas trop pour la culture qui vole déjà au secours de la société. Une ribambelle d’artistes (publiques, anonymes, institués ou qui se cherchaient) ont animé notre quotidien durant ce confinement.
Banksy a peint une œuvre au profit des soignants, elle sera vendue aux enchères après le confinement.
 
L'oeuvre de Banksy glorifiant le dévouement des soignants
L'oeuvre de Banksy glorifiant le dévouement des soignants © DR

Aujourd’hui, j’ai donc rempli ma dernière fiche de sortie dérogatoire du moment (et pour longtemps j’espère !). Je suis descendue à l’épicerie juste en bas de chez moi acheter deux bricoles.
Un chien avait été « abandonné », le temps de quelques courses, devant le commerce.

Je l’ai regardé aboyer frénétiquement, réclamant le retour de son maître.
Je me suis dit que s’il avait été un chat, il aurait juste pensé, « bon débarras ».

Monsieur lui n’aura pas la chance de se débarrasser de moi. Je ne retournerai pas à la station demain.
Le télétravail est prolongé, normalement, jusqu’à la mi-juin. Le journal d’une confinée (la suite) continuera donc ces prochains jours (elle fait comme Cyril Lignac va dire quelqu’un !). Certainement après-demain. Je vais vivre cette première journée de « l’après » avant de vous la raconter.
Mais, je vous préviens, désormais je prendrai mes week-ends et mes jours fériés : je veux profiter de ma vie de déconfinée !
On continue ensemble, pas vrai ?

(Je vous livre comme promis, ici, la solution du rébus sur lequel vous avez dû laisser quelques plumes (et Nicolas avec): « Le roi Pépin, sans eau, sans pain, sans air, sans lit, sans le peu qui lui reste, gémit seul dans un coin. (Le roi Pépin, sans "O", sans "PIN", sans "R", sans l'"I", sans  le "PE" qui lui reste, "G" mis seul dans un coin.). Merci de m’avoir aidée à lever cette frustration !).






 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
confinement : envie d'évasion santé société déconfinement